Écrits de Marc Hodges

15 mai 2012

Atmosphère villageoise

Avant d'aborder enfin le sujet véritable de ces écrits — l'histoire de ma vie — me reste à poser quelques fragments de décor, qui ne sont pas sans importance pour la suite, mais que je donne ici en désordre. Après tout, aucune loi n’oblige un récit à être rationnel et linéaire.

La Roche n’était pas le village idéal que mes descriptions antérieures pourraient laisser croire : haines, jalousies, querelles, rivalités, rancœurs, inimitiés, rancunes, aigreurs, ressentiments, bassesses… toute la panoplie des sentiments négatifs humains se développaient dans ce microcosme comme virus dans des cultures cellulaires in vitro. Sous ses apparences paisibles et même parfois harmonieuses, le village était un bouillon de culture dans lequel j’ai baigné dès l’enfance et où mon esprit s’est lentement immunisé contre les mesquineries humaines. Même si, jusqu’à l’âge de 11 ans, vivant dans une liberté presque totale, j’étais un petit sauvageon des campagnes, ne s’intéressant en rien à ses rivalités, souvent minuscules, qui clivaient la vie quotidiene. Dans l’école de mon père, j’avais, comme compagnon de mon âge une fille, Marie Champbreton, et André Bouviala, un garçon d’un an plus âgé que moi. Dans une école à classe unique, les classes sont des notions souples et, tous les trois, depuis le cours préparatoire, nous nous considérions comme du même niveau si toutefois ce terme pouvait avoir un sens dans un tel contexte. Nous vivions notre vie dans la société des enfants qui ne reflétait, dans son miroir déformant, que très partiellement, très occasionnellement les querelles, ou même les guérillas des adultes. Je n’ai ainsi jamais accordé le moindre intérêts aux petits ragots, qui des années plus tard, portaient sur le mariage de mes parents.

Lors de quelques unes de ces longues soirées d’hiver où le village semblait étouffé par le silence et la neige, où chaque maison se trouvait résumée dans l’éclairage falot d’une fenêtre, mes parents m’ont en effet souvent parlé des circonstances de leur mariage et de cette réputation « d’obligation » calendaire qui e aurait été à l’origine. Quant au mariage lui-même, en ayant vécu deux autres dans le village, je peux sans peine m’imaginer ce qu’il fut.

Le fait qu’il soit instituteur, c’est-à-dire qu’il ait un métier stable, socialement reconnu et doté alors d’un certain prestige, le fait aussi — inavouable — que Marguerite était enceinte aida à passer un peu sur le manque de pratique religieuse de mon père. Comme toujours, dans ces cas là, on transigea. Mon père accepta un mariage religieux. Après tout, un libre penseur pouvait comprendre les besoins archaïques et superstitieux des paysans dont il devait éduquer les enfants. Il feint pour la forme, me dit-il, de résister un peu puis céda. Marguerite et lui se marieraient le samedi 23 juillet. On ne pouvait quand même pas se marier le 16, deux jours après la Fête Nationale qui se fêtait au chef lieu de la commune.

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14 mai 2012

Un piège

Vous vous impatientez… Faut-il vous rappeler les lois de Tamerlan: «Après examen des actes nécessaires, accomplis-les avec volonté, patience, persévérance, prudence, vigilance et énergie: et cela suffit»? Il faut du temps pour que les choses se mettent en place… Ce séjour «amoureux» de Stanislas en Ouzbékistan, en avril 1982, a été, de son propre aveu, déterminant et si je n’en dis pas les contours, la suite du récit ne peut être qu’incompréhensible: soyez patients avant de vous permettre de l’impatience…

Les choses allant comme elles doivent, Zita devait repartir pour la Roumanie, Stanislas pour la France. L’avant-veille de leur séparation, elle lui demanda de lui rendre un service: une des autres femmes de la délégation dont il n’a jamais su le nom et dont il se souvient seulement que le prénom roumain signifiait «Prudence» — car, avec le recul du temps, il voyait dans ce fait comme une ironie du destin — avait de la famille en Europe, la famille d’un oncle ou d’un cousin, il ne se souvient plus très bien où, Espagne, Italie ou Portugal. Il y avait des années qu’elle n’avait pas pu avoir de contact avec eux et elle aurait aimé leur faire parvenir des nouvelles. Un soir, Zita la présenta discrètement à Stanislas. Cette Prudence lui remit alors un petit colis guère plus grand qu’un livre lui disant qu’il contenait des lettres et des photos. Par précaution il ne portait aucune adresse mais, pour cela, elle lui remit une carte postale du souk aux bonnets adressée à cette même famille. Stanislas accepta… Pour le remercier, elle lui offrit une petite peinture sous-verre: Saint-Georges terrassant le dragon…

