03 septembre 2005
Un moment dans la vie d'Argencourt
Ce que dit la phrase suivante est vrai.
Ce que dit la phrase précédente est faux.
Petit paradoxe logique
Après
une demi-heure de course à pied dans les allées givrées du parc, une
douche, il a sorti sa voiture aux environs de neuf heures trente.
France-musique diffusait un extrait d'Ulysse, opéra intertextuel de
Luigi della Piccola dont l'écriture totalement symétrique s'apparente à
celle, sérielle, de Schönberg. La journée promettait d'être belle. Le
brouillard enfermait le château et les rues de la ville dans une étale
luminescence.
Durant la demi-heure suivante, son intuition de l'aménité du jour s'était lentement confirmée. On devinait que, vers la mi-journée, le soleil finirait par venir à bout d'un brouillard très légèrement éclairci et, malgré quelques ralentissements anodins aux approches de l'aéroport, la circulation était restée fluide.
Le
premier encombrement sérieux ne s'est présenté qu'aux portes de la
ville. Les panneaux autoroutiers à diodes annonçaient : « Paris-ouest
circulation fluide, Paris-est ralentissement sur quatre kilomètres ».
Comme pour se durcir devant l'épreuve, effleurant de l'index droit le
bouton de commande électrique, il a très légèrement redressé le dossier
de son siège puis, faisant fond sur l'esprit moutonnier de ses
contemporains, a décidé d'emprunter la branche « Paris-est » dans
laquelle il s'est engagé au moment même où de très légers grésillements
sur les aigus de sa chaîne stéréo l'avertissaient qu'il devait, pour
conserver, sur la même émission, une excellente qualité d'écoute,
passer du programme 3 au programme 4 de son ordinateur de bord. Bien
qu'à vive allure -aux alentours de 100 kilomètres-heure- les files de
véhicules roulaient côte à côte. A l'intérieur de ces files
elles-mêmes, l'espace entre les véhicules ne devait guère excéder vingt
mètres. Dans le confort étudié de sa voiture il se sentait en sécurité
confiant dans la puissante décélération de son moteur V6 à injection
et, en cas de danger imprévu, dans la fiabilité du freinage ABS
électronique. De plus, n'ayant, comme premier rendez-vous, qu'un
déjeuner, il n'était pas vraiment pressé. Une petite voiture nerveuse,
zigzaguant entre les files, s'acharnait à se faufiler. Sachant qu'il
lui suffirait de quelques centaines de mètres dégagés pour la rattraper
et la doubler, il esquissa un sourire en la laissant passer mais il ne
put s'empêcher de lancer, à la jeune automobiliste qu'il jugeait un peu
folle et dont le visage, à peine entrevu, lui avait semblé agréable, un
regard désapprobateur. Il se sentait détendu, plus attentif à
l'interprétation par David Lively des "variations pour piano" d'Harold
Copland qu'à l'espèce d'agitation fébrile que trahissaient les appels
de phare d'un automobiliste désireux d'occuper la centaine de mètres
laissée entre sa voiture et celle qui le précédait.
05 septembre 2005
7 heures 15, Valbelle
L'espace s'entoure d'espace… Lui se tient dans le silence devant cet arrangement qui est fait depuis toujours.
La mort n'a jamais tué personne.
Pierres.
Rien, l'agitation en lui-même, les minutes, les secondes, le vent. Tout
lui parle par signes. Il pense aux milliers d'hommes qui autrefois
habitaient ces terres, aux longues listes de noms sur les petits
monuments aux morts des villages. Il est poussé, regarde autour de lui,
se dit des paroles qui lui apprivoisent le cœur.
Quelques pins solitaires torturés par la chaleur, le froid et le vent lui rappellent les rigueurs extrêmes du climat.
06 septembre 2005
La vie d'Argencourt
Peu à peu, la
circulation se densifiait. Malgré le plaisir inépuisable que lui
procurait l'écoute parfaite de la musique, il détestait se trouver
immobilisé sur une autoroute. S'étant, au fil des ans, patiemment,
constitué un catalogue d'itinéraires de dérivations pour se tirer
toujours d'affaire, il prit, aux abords de Paris, la sortie d'Arcueil.
