Par Didier McGear

Ce qui augmente encore en moi mo, embarras est l'attention des écoutants, les interprétations et le poids qu'ils donnent à tout ce qui part d'un homme qui, ayant écrit expressément pour les enfants, est supposé ne devoir leur parler que par oracles... Cet accident me fut pourtant bien sensible par la circonstance, car c'était le temps des exercices où l'on faisait manoeuvrer la bourgeoisie, et nous avions fait un rang de trois autres enfants de mon âge avec lesquels je devais en uniforme faire l'exercice avec la compagnie de mon quartier. Au milieu du dîner, l'aînée, qui est mariée depuis peu et qui était grosse, s'avisa de me demander brusquement et en me fixant si j'avais eu des enfants. Mais bientôt ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser les gens, je laissai là la bonne compagnie et je fus me promener seul dans la foire. Si j'attends encore, je n'aurai plus dans ma délibération tardive l'usage de toutes mes forces; mes facultés intellectuelles auront déjà perdu de leur activité, je ferai moins bien ce que je peux faire aujourd'hui de mon mieux possible :... D'ailleurs, avant qu'on ait obtenu tout cet acquis par des leçons si tardives, l'à-propos d'en user se passe... Au bout de deux ou trois heures je m'en revenais chargé d'une ample moisson, provision d'amusement pour l'après-dînée au logis, en cas de pluie. Les particuliers meurent, mais les corps collectifs ne meurent point. Un exemple expliquera mieux ce que je veux dire et montrera que je ne mens ni par intérêt ni par amour-propre, encore moins par envie ou par malignité : mais uniquement par embarras et mauvaise honte, sachant même très bien quelquefois que ce mensonge est connu pour tel et ne peut me servir du tout à rien ; Johanna avait vingt-huit ans alors, étant née avec le siècle ; je me fatiguai à faire sur tout ça mille commentaires et à tâcher de comprendre des mystères qu'on a rendus inexplicables pour moi. En ceci comme en tout le reste mon tempérament a beaucoup influé sur mes maximes, ou plutôt sur mes habitudes ; car je n'ai guère agi par règle ou n'ai guère suivi d'autres règles en toute chose que les impulsions de mon naturel. Tout d'un coup, âgé de soixante-cinq ans passés, privé du peu de mémoire que j'avais et des forces qui me restaient pour courir la campagne, sans guide, sans livres, sans jardin, sans herbier, me voilà repris de cette folie, mais avec plus d'ardeur encore que je n'en eus en m'y livrant la première fois ; me voilà sérieusement occupé du sage projet d'apprendre par coeur tout le Regnum vegetabile de Murray et de connaître toutes les plantes connues sur la terre... Les premières fois je fus charmé de le voir, je lui donnais de très bon coeur, et je continuai quelque temps de le faire avec le même plaisir, y joignant même le plus souvent celui d'exciter et d'écouter son petit babil que je trouvais agréable ; je frémis encore d'y penser... Johanna m'avait parlé d'un roman qu'elle voulait faire pour le présenter à Richilde ; je peux dire à peu près comme ce préfet du prétoire qui disgracié sous Vespasien s'en alla finir paisiblement ses jours à la campagne : J'ai passé soixante et dix ans sur la terre, et j'en ai vécu sept.... Un policier bonnasse discute avec l'herboriste ; deux hommes discutent à la terrasse du café Jean-Pierre Balpe... Un meurtrier est retrouvé en prison sous un faux nom. Les discussions de jeunes touristes allemands introduisent dans le paysage une note exotique... Un grand noir passe portant sur l'épaule droite un transistor qui hurle un air de salsa. Un camion ivre tangue au bord d'une route et lâche, d'une de ses fenêtres un petit ballon mauve ; l'étagement progressif et profond des toits a quelque chose de rassurant qui garantit contre le vide. Comme le jour tombait et que sa mémoire commençait à s’égarer, il crut sentir la main de la morte frôler la sienne... On fouilla de la cave au grenier, mais sans succès... à cet instant précis, Sylvestre, qui avait été en train de discuter, se leva et cria d’une voix de stentor ; il y a, dans la plénitude trop éclatante du jour, comme un relent d'urine et de sanies ; dehors les voies sont infestées de gens. Un léger filet de fumée s'élève d'une des cheminées du 43. Tout change incessamment, et rien ne change jamais. Un vieux homme aux cheveux épais et ondulés surveille une petite fillette... Du lointain proviennent des cris d'enfants ; tout semble possible, possible, plausible... C'est une journée splendide ; les faits les plus ténus sont enchevêtrés à l'ensemble. Le meilleur parti est donc de ne pas faire parade de sa retraite : or, c'est une sorte de jactance que de se trop céler, et de s'éloigner entièrement de la vue des hommes..