Il devait prendre l’avion le lendemain du départ de la délégation roumaine. Comme d’habitude, accompagné d’un de ses cousins, il eut droit à la salle d’attente réservée aux personnalités mais alors que pour ses autres voyages personne ne lui demandait rien, cette fois-ci, la douane voulut fouiller ses bagages. Dans les fictions l’enchaînement des événements est souvent prévisible aussi, comme vous vous en doutez certainement déjà, le douanier trouva le paquet, demanda à Stanislas de l’ouvrir. Stanislas était un peu ennuyé mais, n’ayant pas le choix et pensant qu’il n’y avait là rien de bien grave, il le fit. Ce n’étaient pas des lettres… Ou plutôt, enveloppés dans une couche de lettres, il y avait plusieurs liasses de billets de cent dollars américains et, bien qu’il n’ait jamais eu le loisir de vérifier, à première vue, cela représentait une somme importante. Vous devinez la suite: Stanislas se retrouva en prison. Bien qu’il eut droit, privilège inestimable, à une cellule pour lui tout seul, les geôles ouzbeks ne sont pas des palaces, complètement isolé, coupé de sa famille et du monde, il y resta huit jours avant de recevoir la moindre visite et de savoir ce qui allait se passer.

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13 mai 2012

Peter et le colonel

— L’histoire que je veux d’abord vous raconter est complexe, presque incroyable, mais elle est véridique. C’est l’histoire d’une vie personnelle qui, comme les poupées russes, se trouve enfermée au cœur d’histoires qui la dépassent de plus en plus. Le petit homme, s’interrompt, tient sa tasse de thé enfermée dans la coupe de ses deux mains, il contemple le liquide fumant puis lève les yeux sur Peter. Un temps, il laisse peser le silence, reprend : si toute histoire a un début, il est parfois bien difficile de savoir quel est le début du début car celle que je veux vous raconter tresse de multiples fils avec ceux de ce que l’on appelle généralement l’Histoire. Il s’interrompt encore. Peter est un peu agacé par ce ton pontifiant et ces banalités préliminaires : — allez à l’essentiel, épargnez-moi vos petites considérations pseudo-philosophiques… — Bien. Le colonel semble hésitant, surpris par l’agressivité de Peter Peterson, un peu vexé même. Il boit lentement une gorgée de thé, fixe le regard de Peter, semble se demander s’il doit continuer, s’il est bien en face du bon interlocuteur. Les touristes à l’accent argentins se lèvent dans un grand brouhaha, quittent leur table, s’en vont. Un serveur s’approche, parle en vietnamien, le colonel ne dit rien, le chasse d’un geste de sa main droite, le garçon s’en va après s’être légèrement incliné. Ils sont, maintenant seuls dans la grande salle. — je vais commencer en 1920, plus exactement en 1923, année où une jeune paysanne, dans un petit village de France, Rieutort-de-Randon, pour être plus précis, un village perdu de votre département de la Lozère… Peter l’interrompt : — Je ne suis pas complètement français comme vous le savez sans doute et ne me sens en rien propriétaire de la France. — Oui, pardon, en effet… — D’autre part, j’ai l’impression que vous me prenez pour un autre. Le colonel, intrigué, regarde Peter : — Je crois que vous me confondez avec un de mes amis dont la profession est d’organiser des festivals. Comme je voyage beaucoup, parle plusieurs langues, et m’intéresse à la poésie, il m’est arrivé de l’aider mais je ne suis qu’un amateur. J’en écris aussi ou, plus exactement je réalise à l’occasion des performances qui ne me permettent pas de vivre. Le colonel l’interrompt : — Je sais tout ça, Maurice Roman m’a beaucoup parlé de vous… mais, s’il vous plaît, laissez-moi vous raconter mon histoire, je pense qu’elle vous plaira. — Ok, allons-y, mais faites vite. Un instant s’il vous plaît. Le serveur traverse la salle, Peter lui fait signe, l’homme approche : — Qu’avez-vous comme whisky ? — Johny Walker, dans sa bouche, les r s’effacent, Lagavullin, Glen Turner, Oban… — Un lagavullin s’il vous plaît, sec, et s’adressant au colonel : vous désirez quelque chose ? — Non merci. Le garçon s’éloigne.