En dépit de la succession de feux rouges qui ralentissaient sa
progression et l'émotion que lui procura un cycliste coupant
inopinément sa route, il eut, longeant l'autoroute, la satisfaction de
voir qu'il avançait plus vite que la moyenne des autres véhicules. Ce
fait le renforça dans la conviction qu'il avait fait le bon choix.
De
loin, il aperçut le carrefour de la porte d'Italie très encombré et
n'hésita pas un instant à dévier vers Gentilly puis sur sa droite à
prendre rue de la Poterne des Peupliers. Devant le cimetière de
nombreuses caravanes réduisaient la largeur de l'avenue. Un camion de
déménagement, chargeant des containers, interrompait la circulation. Il
regarda la pendule de son tableau de bord. Dix heures cinq. Il n'était
pas pressé. Il avait bien roulé. Avec délectation il se concentra sur
l'écoute de l'orchestre philharmonique de Vienne attaquant "Der
Cornette" de Franck Martin sur des poèmes de Rilke. La voix de femme
était merveilleuse. Il se dit qu'il fallait enregistrer les références
du disque sur son petit magnétophone de poche. Derrière lui d'autres
automobilistes, s'impatientant déjà, klaxonnaient rageusement. Sans
raison apparente, il songea au recueil de poèmes qu'il était en train
d'écrire et dont, pour des motifs impérieux qui lui échappaient tout de
même un peu, il avait fixé le nombre définitif de textes à quatre
vingt. Assez satisfaisait des soixante sept déjà écrits, il savait
qu'en quelques mois il en viendrait à bout et le seul fait d'approcher
du but lui était une joie. Pas un instant cependant, il ne s'était
demandé si cette tâche avait un sens quelconque mais quand cette idée
l'effleura, elle lui inspira le thème d'un nouveau poème dont l'incipit
serait « Ne leur demandez pas... ». Le camion de déménagement démarra
dans une mofette de fumée noire. Pour protéger l'odeur sensuelle de
cuir fraîchement ciré des sièges, cherchant refuge dans la
climatisation, il actionna la fermeture électrique de la vitre
vaguement entrouverte.
07 septembre 2005
Un début de texte
Norpois valide ces informations puis attaque avec avidité la lecture du
premier sous-chapitre :
«Comme les chapitres précédents, notamment le 2 l’ont amplement
démontré, et bien que commentateurs présentent ce fait comme une
légende, le rôle de M Hodges en tant que fondateur de la littinfo est
indéniable. Il a été abondamment prouvé ici que les travaux de cet
écrivain mineur de la deuxième moitié du vingtième siècle et du début
du vingt-et-unième (rappelons que sa disparition date vraisemblablement
des alentours de 2020, date à laquelle une nommée Claudette Pérignon —
vraisemblablement sa femme — a déposé à l’IMEC un ensemble de documents
qui ont ensuite rejoint la BNF en 2040) ont été parmi les premiers à
faire usage de l’ordinateur comme outil de production automatique de
textes littéraires.»
8 heures : de Pradals aux falaises au-dessus du Temple (Bréauté 02)
Devant lui la roche s'arrête brusquement, tombe à pic ; des sapins contorsionnés s'accrochent aux bords…
Le
chemin de sa mémoire est tortueux. Bréauté a besoin de parler à ces gens
qu'il ne connaît pas, même s'il redoute leur rencontre. Personne : il
est dans la nature des lieux où même les serpents se sentent
seuls. La nature humaine le fait sourire, il voudrait un langage
sauvage. Il rêve que les mots puissent prendre le goût intérieur des
herbes. Il attend quelque chose, ne sait quoi, mais attend… Il noue en
lui les éléments du temps. L'air frais est léger comme une eau fine.
Plantes rases et rares, pierres sèches, quelques arbres épars, plus ou
moins de bosquets, la mise en espace ne joue que sur quelques variantes
si fragiles. Les toits ne sont qu'éboulis rocheux parmi d'autres.
D'un geste vif de son bâton, Bréauté coupe la tête des chardons.
