Écrits de Marc Hodges

Éléments de l'HyperFiction dynamique et répartie La disparition du Général Proust.

14 février 2006

Je ne me souviens pas…

La vie serait impossible si l'on se souvenait, le tout est de choisir ce que l'on doit oublier.
Roger Martin du Gard.

Je ne me souviens plus, je ne me souviens pas… Jamais je n'ai eu de mémoire.

Aujourd'hui, 22 décembre 2005, aujourd'hui, j'ai cinquante-trois ans et dix jours et de ces dix huit mille neuf cent quatre vingt jours qui font mon existence, je n'ai souvenir que d'une petite poignée. Je n'ai, de plus, aucune certitude que ce reste ridicule, appréciable sur les doigts de mes mains, ait bien constitué la quintessence de ma vie. Je crains d'être passé à côté de l'essentiel, de ne constituer mes souvenirs que de choses futiles comme de ces couleurs criardes qui sur certaines toiles gênent la perception des nuances plus fines.

Aussi, une de mes obsessions les plus fortes, les plus récurrentes, a toujours été, pour une raison ou une autre, d'être interrogé un jour par un quelconque inspecteur de police dont la question serait: "Qu'avez-vous fait à telle date et à telle heure ?…" et ceci quand bien même la date ne remonterait que deux ou trois jours en arrière. Sans avoir jamais vécu réellement cette situation, je sais avec une certitude absolue que ce serait un vécu-panique.

J'ai beau m'y efforcer, creuser mon esprit, me torturer de rappels, il m'est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible de remonter mentalement le temps. Les noms me sont un cauchemar : comment s'appelle cette fille avec laquelle j'ai discuté la veille dans telle ou telle galerie, comment s'appelle cette vieille connaissance que je rencontre de temps à autre ?… Lidée même que je doive citer ces noms, que celui-là ou celle-là s'approche, souriant, de moi me met dans un état épouvantable : la plupart du temps, bien que son visage me soit familier, je ne parviens à lui attribuer ni nom précis ni lien à des circonstances précises de mon existence. Je suis souvent ainsi contraint d'inventer d'indignes — parfois d'ignobles — ruses. Et même les visages ? Dès lors qu'ils s'éloignent en tant soit peu dans le temps, je souffre sans cesse à tenter de revoir ceux des êtres qui m'étaient les plus chers.

Visages brumeux de mon grand-père, délavé de ma grand-mère — eux pourtant qui m'ont tendrement élevé — dont seules quelques vieilles photographies froissées et piquées me permettent de croire que je les porte en mémoire… visages de mes amis d'enfance… si par hasard je les revois, ce n'est que parce que leurs traits d'adultes reconstituent ce qu'ils étaient enfants mais j'ai aussi la certitude que cette reconstitution ne peut être que mensongère.

Pourtant, je crois que ma mémoire est visuelle, non linguistique, je garde des images, non des nominations. Mais, comme telles, ces images restent discontinues, constituent autant de morceaux mélangés d'un puzzle — qui dut être important — aux pièces égarées, ne se rattachent les unes aux autres que si difficilement. Leur chronologie est incertaine, leur attribution fantaisiste : jamaise je ne parviens à reconstituer la chaîne continue du temps.

Faire clairement la différence entre souvenir et nostalgie.

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09 septembre 2007

Angelina

Wilfrid trie — fouille, parcourt, lit, découvre…— les papiers qu’il trouve dans le désordre de La Beude. Ça va prendre du temps. Lui n’est pas pressé. Le propriétaire si qui veut pouvoir : vider le logement, le nettoyer-désinfecter, le remettre en état, le relouer. Cette situation entraîne des conflits. Ils resteront secondaires dans la trame du récit (si toutefois il y a vraiment une trame… jeu de mot facile, une trame du drame… à suivre…). C’est par cette fouille qu’il explore la mémoire de La Beude, par conséquent de la sienne. En effet :