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12 mai 2012

Péripéties d'une lettre anonyme

A force de réflexion, Évelyne se dit que rien ne prouve que c’est elle qui a oublié de remettre l’enveloppe retrouvée par Imad, son collègue, destinée à la commissaire et que, de plus, la mort par asphyxie d’un clochard retrouvé dans un immeuble abandonné n’ayant paru suspecte à personne, l’enquête était close. Il est certainement inutile de la relancer car cette lettre a tout d’une lettre de mythomane: elle est arrivée après la découverte du corps par des enfants et rien ne prouve que le corbeau n’a pas lui-même découvert ce corps avant l’envoi de sa lettre-collage.

En effet, depuis, rien ne s’est passé. Évelyne est sérieuse dans son travail, scrupuleuse même, mais pas au point de risquer un blâme ou, pire, d’être déplacée du commissariat de Fontainebleau où elle mène une vie tranquille, dans un autre moins cool ! Conciliant confort personnel et respect de la conscience professionnelle, elle jette la lettre dans la poubelle du commissariat: si elle disparaît définitivement ou si, par le plus grand des hasards, elle est retrouvée, c’est que le destin en décidait ainsi…

Le lendemain, un mercredi, elle est à nouveau de planton au commissariat et feignant de travailler sur son écran, continue en fait de lire distraitement La Disparition du Général Proust lorsque l’adolescent (quatorze ou quinze ans) qui lui avait remis la première lettre entre à nouveau, sur ses roulettes, en coup de vent dans le commissariat: «Une lettre pour le commissaire, dit-il, déposant sur la banque un enveloppe où Évelyne reconnaît aussitôt le sigle de l’hôtel Cyprus». Stupéfaite, elle n’a ni la présence d’esprit ni le temps de réagir qu’il ait déjà disparu. Le temps de s’extraire de son siège, de courir vers la sortie: «Attends…», l’adolescent — on lui dirait que c’est un envoyé des dieux qu’elle en accepterait l’idée — est déjà loin.

Que peut-elle faire?

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08 mai 2012

Charge de mission

L’androgyne lève le visage vers le ciel, ferme les yeux comme s’il attendait une inspiration, reprend.

- Pour l’atteindre, les meilleurs d’entre nous sont élus missionnaires. Daniar, qui t’a conduit à nous, est l’un d’entre eux. Nos missionnaires vont dans le monde des désintégrés — car pour le autres, le réseau nous permet de les contacter directement. Ils usent là de tous les moyens à leur disposition pour nous amener ceux qu’ils peuvent ; pour nous aider à vivre, à grandir, à construire des instruments de plus en plus perfectionnés pour l’accomplissement de notre mission divine. Nous avons besoin de membres ; nous avons besoin d’argent. En vue de cette fin supérieure, nos missionnaires sont chargé de trouver l’un et l’autre. Parce que tu connais bien ce monde, parce que tu as montré que tu étais des nôtres, notre Maître, qui a jugé que tu étais assez fort, t’a désigné. Il m’ordonne de te demander d’être missionnaire ? C’est un très grand honneur qu’il n’accorde pas à tout le monde.
- Il me faudra vous quitter !
- Je sais que ce sera difficile : il te faudra nous quitter, retrouver cette vie ingrate qui était la tienne avant de venir dans notre demeure… Mais tu ne sera jamais loin de nous. Chaque fois que tu nous conduiras une âme, nous serons heureux de te revoir. Sache, en plus, que partout où tu iras, tu pourras compter sur le soutien de nos frères. Il suffira, pour cela que tu te fasses reconnaître. Le Maître a confiance en toi, il sait ce que tu peux. Il pense que ton esprit deviendra ainsi plus fort, que cela te mènera plus près encore de la perfection… Acceptes-tu ?

Alcathe hésite :

- Est-ce que je peux réfléchir un moment ?
- Non… Si ta conscience ne sait pas ce que tu veux faire, ton intellect le sait. Répond sans hésiter.
- J’accepte.
- Merci, frère Alcathe, Dieu est avec toi.