08 septembre 2005
Vie d'Argencourt (suite 3)
Passé le pont sous le périphérique, parce que le camion continuait tout droit, il prit rue des longues raies, boulevard Kellerman, rue Cacheux à droite et tout droit rue Barrault. Celle-ci, après la place de Rungis, coupée par des travaux, il bifurqua à gauche rue Boussingault puis à droite rue Vergniaud. Il se souvint avoir cherché dans le « Dictionnaire encyclopédique Quillet » — édition de 1935 léguée comme un trésor par ses grands parents et que, pour cette raison précise il chérissait particulièrement- les notices des personnages qui prêtaient leurs noms à ces rues : Boussingault était un agronome parisien du dix neuvième siècle, Vergniaud certainement le révolutionnaire exécuté en quatre-vingt treize mais Barrault -dont il ne pouvait croire qu'il s'agissait de Jean-Louis- et Cacheux restaient ignorés. Il s'était dit que, si la postérité pouvait avoir une importance quelconque, cette situation, par ce qu'elle comportait d'intriguant, était bien préférable à l'enfermement, dans cinq ou dix lignes de texte, du sens d'une vie de quatre-vingt cinq ou même de quarante ans. Vergniaud était définitivement "ondoyant et insaisissable", Boussingault fondateur de l'institut agronomique de Paris. Ces pensées l'occupèrent pleinement quelques minutes pendant lesquelles, aidé en cela par la souplesse de la boîte de vitesses automatique qui le déchargeait de l'essentiel de la fatigue d'une conduite en ville, il oublia presque qu'il était dans sa voiture essayant d'atteindre son but dans le labyrinthe des rues. Comme, pour éviter le sens interdit de la rue Vulpian, il empruntait sur quelques mètres le boulevard Auguste Blanqui avant de se réfugier dans la rue de la glacière, la suite du texte s'imposa : « ne leur demandez pas ce qui donne un sens à leur vie... ». Incontestablement le texte devait être ainsi. Il sentait que ce thème avait pour lui de l'importance, que sur ce point il pouvait dire des choses précises. Il essaya plusieurs prolongements : « ils ne s'en soucient pas », « leur vie est un labyrinthe de questions », « ils n'y songent jamais », mais aucun ne le satisfaisait vraiment car, outre qu'ils l'entraînaient vers une écriture trop abstraite, ils lui semblaient, intuitivement, ne pas permettre un déclenchement rythmique satisfaisant. « Dans la couleur du jour », tentative de retour à un concret plus sensuel lui sembla trop poncif et peu signifiant pour ce qu'il attendait. Les mots qui se présentaient d'abord n'exprimaient que la banalité d'expressions réflexes. Comme toujours la langue résistait. Il mâcha longuement ce début hésitant entre l'ampleur du vers de quatorze syllabes, la mesure rassurante parce que coutumière de l'alexandrin, le boitement du onze syllabes ou l'inachèvement du décasyllabe puis, avant de l'enregistrer, décida de s'en tenir là.
Où l'on fait connaissance avec Charlus
Parce que, de sa chambre d’hôtel, elle prenait, dans la nuit, une apparence magique, Charlus, dès l’ouverture des portes, était monté au sommet de l’immense coupole de verre qui domine le bâtiment du Reichstag. Déçu cependant par la lourdeur kitsch du pilier central semblable à une pièce montée de miroirs et par l’absence totale de transparence sur la salle de l’assemblée, il n’avait fait qu’un tour rapide de la spirale intérieure se contentant de se repérer dans le quadrillage des rues de Berlin depuis la porte de Brandebourg, emballée comme par Cristo de publicités géantes, jusqu’aux immeubles futuristes de la Postdamer Platz, en passant par la mythique avenue Unter den Linden, la Friedrichstrasse bradant désormais aux touristes la cicatrice de son Checkpoint Charlie, ou la Leipzigerstrasse ouvrant par la Spree l’accès au réseau des canaux et des lacs dont, au travers de l’enchevêtrement des branches nues des arbres du Tiergarten, il apercevait ça et là des reflets. Et partout, au dessus de la ville, les bras articulés de grues géantes quadrillant le ciel comme pour en arpenter l’immensité. Ce paysage avait ainsi quelque chose de factice, trop mesuré, trop construit, trop neuf, obsédé par trop de modernité, incapable de fournir le contexte adéquat à la satisfaction de son insatiable recherche de solitude.