Wilfrid avait toujours connu La Beude. Elle avait toujours été là, à ses côtés, naturelle. Aussi loin que remonte sa mémoire il la voit là. Dès l’école maternelle, petite fille à la voix un peu garçonne, un peu trapue, vaguement blonde, les yeux verts d’eau, leurs parents — qui devaient se connaître ou être voisins, il ne sait plus — les menaient ensemble à l’école ou se partageaient cette tâche, les deux enfants jouaient ensemble dans la cour de l’école, se tenaient par la main dans les rangs et les promenades, passaient les jours de congé l’un chez l’autre… Il lui semblait même se souvenir que, de temps en temps, ils dormaient l’un chez l’autre. Torturant sa mémoire, il ne retrouve pas une journée de son enfance où il n’a pas passé avec elle une partie du temps. Angelina. Elle s’appelait en fait Angelina… avait toujours été pour lui La Beude, il ne saurait dire pourquoi. Angelina Ebberly comme lui s’appelait Ramon Rubin avant de se faire appeler Wilfrid d’Eurymédon. Dans une tranche de vie ultérieure.

Ramon ne quittait jamais La Beude. École maternelle, école primaire, collège… elle était là avec lui et sur toutes les photos de classe on les trouvait tous les deux. Complices, de plus en plus inséparables. A quinze ans ils constituaient un groupe officiel aussi avaient-ils commencé à faire l’amour à seize et dès lors personne, dans leurs familles respectives, ne trouvait anormal qu’ils passent des nuits ensemble : ils étaient mariés même si le mariage ne devint effectif que cinq ans plus tard.

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11 septembre 2007

Carrefour

La dispute avec mon frère Théo m’a tout de même ébranlé. Non dans ma détermination à poursuivre car l’entreprise était maintenant irréversible : ayant déjà consacré trop de temps à ma tâche, j’avais atteint un point de non-retour ; je ne pouvais l’abandonner et je n’étais pas encore tout à fait convaincu de sa stupidité. Ou plutôt, je refusais de m’en apercevoir…

Non. Ce que mon frère me faisait mettre en doute, c’était le but réel de mon désir d’écrire. Je commençais à penser que son devoir pouvait bien ne m’avoir servi que de prétexte. Déterminant. Certes déterminant, mais prétexte tout de même. Le but véritable ne pouvait se trouver qu’en moi. A cette étape, il aurait fallu que je me livre à une introspection, un examen de conscience (dirait mon confesseur). Mais je n’aime pas trop ça, il y a un aspect pervers à s’examiner profondément, à vouloir mettre au jour les petites saletés qui grouillent au fond de nous-mêmes. Et puis… on ne sait jamais vraiment si on se joue pas la comédie. D’ailleurs on se la joue. On se la joue toujours… On se ment, on s’invente, on se raconte, on se fait ses fictions… Suffit de regarder autour de soi, tous jouent une comédie… J’y reviendrai… Plus tard.

Toujours est-il que je désirais poursuivre. C’est ce que j’ai fait. Je ne me suis plus donné de but, c’est tout, j’ai décidé de ne rien choisir, de laisser venir le monde, faire la chronique de la ville vue de ma fenêtre. Sans raison apparente, simplement parce que j’en avais envie, que c’était comme ça… Aussi — peut-être — parce que certains événements récents m’intriguaient et que je croyais en conserver ainsi le souvenir. Je voulais demeurer un observateur impartial.