Comme s’il se dématérialisait, le visage de l’androgyne se dissout, à sa place, apparaît Boèce de Dacie.
- Tu ne nous as pas déçus ! Dès que je t’ai vu, j’ai su que je pouvais me fier à toi. Retourne dans la chambre d’Unification. Ensuite, je te recevrai. Je t’expliquerai ta mission.

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07 mai 2012

Boukhara

« X-Sender: ouersighis@birliknet.uz
Date: Fri, 04 May 2001 21:21:21 +0200
To: Jean-Pierre BALPE <jbalpe@away.fr>
From: Pierre Ouersighis <ouersighis@birliknet.uz>
Subject: Re: Mail-roman "Rien n'est sans dire", courrier N° 24

Vous parlez de racines et continuez en évoquant Zita comme l'aurait fait Barrès dans Les Déracinés et cette Arménienne au pouvoir énervant... »

Vous lisez trop : je n’ai jamais, pour ma part, lu Barrès… Ni le temps ni l’envie… et puis, même cela serait, pourquoi vous faut-il créer vous-mêmes les personnages de ce récit, essayez-vous de tromper mes lecteurs en les dévoyant de l’histoire à la fiction ? De son histoire aux vôtres…

«Date : fri, 4 May 2001 22:23:46 +0400
Subject : Re : Mail-roman « Rien n’est sans dire », courrier N°23
From: Jean-Pierre BALPE <jbalpe@away.fr>
To: Pierre Ouersighis <ouersighis@birliknet.uz>

Presque un mois déjà que je suis à Boukhara et qu'à pied, de la maison du souk, un peu plus loin chaque jour, j’interroge le labyrinthe des ruelles à la recherche des traces de Stanislas. Mon turc littéral s'habitue aux accents plus souples du dialecte ouzbek. Tout en marchant, je répète, seul, à voix haute, les expressions entendues dans ce kaléidoscope sonore et je passe parfois pour un fou. Je m'essaie à calquer la cadence de mes pas, la forme même de ma marche sur ceux que je rencontre où je suis. Il est important pour moi que j'acquière un peu d'invisibilité. Il doit être possible que, malgré tous les caractères d'étrangeté qui m'entourent, je parvienne à ce que, d'emblée, on s'adresse à moi en turc, en presque frère. Cependant, je ne lie pas connaissance, je pose quelques questions, passe, ne m'attarde ni sur les tapis ni dans les fauteuils trop souvent crevés, à boire un thé brûlant, souvent révulsif. Je ne me mêle pas, me dissous, tente de me faire oublier et de disparaître. De mes voisins les plus proches , je n'accepte qu'un salut bref, j'y réponds tout aussi brièvement d'un sourire et d'un pencher de tête. Mais tout cela ne peut durer qu'un temps. Les traces que je recherche ne sont pas ici. Il me faudra une voiture.


Parce que je rêve surtout d’aller dans ces lieux que vous avez fréquentés ensemble, d’y retrouver vos pas, chaque jour maintenant, je passe devant la mosquée construite, entre deux médersas, autour du petit lac du Labi Khaus — le lac des lèvres —, je regarde de loin sa cour où j'ai décidé de n'entrer qu’au dernier jour de mon séjour. Ce n'est pas la mystique de l'Islam que je quête, ni même celle, devenue à la mode, des sages soufis, mais la vérité d’un récit et des images qu’il m’a mis en tête: je cherche la réalité des mots, la force du dire sur la lecture du monde. Même si je me doute bien qu’après plus de vingt ans tout a dû changer, ce n’est que pour cela que je suis ici…

Pierre Ouersighis »

Je cède un peu à la facilité en me contentant de vous donner à lire ces courriels reçus aujourd’hui, mais je n’avais pas beaucoup de temps pour écrire… Considérez cela comme une pause dans mon récit, un simple écho des réactions qu’il provoque en vous…

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06 mai 2012

Souvenirs maternels

Ma mère. Ma mère aimait la compagnie: elle avait un besoin irrépressible de parler, de bavarder disait mon père pour la taquiner. De parler de tout, de rien, de n’importe quoi avec n’importe qui, de son jardin, de ses fleurs, du temps qu’il faisait, de moi, de mon père, des voisins, des enfants des voisins, du maire et du curé, des livres qu’elle lisait, des articles du journal… de tout ce qui faisait chaque minute de ses jours. Je ne suis pas convaincu que ce soit la richesse des échanges qui l’intéressait mais une nécessité d’être par la physiologie de la parole, quelque chose comme une dépense musculaire indispensable. Elle vivait dans la parole comme dans une action, la marche, la culture des fleurs ou le ménage. Parler et être lui étaient synonymes. J’entends encore le son de ses babillages mais comme une ritournelle, un air obsédant dont on a oublié les paroles et qui ne laisse pas l’esprit en repos.

