Joan :
C’est pas possible… Dites pas que vous êtes pas décidées à signer ce contrat ? Qu’est-ce que ça peut vous foutre ce qui est écrit ? Qu’est-ce ça peut vous foutre que Bruce Norman apparaisse comme un génie de la musique ayant devancé toutes les mutations du rock, comme s’il avait tout inventé tout seul ? Moi, j’en ai rien à foutre. Ce qui compte c’est que le bouquin se vende, le plus possible. Rien à foutre de vos nombrils… Moi, j’ai besoin de ce fric, je veux ce fric…

Becky, Blondie, Wanda, ensemble :
On sait…

Joan :
Vous savez, vous savez, alors…

Becky :
Alors…

Blondie :
Alors…

Wanda :
Alors nous hésitons, ce livre nous semble pas à la hauteur.

Blondie :
Pas à la hauteur.

Becky :
Pas à la hauteur du tout.

Joan :
Pas à la hauteur de quoi ?

Wanda :
À la hauteur de sa vie… De nos vies…

Becky :
C’est une fable, pas une biographie.

Blondie :
Rien dans son écriture ne reflète l’âme du rock…

Joan :
Je rêve… une fable, l’âme du rock… Mais vous attendez quoi ? Vous croyez encore que vos petites chansons, vos « Yeah, yeah, yeah », vos « Ooh-ooh-oo-ooh », vos « Ou ou ou ou » ont changé le monde ? L’âme du rock est une âme morte, les gamins qui vous ont suivies n’ont jamais fait rien d’autre que gueuler vos refrains débiles pour se croire grands puis, tous sont devenus pharmaciens, notaires, garçons bouchers, infirmières, flics, institutrices ou…

Becky l’interrompt :
C’est parce que tu penses ça que tu es une chanteuse minable…

Blondie :
Que tes chansons n’atteignent vraiment personne.

Wanda :
Que tu n’es pas des nôtres… Au lieu de l’aider à s’en sortir, tu as enfoncé Bruce dans sa boue. Tu lui a fait oublier le rock.

Joan :
Les saintes gardiennes du tombeau… Si je n’avais pas besoin de cet argent, vous me feriez rire…

Becky :
C’est ça le problème, tu es venue trop tard dans sa vie, tu n’as pas connu ce que nous avons vécu avec lui…

Blondie, fouillant dans son cabas :
Calme, les filles, j’ai une proposition…

Elle sort un autre petit paquet de feuilles toutes racornies :
Quand Bruce m’a larguée, j’ai commencé à écrire un bouquin sur lui, regardez…

Elle distribue à chacune une partie des feuilles, Becky, Wanda et Joan parcourent les feuillets qu’elle leur a donné. Du temps passe, puis Blondie :

Qu’en dites vous… Je suis sûre que c’est meilleur que ce qu’écrit notre nègre.

Becky lisant une des feuilles :
« Sans Bruce Becky n’aurait pas été ce qu’elle est. Si dès le début, sa voix dégage de super bonnes vibrations, une super personnalité, beaucoup de subtilité dans l’interprétation, rien de prétentieux elle n’a pourtant aucun support pour développer toutes ses qualités. Elle a besoin d’un Pygmalion. Ce sera Bruce qui lui écrit des lyrics à la hauteur de son potentiel vocal, Bruce la fabrique, change son look de petite fille sage en adolescente provocante, lui apprend à façonner ce timbre âpre, rugueux, inimitable qui en fera la vedette que l’on connaît… »