Né en 1922, ma vie a traversé un monde de crises et de guerre. Pas une année où il n’y ait une guerre, souvent plusieurs, massacrant sans la moindre hésitation des hommes, des femmes, des enfants, dans un territoire ou un autre. Pas une année où une crise n’a pas tué, déplacé, martyrisé moralement et physiquement des êtres qui ne demandaient qu’à suivre, le moins mal possible, la trajectoire de vies modestes. J’ai essayé, en vain, d’y échapper. Jugeant que l’homme était un animal déséquilibré, je me suis mis le plus possible à l’écart du commerce de mes semblables, m’enfermant peu à peu dans l’illusoire retrait de l’écriture et de la lecture allant jusqu’à bâtir, dans le village perdu où je vis comme un dominicain, un blockhaus de livres. Et tout cela en vain… Dans les rues que je voulais immuables, des hommes, des femmes mendient, dorment dans le froid et le vent, sous la pluie et la neige, des jeunes gens désœuvrés se battent pour un regard, menacent des vieillards, pillent ce qui tient, difficilement, lieu de boutique. Seul aujourd’hui, le virtuel, ce monde artificiel et aseptisé me reste comme dernier refuge. L’ennui avec la littérature, c’est qu’elle propose des ensembles de récits cohérents. Pourtant, quand je regarde en arrière, que j’essaie de rassembler mes souvenirs pour écrire ce livre, je suis bien contraint de reconnaître que ma vie n’a été rien d’autre qu’un moment après l’autre sans réelle visée, sans unité, une suite de moments que seul le temps a réuni, un chaos de hasards et d’incertitudes qui, mis bout à bout, ont fait de mon existence ce qu’elle a été. Se plonger dans ses souvenirs est ainsi, en quelque sorte, comme une reconstruction idyllique de ce qui a été, l’assemblage bonifié de suites disparates.

Car en 1942, période troublée s’il en est, mon bonheur était, selon les critères conventionnels d’évaluation du bonheur, presque parfait et l’environnement de plus en plus guerrier du monde ne me concernait guère. Je n’étais pas un résistant me contentant d’être un réfractaire en fuyant le STO chez mon grand-mère où ma mère et mes sœurs, mon père ayant été rappelé à son devoir de sous-officier de réserve puis rapidement fait prisonnier quelque part dans la Somme, n’ayant pas tardé à nous rejoindre. Ma mère, ayant retrouvé cet environnement de village pour laquelle elle avait été formatée, n’était plus dépressive. Tout, bizarrement, allait donc presque pour le mieux. Dans ce village isolé dans un trou du plateau rugueux de la Margeride, et malgré l’arrivée en décembre 1942, des troupes allemandes, nous ne manquions de rien. La résistance qui s’organisait autour de nous laissait flotter son parfum d’héroïsme mais ne vivait pas encore les multiples drames qui allaient l’ensanglanter dans les années suivantes. Je sentais pourtant que Sophie n’y était pas vraiment insensible et qu’elle aurait aimé que, de réfractaire, je devienne résistant, situation plus glorieuse mais pour laquelle, n’ayant aucune envie de dormir dans le froid des bois presque impénétrables de la Boulène ou de la Margeride, d’autant que, cette année-là, la résistance était beaucoup plus civile que militaire même si des regroupements de jeunes gens, résolus à ne pas aller travailler en Allemagne, commençaient à s’organiser. Nous en parlions de plus en plus souvent, un peu comme si nous nous proposions une fiction sans avoir réellement ni le désir profond ni les contacts nécessaires pour que ces rêveries rencontrent une certaine réalité. Pourtant, en décembre 1942, un événement inattendu introduisit chez nous comme un fragment d’histoire.