Je mesurais également combien il était prétentieux, à dix sept ans, de vouloir écrire son autobiographie même si j’avais décidé de limiter celle-ci à mon enfance et à mon adolescence mais je n’avais pas été non plus sans remarquer, au travers de mes lectures de Balzac, Maupassant, Dumas, Zola, etc… combien les ouvrages les plus célèbres et, surtout, les plus lus se cantonnaient dans des vies relativement banales comme si les lecteurs n’aimaient que les univers dans lesquels ils pouvaient se retrouver déléguant à des écrivains professionnels la fonction technique d’écriture qui leur faisait défaut. Bien sûr la vie de D’Artagnan n’était pas celle de tout le monde mais, sous des dehors aventureux, elle n’avait rien d’extraordinaire et ne faisait que rendre crédible la possibilité de revanche sociale dont la plupart des gamins pouvaient rêver. Les sujets plus inventifs comme Les États et Empires de la Lune et du Soleil de Cyrano de Bergerac, par exemple, ou L’An 2440 de Louis Sébastien Mercier sans parler de ceux de Sade et de bien d’autres encore ne trouvant un certain succès tout relatif que dans de petits cercles d’intellectuels. Or je ne voulais pas commencer ma vie littéraire sur un succès d’estime mais, dès le début, m’imposer comme un écrivain à considérer. De plus, je ne me contentais pas d’écrire ce seul ouvrage. J’ai en effet toujours conservé l’habitude de mener plus écrits en même temps quitte à en retarder l’achèvement et donc la publication, ce qui, plus tard, mécontentait mes éditeurs. J’avais ainsi dès cette année 1929, commencé un récit d’anticipation — dont une partie des inventions se retrouva plus tard confortée par la technique — Le Visage de la Reine dont la publication se réalisera finalement dans une simple nouvelle ou L’Amour dans l’Âme et son parallèle La Mort dans l’Âme qui ne sont encore pas achevées et sont, en fait devenues des œuvres appelées à rester infinies et même La Vie Sexuelle de Robert Robertson qui fut, vingt ans plus tard, un de mes succès littéraires.

Aussi, toute concentrée en un enfermement volontaire dans l’écriture, cette année-là ma vie se déroula comme devrait se dérouler toute vie dans la banalité et le vide social. Étrange ce dont on se souvient si l’on compare à tout ce qui a été oublié, englouti dans les marécages de la mémoire. De plus on ne se souvient dans le désordre et la plupart des faits dont on se souvient n’ont pas vraiment de valeur particulière. La vie fait le ménage dans nos souvenirs. De cette années 1939, je ne me souviens en effet que de mes écritures. Pourtant j’ai bien dû aussi me promener, manger, parler à mon entourage, rencontrer tel ou tel… De tout cela je n’ai aucune trace et seules quelques rares photos, sans valeur particulière, retrouvées dans les caisses de mon grenier me disent ce que j’étais alors. Écrire, n’est-ce pas jouer entre la mémoire, l’oubli et l’invention de la mémoire. Contrairement aux traditions autobiographiques générale qui revendiquent l’originalité de la vie vécue par leur auteur et l’utilité pour ceux-ci d’en prendre connaissance, j’avais assez vite, bien que tout au long de l’écriture de ce livre, je n’ai cessé de changer de titre, j’avais assez vite optée pour « Ma Vie ne Regarde Personne » dont l’aspect provocateur n’était pas pour me déplaire mais qui témoignait aussi avec une certaine justesse ce que je voulais obtenir comme ligne esthétique : une écriture de la non-écriture, un récit de la banalité. J’étais en effet dès mes débuts attiré par cette écriture blanche qui, par la suite, m’a rendu célèbre. Bien sûr je n’en étais qu’aux balbutiements car apprendre à écrire se fait en écrivant mais j’avais un sentiment assez affirmé de ce que je voulais obtenir et comment me distinguer des romanciers de mon époque dont les affectations stylistiques me révulsaient.