Ma tête est pleine de revenants de ce genre, ou plutôt de fantômes, fragments de phrases, de dialogues, images, fragments d’images, fragments de séquences, qui, à l’improviste, sans queue ni tête, qu’il soit éveillé ou assoupi, traversent mon cerveau sans que je sois capable de décider s’il s’agit de fantasmes, de récits en construction ou de souvenirs. Je vis ainsi à la fois dans deux mondes, celui dit réel qui tend à perdre de sa solidité, et celui virtuel ou imaginaire qui, lentement, comme pour m’accompagner vers autre chose, impose son flou et ses indécisions. Se réfugier dans le passé pour ne pas parler du présent, parler de faits anodins pour éviter d’aborder les difficultés des événements essentiels. Je prends conscience de cela, si je persiste à rapporter des épisodes sans gravité d’avant ma naissance, n’est-ce pas pour éluder ce que je devrais en fait relater de ma vie? Possible… Mais je persiste à penser que la connaissance de ces moments qui ont fait de moi ce que je suis est nécessaire pour comprendre que rien ne me prédestinait à la vie aventureuse qui fut la mienne.

Ainsi j'ai toujours cru que mes innombrables lectures devraient un jour servir à quelque chose: j'en suis moins sûr. Elles ne m’ont pas servi à vivre… à passer le temps sans aucun doute, mais ne passe-t-il pas assez vite de lui-même ? Comme tant de souvenirs, elle n’ouvrent que sur une nostalgie infertile: j'ai ainsi retrouvé aujourd’hui un livre de la collection Nelson. Qui connaît encore ça ? Mon père s'y était abonné dès qu'elle avait commencé vers 1930. De jolis petits livres format poche qui ont bercé mon enfance. Ce livre est: "Les feuilles d'automne" de Victor Hugo. L'ayant lu alors que je devais avoir 12 ou 13 ans, j''en garde un souvenir ébloui.

Au fur et à mesure que j’avance dans l’histoire de ma vie, que je recule devant ce que je dois dire, je m’aperçois que le titre que j’ai pour l’instant choisi, «Ma vie», sous sa banalité tranquille, annonce mal le récit que je veux en faire. Il me faudra donc en trouver un autre. Mais, pour l’instant j’hésite encore: Dissimulation, Un homme intranquille, Choses infimes et infirmes, Mensonges et impostures, Choses dites, cachées, Le fond d’un être… Peut-être faut-il que j’avance encore. Nombre d’écrivains en effet, lorsque ce n’est pas l’éditeur qui choisit le titre, disent ne le trouver qu’à la fin de l’écriture: un titre doit s’imposer de lui-même.

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05 mai 2012

La grande unification

Alcathe ferme les yeux, pense longuement. Il se souvient soudain des paroles sur l’unification… Les virtualisations érotiques collectives auxquelles il participe ne seraient-elles pas une étape vers cette magnificence où l’être de chair individué, comme galaxies dans les trous noirs, s’effondre dans la collectivité éternelle de l’Êtr? Le but suprême n’est-il pas de faire de cet état transitoire un étant éternel ?

Face à Alcathe, le mur semble s’illuminer de couleurs chaudes — jaune, orangé, rouge — un son venu de loin, longuement modulé comme les voix de gorge d’un rituel tantrique, flotte lentement dans la pièce. Alcathe ouvre les yeux. Le projecteur d’écran s’est activé. Devant lui, une image imprécise, floue, nuage informe et souple s’anime lentement. Peu à peu, comme sous l’influence de champs magnétiques, elle se stabilise, esquisse une silhouette imprécise, puis une forme humaine. Enfin, un corps, un visage androgyne, agréable.

- Bonjour, frère Alcathe. Dieu soit avec toi. Me permets-tu de t’arracher à ta méditation ?