09 septembre 2005
9 heures : du Temple à l'aplomb de Montbrun (Bréauté 03)
Le paysage lui
est infini, la campagne s'effondre dans une douce mollesse. Un petit
oiseau, pas plus gros qu'une tâche d'ombre sous l'une quelconque des
fleurs chétives du paysage, vole devant lui. Plus loin l'ombre de son
grand-père, laguiole à la main, se penche vers la terre, cueille des
oreillettes dans l'herbe presque rase. Le coassement d'un corbeau
trahit l'épaisseur du malheur. Sa gorge est douloureuse de cette langue
qui ne sait se dire. Il aspire à l'éternité, préfère cependant son
temps. Le soleil paraît sans mouvement. Ses pensées s'embrouillent. En
fin de compte, il ne se passe rien et jamais il ne trouve vraiment ce
qu'il cherche. Il repart sans bruit ; il s'étonne, hésite… Comme tout
vivant il se nourrit des morts, considère la pensée comme la zone
neutre de l'âme : "Il faut se méfier de ça, et bougrement, même…"
Vers où aller ?…
10 septembre 2005
Difficultés de la recherche (Norpois 03)
Roland supprime
les adverbes «abondamment», «amplement» et «vraisemblablement», met la
parenthèse en note, réécrit le fragment de phrase «les travaux de cet
écrivain mineur […] ont été parmi les premiers» en «cet écrivain a été
un des premiers». Bien qu’il ait choisi le paramètre «style
scientifique», le style du texte ne lui convient pas parfaitement. Il
est loin d’en être aussi fluide que ce qu’il l’aurait souhaité. Les
rédacteurs automatiques sont utiles mais perfectibles. Il poursuit sa
lecture :
«Les
difficultés inhérentes aux recherches sur les pionniers de la littinfo
ont déjà été beaucoup soulignées dans la plupart des travaux sur ce
domaine (135 références en bibliographie générale). En effet (renvoyer
à l’ouvrage 3 de Marc de Laumon et al. ainsi qu’à celui de Gérard
Lauwerys ?) leurs travaux étant en rupture avec les habitudes de
l’époque, on ne possède bien entendu ni manuscrit, ni brouillons, ni
notes de travail, ni les enregistrements informatiques génétiques que
créent les récents logiciels d’écriture. Ne demeure que ce qui a été
publié et ne relève généralement pas du genre. Les rares œuvres
disponibles ne sont bien souvent que des citations de textes contenues
dans des articles critiques ou analytiques traînant dans des backlist
d’Internet, parfois incomplètes, toujours inactives.
Ainsi
du roman de Balpe «Fictions d’Issy» (2005) conçu pour panneaux
d’affichage électronique d’information, téléphone portable et site
Internet, il n’a été possible de retrouver que les deux citations
présentes dans un article signé Annick Rivoire, publié le 19/04/2005
dans un quotidien intitulé Libération de même que trois photos d’écran
: une retrouvée sur un vieil ordinateur de l’Université Paris 8, deux
autres dans une base de données de l’université de Salerne.
De
plus, les quelques algorithmes — ou fragments d’algorithmes —
récupérables sont écrits dans des langages antérieurs à l’apparition
des «langages à intention» (2032).
Enfin,
les documents disponibles sont pour l’essentiel des cédéroms
actuellement illisibles sur les ordinateurs moléculaires (2043), ainsi
que des citations dans des articles critiques ou dans des thèses.
