Y a-t-il une vraie différence entre penser et se souvenir ? Me souvenant de tous ces anciens condisciples, je ne peux m’empêcher de penser à eux, me demander combien d’entre eux sont encore vivants et si, même, il en est encore quelques uns vivants. Pourtant, pensant à eux, je me dis que, même s’ils sont morts, ils ne le sont pas encore vraiment puisqu’ils existent encore dans la pensée de l’être que je suis. Combien sur terre sommes-nous à penser encore à eux ? Le lien de la pensée d’autrui à la vie est si fort que, bien que vivant, je suis obligé de me demander combien d’autres vivants pensent encore à moi car, sinon, je suis virtuellement mort. Roger, mon ami, mon amour innocent est mort jeune, trop jeune car il s’est suicidé quand il n’avait pas encore vingt ans et, pourtant, je pense à lui depuis près de soixante dix ans. Je revois sa figure ouverte, épanouie, le regard curieux de ses yeux verts, sa chevelure à la fois frisée et en bataille, son accent parisien qui, à l’époque nous faisait rire… Je ne vis plus que de souvenirs mais la force de la mémoire est telle que mes souvenirs prolongent la vie des êtres dont je me souviens. Chaque image que je retrouve dans cette boîte, chaque souvenir que l’une quelconque me ramène me rappelle des personnes, des visages, des paroles, des séries d’événements dont je n’avais pas jusque là conscience de me souvenir et je me dis que l’essentiel de la vie est là, dans ces réseaux d’associations sensuelles ou sentimentales, dans ces moments disparus qui ont faits ce que nous sommes qui soudain resurgissent comme d’un forage jaillit avec force une eau souterraine. Toute autobiographie est une gageure insoutenable car il faudrait tout pouvoir dire. Toute autobiographie est un squelette. Je ne suis que parce que d’autres ont pensé à moi me constituant en personne vivante et parce que nos pensées ont été partagées : je suis devenu la pensée de qui a pensé à moi et qui, à son tour n’a été que parce que, avec d’autres, j’ai pensé à lui. Ce n’est que cet enchevêtrement de pensées qui fait la communauté humaine et dès que plus personne ne pense à nous, nous en sommes exclus. Se préparer à la mort, acclimater cet insupportable, commence dès que l’on prend conscience que plus personne ne pense à nous. Autour de moi, lentement, inexorablement, les pensées qui me constituer se sont éteintes l’une après l’autre. Écrire est la dernière tentative qui me reste pour attirer, comme par une procédure magique, quelques pensées d’autrui.

Mais je n’en ignore pas le dérisoire, l’écriture est un isolement, un essai voué à l’échec car si, par quelque hasard, un lecteur quelconque, à travers mon écrit, pense à moi, nous ne serons que très rarement dans l’échange des pensées qui constitue la vie réelle. Mon lecteur, ce lecteur qu’écrivant j’imagine, je ne le connaîtrai pas vraiment, il ne me connaîtra que par la trahison des mots et des phrases, et nous serons ainsi dans une position intermédiaire entre l’être et l’esquisse de l’être, nous ne nous penserons jamais vraiment. Comme toute personne trop âgée, je suis condamné à ne penser majoritairement qu’à ces morts qui m’ont fait, à fouir dans ce vaste cimetière qu’est devenue ma mémoire ; autour de moi il n’y a plus personne. L’homme âgé vit dans les Limbes, dans ce lieu intermédiaire et flou entre la vraie vie et la mort réelle où il erre sans but véritable essayant seulement de ramener à lui quelques ombres de ce royaume des morts où il sait devoir se rendre. Mais je ne peux vraiment m’y résoudre. Si mon esprit en accepte la nécessité, mon corps résiste, en refuse encore l’inéluctable et contraint ma pensée à chercher des chemins de traverse.