Quand je me regarde dans une glace et que — un peu incrédule — je vois le visage ravagé d’un vieil homme au regard perçant creusé sous d’épais sourcils blancs, aux rides profondes au-dessus d’une barbe blanche qui le font se rapprocher lentement des cercopithèques neglectus, je ne peux m’empêcher de revoir le visage poupin du garçonnet sourient assis sur la brouette blanche dont je me souviens même si je ne sais plus où elle était ou celui du jeune homme séduisant dans son costume prince de Galles…

Parvenu au niveau du grand âge qui est aujourd’hui le mien, qu' avec moi-même et, presque prisonnier de la grande maison que j’occupe dans ce petit village de Montolieu où je sui arrivé presque par hasard, Ne me reste guère comme commerce humain que par le truchement de cette boîte à technologies que l’on appelle la télévision et qui n’est apparu qu’au milieu de ma vie. J’y trouve de plus en plus le pire et de moins en moins le meilleur en dépit de ses possibilités immenses et des espoirs culturels qu’elle avait éveillé à ses origines. Je ne suis plus, je me souviens. Chacun a en effet sa propre mesure du temps dépendant de son âge, du lieu où il est né, de celui où il vit, de la manière dont il se déplace, donc de ses rapports à la vie. Mon temps est devenu lenteur. Bien que je sais que je vieillis, j’ai de plus en plus l’impression de faire du surplace : mon temps n’avance pas. Car la notion de temps dépend très fortement de l’usage que l’on en fait. Étrangement même, mon temps va en arrière, car il n’est plus guère que celui du souvenir et je n’ai plus guère qu’à reprendre tous mes souvenirs pour emporter dans la tombe une vie en ordre. Car une fois que nous savons une chose, nous ne pouvons plus ne plus jamais la savoir. Une fois que nous avons fait une action, nous ne pouvons plus jamais ne pas l’avoir accomplie. Nous ne pouvons que l’oublier. Elle marquera notre temps aussi longtemps que nous l’aurons en mémoire. Entre mes propres souvenirs de ce qui fut ma vie réelle, ce qu’en rapportent les cahiers journaliers de mon père, mon autobiographie et mon autobiographie fantasmée, j’avoue pourtant que je ne m’y retrouve plus réellement tant les unes et les autres s’enchevêtrent et s’inventent. Sans cesse je réexamine des instants de ma vie sans jamais savoir avec certitude s’ils ont eu lieu ou si je les ai rêvés. Mais c’est peut-être ce mélange étrange de réel et d’imaginaire, mais d’un imaginaire vécu comme réel, qui maintient mon esprit en éveil et fait que je peux vivre encore un peu car je crois que si cette construction interne de ma vie devait cesser, je ne saurais pas trouver dans cette profonde bonace qui fait mon quotidien de quoi faire mouvoir les voiles de mon cerveau. La vie purement intérieure de l’écrivain n’intéresse personne, pas même l’écrivain lui-même. Il faut au feu l’apport de combustibles extérieurs pour que la flamme s’entretienne. Et même si je m’efforce de vivre dans le présent, toute occasion, une image, un échange, une impression, me rejette douloureusement dans mon passé ; quant au futur, ce ne peut désormais être pour moi qu’un présent plus ou moins long or la fin du désir, c’est la mort. Le secret serait peut-être de m’empêcher de penser, vivre sans penser ce que je vis, me mettre au niveau du rat si ce n’est celui trop végétatif du concombre. Ne jamais se poser de question ni sur l’avant ni sur l’après. Être… être discipline : lever telle heure, écrire une heure, déjeuner toujours de la même façon (thé vert, trois confitures…), marcher un peu, etc, faire de mon espace un ruban de Möbius… Généralement ça tient, mais écrire et marcher sont de redoutables embrayeurs de pensée qui, à tout moment, font craquer le corset disciplinaire. Alors l’esprit s’égare…