Le
document le plus complet de cet auteur est sans aucun doute le dépôt de
brevet effectué à l’INPI les 8 avril 2003, enregistré sous les numéros
PCT/FR03/01098 et constitué d’une soixantaine de pages, intitulé «
Procédé de codage et de génération de textes ». Document purement
technique ne renfermant aucun texte littéraire (Document joint en
annexe n°15 sur la puce moléculaire normalisée XXU 33 et l’espace en
ligne sécurisé personnel HB333)»
11 septembre 2005
Un moment d'Argencourt (suite 4)
La modulation musicale du téléphone, interrompant le mouvement molto vivace de la Suite châtelaine de Georges Enesco, le tira de ses réflexions. Il décrocha et vit que, du trottoir, un enfant d'une dizaine d'années le regardait avec curiosité. Cela ne lui déplut pas. On lui confirmait le rendez-vous à déjeuner. Il en profita pour vérifier son emploi du temps de l'après-midi et raccrocha alors que le feu du boulevard Arago passait au vert. Au moment même où, pour traverser, il accélérait une moto lui coupa la route ; pour éviter de la renverser, il dut freiner brutalement. La voiture qui le suivait ne pouvant s'arrêter aussi net le heurta. Ce contretemps l'agaça. Il sortit, vit que sa voiture n'avait subi aucun dommage. Ce n'était pas le cas du véhicule qui l'avait heurté et dont la calandre était passablement abîmée. Il fallut faire un constat. Lorsqu'il put repartir, il était presque onze heures et quart. Son rendez-vous n'était qu'à douze heures trente mais il aimait arriver en avance prendre le temps de flâner dans les quartiers où il se rendait, s'imprégner de leur atmosphère, découvrir des aspects cocasses, inattendus, remarquer des détails de façades ou d'architecture, noter quelques magasins particuliers, sentir l'odeur des rues, aussi cette perte de temps lui apparut-elle comme une spoliation. Il traversa sans encombre le boulevard de Port-Royal, s'engagea dans la rue Berthollet, à gauche rue Claude Bernard, à droite rue Gay-Lussac puis, pour éviter les zones toujours embouteillées des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, prit encore à gauche la petite rue de l'abbé de l'Épée que, traversant le boulevard Saint-Michel, il prolongea par la rue Auguste Comte longeant le jardin du Luxembourg pour, à droite, rejoindre la rue Guynemer. C'était l'heure de la sortie des écoles, la rue était pleine d'adolescents marchant sur les trottoirs en petites bandes. Il n'enviait pas leur jeunesse, ne regrettait nullement cette époque où il devait se plier aux horaires stricts des rythmes scolaires. Il serait aujourd'hui certainement incapable de se conformer aux rites qu'il ne s'était pas lui-même créés. Son début de poème lui revint en mémoire : « ne leur demandez pas ce qui donne un sens à leur vie... ». Changeant l'article, il opta soudain pour un vers de neuf syllabes : « ne leur demandez pas ce qui donne / du sens à leur vie... » et poursuivit mentalement : "ils marchent droit devant eux" mais c'était assez pompier et, de plus ne correspondait pas à ce qu'il pensait confusément. Ce début de texte l'obsédait mais il n'avançait pas. Il n'aimait pas cette situation. Il savait que, d'habitude, pour s'en dégager, il devait oublier quelques temps, laisser se faire le travail souterrain de l'esprit, attendre l'émergence naturelle, mais il savait aussi qu'il n'était pas facile de décrocher. Il essaya de se concentrer sur la deuxième sonate pour piano et violon de Maurice Ravel, de regarder l'église Saint Sulpice qu'il dépassait avant de tourner dans la rue du vieux colombier, de détailler les vitrines et les passantes mais ces tentatives de détournement n'étaient pas vraiment efficaces et des fragments de vers, tous aussi mauvais les uns que les autres, lui emplissaient l'esprit. La traversée du carrefour de la croix rouge, comme d'habitude encombré, fut assez difficile ainsi que, jusqu'au boulevard Raspail, le début de la rue de Grenelle. Il savait, pour l'avoir souvent empruntée, qu'après la traversée du boulevard, cette rue, peu fréquentée le mènerait sans encombres au moins jusqu'au Champ de Mars mais il n'avait pas prévu une des nombreuses manifestations qui, périodiquement, se déroulaient devant les bâtiments du Ministère de l'Éducation Nationale. La circulation étant interdite, il dut se résigner à faire une vaste boucle, se détourner par la rue Saint-Simon, prendre une portion du boulevard Saint-Germain puis du boulevard Raspail pour, par la rue du bac, rejoindre la rue de Babylone. «Ils vivent dans / un labyrinthe...» fut la suite logique de ce périple. Il était onze heures quarante-cinq. Il avait encore largement le temps d'atteindre Neuilly, lieu de son rendez-vous.