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20 octobre 2007

18 heures 05, sur le travers du Joli Fréso

Buissons dans les rochers… dans ce paysage, l'homme dérange, parfois même, pour ne plus voir, il ferme les yeux. Il faut que la terre se fasse belle. Bréauté voudrait qu'existe un lieu où le temps triomphe de son inanité, aspire à l'éternité mais préfère encore son temps. Une couronne de noms tourne dans sa tête. Sans rêves, que pourrait-il comprendre du monde ? Il s'arrête pour regarder. Les souvenirs l'envahissent comme des flammes. Les longues listes des monuments aux morts témoignent seules de la présence ancienne d'une population dense. Changefèges, Le Gerbail, La Chaumette, Les Ribes, La Viale, Hures, Champerboux… Autant de sources d'où jaillit le flot des images de son passé. Ronces-rouille-délavé… La soif d'absolu lui a appris ce que c'est qu'une vie autre et que la vie est ne s'arrête jamais. Il n'espère plus d'ailleurs. Soirée. Sourires, il chantonne, coudoie constamment l'invisible, a besoin de compagnons vivants, n'ignore pas cela: "Les choses viennent, on ne peut pas les empêcher…" Le passé pollue le présent et ici le tire en arrière… La tranquillité du jour le surprend et l'inquiète. Dans les lointains tremblés de soleil du plateau, le sol est d'une grande pâleur, tous les tons exténués s'étalent à perte de vue. Au-delà, des lointains bleuâtres, l'air lumineux. Dans les lointaines collines, les genêts sont fleuris. Qu'il soit aujourd'hui, demain ou qu'il ait pu y être hier n'a pas grande importance, toute seconde enferme le temps complet et pour cela ignore les hommes: où trouver dans le passé plus de certitudes, des points fermes, un équilibre ou un appui? Il peut passer des heures à lancer des pierres au chien infatigable. Bréauté se sent la bouche sèche, la gorge serrée jusqu'à la douleur. Il aime ceux qui ne veulent pas se conserver, accuse l'ombre creuse des vallons doux, rêve orages, tempêtes, tornades, dévastations.

L'homme qui songe est un dieu, celui qui pense un mendiant. Trop de choses étranges pèsent sur ses épaules.

07 janvier 2008

6 heures 23, au pied du mont Roudio

Rien, ici, n'est fait pour attirer, sans rêves, que pourrait-il comprendre du monde? Bréauté sait que c'est bon de marcher ainsi, infiniment, car les instincts de l'humanité future sont déjà là qui demandent à être satisfaits et où trouver dans le passé des certitudes, des points fermes, un équilibre ou un appui ? Il échafaude des projets, dresse des plans, rêve. Des voix autrefois connues semblent l'appeler de tous les points de l'horizon. Il entend des paroles qui apprivoisent son cœur, ferme les yeux; son cœur est triste jusqu'à la mort de nostalgie et d'anxiété. Il n'y a personne.

Sous son aspect immuable et tranquille, le plateau porte la mort, la diffuse, l'épend sur toute chose. Bréauté se méfie du mot recueillement. Vivre le saoule. Le temps semble lourd de fatigue. De petits nuages passent dans le ciel. Bréauté est entouré d'ombres. La mélodie du jour est taciturne. Il va sans savoir où il va, et plus sûr de ses pas que si une volonté lucide le menait. Que ce soit trop plein de soleil, pluie ou brouillard, l'espace se dilue dans l'espace. Il n'ignore pas que son itinéraire commence où la piste s'efface. Une grand-mère est soudain là qui le dévore depuis toujours de ses yeux si aimants, une force sombre  monte de la terre, il est dans une sorte de station incompréhensible de l'esprit.  Sur les champs, la lumière prend librement sa vraie forme; dans la plus grande liberté du monde, elle fait voir ce qu'elle est: le paysage est minéral.

Or si ce paysage, lui, est minéral, l'espace lui paraît soudain sensible, clair et liquide, comme une chose que l'on pourrait absorber, boire. Il n'est pas pressé. Son bonheur se construit d'absences.

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20 février 2008

Sur le Nis d'Aoucel, 12 heures 07

Bréauté considère la pensée comme la zone neutre de l'âme. Il lui faut retenir son cœur, à quoi bon se souvenir et désirer? Il s'en va, s'arrête, s'étonne, s'éloigne, écoute. Le silence lui est suspect. Seules quelques rares mares boueuses attestent de la présence sporadique de l'eau. Tous les jours lui sont sacrés. Perdant le bonheur de tout ce qui a été, il boit avidement la volupté de voir, rêve à son enfance. Ce monde est rempli d'irrégularités, de modifications aléatoires… Dans sa mémoire des voix enfantines s'appellent. La terre engourdie n'a jamais bougé ici que d'une faible palpitation. Il estime qu'il a droit à tout. La joie vient, elle s'en va. Que faire?… Il mène des rêves d'enfants qui ne demandent qu'à devenir actifs. Il y a toujours quelqu'un qui manque auprès de lui.

