Je pris un taxi, me fis déposer près de la station de Tiergarten — proche du lieu de ma conférence —, il faisait beau, les rues larges, peu bruyantes, peu polluées de Berlin incitent à la promenade, je n’avais aucune raison de me dépêcher d’autant que je n’avais pas encore décidé ce que je voulais faire. Je savais que se jouait là un des moments cruciaux de mon existence et que, parce que je n’avais plus l’âge de tergiverser, de la décision apparemment simple de me rendre ou non à ma conférence, le reste de ma vie allait dépendre. Le quartier est commerçant, c’était la fin de la matinée, le secteur est des plus animé, des gens de tout âge, toutes conditions, toutes races, allaient et venaient en tous sens suivant chacun, pour des raisons impénétrables, leurs trajectoires propres : cette foule où je pouvais me perdre et qui m’ignorait, indistincte et indifférente, convenait à mon état mental. Je me laissai absorber dans ses mouvements, abandonnai mon regard aux spectacles les plus anodins : une mère à béret rouge traversant la rue avec, sur sa poussette, une fillette à béret vert ; un junkie affalé sur un banc à la sortie du métro ; une bande de punks crêtés de rouge, anneaux dans le nez, groupés autour d’un chien misérable et lui ouvrant sur le trottoir des boîtes de pâtés ; un envol de pigeons poursuivis sur la place par une fillette noire ; un couple d’américains obèses consultant un plan de Berlin ; la vie ordinaire… Je parvenais ainsi à tout oublier, ne plus penser à ces cent jours qui m’avaient bouleversé, n’être que dans les petits plaisirs sans conséquence de l’instant : j’entrai dans un bar prendre un café, feuilletai quelques revues internationales à un kiosque, m’attardai à quelques vitrines sans autre but que me perdre dans un regard neutre, écoutai machinalement quelques conversations sans intérêt, passai sans raison d’une rue à l’autre. Je finis ainsi par me trouver devant l’Éros Museum de Beate Uwe où deux affiches annonçaient une exposition d’objets érotiques : la première, une jeune femme en tenue très stricte, tailleurs gris très fermé, pull à col roulé, petites lunettes ovales, montrait, à des élèves mâles un splendide godemichet d’ivoire ; la seconde, symétrique, un homme jeune, tenue également grise et stricte, même col roulé, mêmes lunettes ovales, montrait à quelques  adolescentes une ceinture de chasteté. Je regardai avec attention l’homme de l’affiche. Sans doute aucun, c’était Stanislas.