Le visage rosé, encadré de cheveux très blonds, parle lentement, d’une voix très douce. Alcathe serait incapable de lui attribuer un sexe.

- Bonjour, frère, je suis à ton service !
- Mon nom est Comathé, jamais encore nous ne nous sommes rencontrés, comme jamais nous ne pourrons physiquement rencontrer la plupart de nos frères. Qu’importe… L’Union Spirituelle nous importe plus !”
- Tu as raison, le corps restreint trop les possibles. Que me veux-tu?”
- Notre Maître m’a dit le plus grand bien de toi. Il m’a confié qu’à plusieurs reprises déjà tu avais contribué à défendre notre cause et que tu avais été efficace.
- C’est gentil.
- Il pense qu’il est temps de t’initier davantage. Il m’a chargé de cette tâche. Acceptes-tu de m’écouter un instant ?
- Bien sûr!”
- Notre mission est de préparer la Grande Unification, le retour éternel de l’homme dans l’Esprit Divin.
- J’ai compris ça.
- Je t’en prie, ne m’interromps pas, dit Comathé. Laisse-moi t’initier, tu parleras ensuite.
- Je t’écoute.
- Pour cette Grande Unification, il est nécessaire de faire communier les intellects séparés de l’ensemble de l’humanité. Cette mission est difficile. D’abord parce qu’existent des forces du mal comme l’homme que tu as châtié avec Daniar, ou comme les membres de fausses sectes. Il y a peu, tu as combattu l’une d’entre elles… Aussi parce que, même en notre sein, certains, comme le jeune homme que tu as châtié avec Moéra, se laissent tenter par le démon et nous trahissent. Même si nos quatre Maîtres et notre Grand Maître sont guidés par l’Esprit Divin, notre travail sera long. Il faut s’y préparer… Mais l’essentiel n’est pas dans l’affrontement aux forces du mal, il est dans la lutte pour les forces du bien. Notre besoin premier est d’augmenter le nombre de nos adeptes. Plus nous sommes ; plus notre but est proche.

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04 mai 2012

Que faire ou ne pas faire ?

Le texte de la feuille de papier crème qu’Evelyne sort de l’enveloppe qu’elle aurait dû remettre à la commissaire Albertine Mollet, sa supérieure hiérarchique, est constitué —comme dans les mauvais films policiers — de lettres découpées dans des journaux et collées une à une sur la feuille d’un papier des plus ordinaires, peut-être même recyclable. A l’odeur d’amande amère, il lui semble que la colle était de celle que les écoliers achètent en bâtons. Mais là —même si cela pouvait constituer des indices sérieux— n’était pas l’essentiel. Le texte disait en effet ceci: «Je m’ennuie. Trop. Alors que je pourrais vivre tranquille de mes rentes, je m’emmerde. L’argent n’est rien à qui ne sait qu’en faire. J’ai décidé que ça ne pouvait pas durer. Pour voir ce que ça fait, pour changer, pour rien… je viens de tuer un mec au hasard, même si j’ai choisi la facilité. Vous trouverez son cadavre dans une maison abandonnée, près du Loing, à Moret, sous le viaduc de chemin de fer…»

Pas de doute possible, cette lettre parle du cadavre découvert une vingtaine de jours auparavant et dont l’enquête, qui n’a guère avancé depuis, a été confiée au capitaine Morel. Elle représentait donc un fait capital dans l’enquête mais Evelyne avait égaré cette lettre. C’était donc une faute grave, très grave. Albertine pose la lettre sur le sol à côté de son lit, essaie de réfléchir puis décide qu’elle ne peut en parler à personne, pas même à son plombier de mari qui d’ailleurs, à ses côtés, ronfle déjà gentiment. Cette responsabilité dont elle mesure la gravité, son inquiétude, la lourdeur de sa décision l’empêchent de s’endormir. Elle essaie de lire. Rien à faire. Elle passe une nuit blanche. Au matin elle est crevée mais ne sait toujours pas ce qu’elle doit faire pour se protéger tout en faisant parvenir à son chef une information qui pourrait être capitale. D’habitude, elle obéit, réfléchit peu, exécute. Elle n’est pas stupide, loin de là, mais elle est engluée dans son rôle, et la situation est des plus embarrassante.