S'il lui faut s'abuser, il aime mieux que ce soit dans le sens de la confiance. Perdu dans ses pensées, un jeune garçon qui lui ressemble est assis sur un rocher. Il rêve les vies grevées de tendresse, les désespoirs si longtemps tus dont se fait cette nature égoïste. Le monde de son enfance tend à occuper l'espace vide. C'est ainsi. Sur sa droite, s'étale de la rocaille à vipères, dégarnie d'arbres. Sa bouche est pleine de mots, de noms perdus… La nature humaine le fait sourire. Il n'arrivera rien. Il connaît l'orgueilleuse solitude que figure l'isolement presque absolu du plateau. Il poursuit sa route, sans but véritable; marche… Un sourire pur balaie son visage. Il rêve se tromper se voulant la mémoire de lieux qui, exclus de tout temps, ne réclament nulle mémoire. Sa marche est lente, lourde. Bréauté désire avant tout la pureté du silence.

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25 février 2008

Soirée d'été

Un soir d’été, j’avais dix huit ans, après le repas, je suis allé me promener au bord de la rivière avec un de mes amies d’alors. Il faisait une fraîcheur délicieuse, qui récompensait d'une journée très chaude. La Lune était levée il y avait peut-être une heure et ses rayons, qui ne venaient à nous qu'entre les branches des arbres, faisaient un mélange agréable de blanc très vif avec tout ce vert qui paraissait noir. Pas un nuage pour effacer ou obscurcir la moindre étoile, toutes étaient d'un or pur et éclatant, encore accru par le fond bleu nuit où elles étaient attachées. Ce spectacle me fit rêver; et peut-être sans mon amie d’alors j’aurais rêvé longtemps; mais la présence d'une jeune fille si désirable ne me permit pas de m'abandonner à la Lune et aux étoiles.

— Ne trouves-tu pas, lui dis-je, que le jour même n'est pas si beau qu'une belle nuit?
— Oui, la beauté du jour est comme une beauté blonde qui a plus de brillant; mais la beauté de la nuit est une beauté brune qui est plus touchante.
— Tu es bien généreuse, repris-je, de donner cet avantage aux brunes, toi qui ne l'est pas. Il est pourtant vrai que le jour est ce qu'il y a de plus beau dans la nature, et que les héroïnes de romans (ce qu'il y a de plus beau dans l'imagination) sont presque toujours blondes.
— La beauté n’est rien, si elle ne touche. Avoue que le jour ne t’a jamais jeté dans une rêverie aussi douce que celle où je t’ai vu près de tomber tout à l'heure à la vue de cette belle nuit.
— J'en conviens, répondis-je; mais en récompense, une blonde comme toi me ferait encore mieux rêver que la plus belle nuit du monde, avec toute sa beauté brune.
— Même si c’était vrai, répliqua-t-elle, je ne m'en contenterais pas. Je voudrais que le jour, puisque les blondes doivent les intéresser, fasse aussi le même effet. Pourquoi les amants, qui sont bons juges de ce qui touche, ne s'adressent-ils jamais qu'à la nuit dans toutes les chansons et dans toutes les élégies que je connais?
— Il faut que la nuit les en remercie, dis-je…
— Mais, reprit-elle, la nuit a aussi toutes leurs plaintes. Le jour ne s'attire pas leurs confidences; d'où cela vient-il?
— C'est apparemment qu'il n'inspire pas ce je ne sais quoi de triste et de passionné qui séduit les amants. Il semble pendant la nuit que tout soit en repos, on s'imagine que les étoiles marchent plus en silence que le soleil, les objets que le ciel présente sont plus doux, la vue s'y arrête plus aisément; enfin on en rêve mieux, parce qu'on se flatte d'être alors dans toute la nature la seule personne occupée à rêver. Peut-être aussi que le spectacle du jour est trop uniforme, ce n'est qu'un soleil, et une voûte bleue, mais il se peut que la vue de toutes ces étoiles semées confusément, et disposées au hasard en mille figures différentes, favorise la rêverie, et un certain désordre de pensées où l'on ne tombe pas sans plaisir.
— J'ai toujours senti ce que tu me dis, reprit-elle, j'aime les étoiles, et je me plaindrais volontiers du soleil qui nous les efface.
— Ah ! m'écriai-je, je ne puis lui pardonner de me faire perdre de vue tous ces mondes.
— Qu'appelles-tu tous ces mondes? me dit-elle, me regardant, et se tournant vers moi.
— Pardon, répondis-je. Tu m'as mis sur ma folie, et aussitôt mon imagination s'est échappée.
— Quelle est donc cette folie?
— Hélas! je suis bien ennuyé de te l'avouer… je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un monde. Je ne jurerais pourtant pas que cela soit vrai, mais je le tiens pour vrai, parce qu'il me fait plaisir à croire. C'est une idée qui me plaît, et qui s'est placée dans mon esprit d'une manière riante. Selon moi, l'agrément est nécessaire à la vérité elle-même.
— Eh bien, reprit-elle, puisque ta folie est si agréable, donne-la moi, je croirai sur les étoiles tout ce que tu voudras, pourvu que j'y trouve du plaisir.
— Ah! Ce n'est pas un plaisir comme celui que tu aurais à un spectacle; c'en est un qui est je ne sais où dans la raison, et qui ne fait rire que l'esprit.
— Quoi, reprit-elle, tu crois que je suis incapable des plaisirs qui ne sont que dans la raison? Je veux te prouver le contraire, apprends-moi tes étoiles.
— Non, répliquai-je, il ne me sera pas reproché que dans un bois, à dix heures du soir, j'aie parlé de philosophie à la plus adorable personne que je connaisse. Cherche tes philosophes ailleurs.

