Dans une autobiographie on ne parle pas de soi, seulement de l’image de soi, on ne dit rien de ce qui fait les particularités de l’être, rien — ou presque— des troubles du corps, de ses mouvements, humeurs, hésitations qui font pourtant d’une vie ce qu’elle a de particulier et si peu de ceux infimes mais constantes relations que l’esprit entretient avec lui. Une vie ne se résume généralement que par ses aspects nobles, c’est-à-dire considérés comme significatifs or, qu’y a-t-il de plus significatif dans le quotidien d’une vie que ces moments où, de façon parfois imperceptibles ou de façon impérieuse parle. L’homme n’est rien sans son corps mais dans la plupart des récits d’une vie l’auteur semble l’ignorer, on ne parle que très rarement des relations constantes entre la pensée et l’état du corps. N’est-il pas aussi fondamental de savoir de tel ou tel qu’il allait trop souvent aux toilettes, ou que son visage se couvrait souvent de boutons disgracieux, ou qu’une mauvaise dentition l’empêchait de rire, que de savoir qu’il avait rencontré tel ou tel ? Au contraire, savoir que tel ou tel ignorait son corps parce que la mécanique, fonctionnant en silence, en était trop bien huilée ne permet-il pas de comprendre ses comportements ? Pourquoi ne pas essayer de dire, par exemple, laissant pour cela la mémoire plus immédiate et facile des pensées et sentiments, ce dont je me souviens des plus infimes sensations de mon corps lors de ce premier repas chez les Dubreuil qui, au-delà de l’anecdote, fut certainement un des aiguillages importants de ma vie ? Pour cela, il me faut forcer ma mémoire qui garde si difficilement le souvenir des sensations écrasés par ceux des sentiments.
Je me souviens, je crois me souvenir, que j’étais vêtu d’une culotte courte bleu marine, d’une chemise blanche et d’un chandail jacquard également bleu marine tricoté par ma mère. Ma veste cintrée serrée, de la même couleur aux six boutons de cuivre avait été accrochée à une patère dans l’entrée. C’était ma plus belle tenue et j’en étais très fier, aussi je ne la portais pas souvent. Revêtant en pensée ce costume, je me souviens aussi que la toile de laine assez grossière de ma culotte me provoquait des démangeaisons, je me souviens alors que, durant tout ce repas, je m’efforçais, sans y parvenir vraiment, de n’en rien révéler mais que mon effort constant pour ignorer ces petites irritations leur donnait une importance démesurée. Ainsi, assis à table sur une chaise au cannage de paille, une partie de mon temps était occupé par la pensée que je ne devais pas remuer, que petit caniche bien apprivoisé, je devais donner l’apparence d’un calme stoïque même si la peau de mes fesses aurait voulu que je remue sur ma chaise pour faire cesser ce prurit qui prenait alors une importance déraisonnable. Mais en quoi la raison intervient-elle dans ce domaine ? Je souriais, répondais avec mesure aux très rares questions qui m’étaient posées, feignais de m’intéresser à une conversation qui ne me concernait pas alors même que mon esprit n’était occupé que de la sensation constante qui occupait mes fesses et de l’impossibilité absolue où j’étais d’y porter la main. Je savais, d’un savoir intuitif, que me gratter, même le plus discrètement possible, signerait une exclusion définitive et que, même si sur le moment aucun des convives n’en ferait la remarque, je ne reviendrais plus jamais chez les Dubreuil. Or j’avais décidé du contraire, je voulais être à nouveau invité et je savais que je ferais tout pour qu’il en soit ainsi.
Durant tout le repas, mon intelligence ne travailla qu’à essayer d’imaginer quand et comment, je pourrais enfin aller baisser ma culotte aux toilettes.