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03 mai 2012

Plongée dans la mystique


— LXXV —

Paris, lundi 28/12/2015, 23:23:53

Comme chaque fois qu’il émerge du profond sommeil succédant aux séances d’effusion mystique provoquées par l’immersion dans son costume-de-données, Sidney se dissout dans l’esprit d’Alcathe: il devient autre… Par son dédoublement, son moi s’intègre à un être collectif dont il fait partie mais qui le dépasse. Il s’efface devant un Autre indescriptible, unique, collectif. Lorsqu’il resurgit dans la séparation douloureuse de la réalité, il ressent comme un besoin irrépressible, la nostalgie de cet effacement momentanément perdu, territoire auquel il aspire et qui lui manque. S’il ne tenait qu’à lui, il ne quitterait jamais ce cosmos virtuel dans lequel son être physique, son être spirituel et son être virtuel s’accomplissent merveilleusement dans l’égarement de la volupté. Désormais, il sait qu’il ne pourrait s’en passer. L’aspiration de son être est de s’y dématérialiser à jamais. Au retour, faim, soif, solitude, fatigue, — souffrance parfois —, reprennent leurs droits sur son corps. La faim surtout… Par crainte de ne pas être compris des autres adeptes, il n’ose pourtant en parler: les repas de céréales et de fruits ne suffisent pas à son corps vigoureux… Mais comme depuis qu’il a accepté d’être des leurs il ne sort plus qu’en bande, que la plupart du temps il est isolé dans cette pièce blanche qui lui sert de cellule de méditation, il n’a aucun moyen de manger plus que ce qu’on lui donne. Après tout, ce n’est pas important, ce que lui apporte son accueil dans le groupe vaut bien quelques efforts. S’il le faut, il est prêt à bien davantage.

Alcathe ne sait pas trop l’heure qu’il est. Il se situe dans une dimension du temps où jour et nuit, durée, absence et présence à la chronologie ont perdu toute importance. Le temps est pour lui ce qu’en fait la vie collective. Seul dans sa cellule dont il ne cherche pas à sortir parce qu’il n’est pas prisonnier, que dehors il n’a rien d’autre à faire, il attend. Assis en tailleur sur la moquette, il regarde les murs blancs. Il laisse dans son cerveau tourner des phrases, entendues lors des séances collectives de lecture, la plupart du temps par l’intermédiaire des écrans, ou dans de rares entretiens en tête à tête avec tel ou tel frère… ou bien phrases venues d’il ne sait où qu’il croit être les fruits de sa maturation intellectuelle. Même si, à l’état conscient, il n’en perçoit pas toutes les significations.

“La blancheur n’est pas une chose qui possède la couleur blanche. Ce qui possède la blancheur, c’est quelque chose d’autre que la blancheur elle-même; le corps, la matière. L’existence n’est pas une chose qui possède l’être; l’existence n’est pas quelque chose d’existant. Ce qui possède l’existence, c’est la quiddité.

La semi-obscurité de ces propositions le séduit. D’une part il a le sentiment d’être participant d’une pensée qui, le dépassant en partie, le tire en avant vers un territoire de connaissance et d’intelligibilité auquel il aspire. D’autre part, l’effort d’analyse et d’introspection qu’il doit accomplir non seulement sur chacun des mots, mais bien plus sur l’interprétation de ses conceptions antérieures du monde, nourrit son esprit dans les longues périodes de méditation intemporelles auxquelles le contraint son enfermement semi-volontaire. Enfin ces phrases sont le support aux discussions avec les autres frères et sœurs, soit dans leurs rares séances collectives, soit dans leurs plus fréquents colloques par l’intermédiaire du réseau. Alcathe a l’impression d’être ainsi grandi, de ne plus être le petit Sidney sauvage, semi-inculte, à l’esprit enfermé dans de simples considérations de survie quotidienne. Il participe à une immense aventure intellectuelle dans laquelle, d’une certaine façon, il s’invente, s’attribue son être. Ainsi comprend-il soudain ce message qui, venu dans son cerveau d’il ne sait où, s’impose à lui comme une évidence :

“Il y a l’existence déployée dont la compréhension et l’extension englobent les temples des individus concrets et des quiddités. C’est cet Être, cette existence qui, parmi les êtres non nécessaires, est par essence et en vérité le Premier Émané de la Cause Première, et que l’on désigne aussi comme “l’être divin dont est créée la création”… Chaque être non nécessaire n’a d’autre tâche première que de le magnifier”

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