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09 mars 2008

Lire

Je lis. Beaucoup, souvent, partout, n’importe quoi… Et me demande pourquoi je lis. D’où me vient ce besoin angoissant de m’abîmer dans ces pages couvertes de signes dont j’éprouve la plus grande difficulté à m’extraire, la tête hors du monde. J’ai dû lire des centaines de livres, un calcul sommaire m’apprend que si j’estime avoir commencé à lire à sept ans, avec un rythme moyen (sûrement sous-estimé) de deux livres par semaine, j’en aurai lu environ 5500. C’est peu face aux millions de livres disponibles. C’est trop devant la mémoire qu’il m’en reste. De combien est-ce que je me souviens ? Vraiment : une centaine ; vaguement le double, peut-être le triple. La lecture est un énorme gâchis de temps qui me vole une part importante de mon existence. J’aurais certainement mieux fait de cultiver mon jardin (il m’en serait sans cesse donné le plaisir des légumes), mes relations sociales ou de me perdre dans les nuages (la contemplation est une autre façon intense d’être). Lire n’est pas vivre; lire, d’une certaine façon, est décider de ne vivre que par procuration. Que m’importe au fond la vie, les aventures, les amours de tel ou tel personnage dans tel ou tel livre? La vie, la vraie, m’en apprend tous les jours davantage, il me suffit pour cela d’être à l’écoute de tel ou tel individu rencontré par hasard ici ou là et d’être disponible à cette écoute. D’autant que, sur ce terrain, la concurrence est rude entre le livre, le cinéma ou la télévision : je ne suis pas sûr que la comparaison soit au bénéfice du livre. Je ne lis pas non plus pour l’exotisme, la découverte d’univers étrange, mieux vaut en effet regarder des magazines de reportages ou des reportages à la télévision. Je sais tout ça… Pourtant je ne peux m’empêcher de lire… Pourtant je ne lis pas, comme cette amie avec qui je visitais récemment un musée exposant des « céladons » pour évoquer l’Astrée d’Honoré d’Urfé (je ne l’ai jamais lu, du moins je crois…) et la couleur verdâtre de son corps de noyé retiré de l’eau. Je ne lis pas non plus par utilité n’ayant la nécessité ni de rendre compte de mes lectures ni de briller en société ni de vendre des livres. Je ne lis pas par nécessité de culture — ah, cette prétendue utilité de la lecture que l’école affirme sans cesse — car la culture ne m’aide en rien à affronter le pragmatisme du quotidien. La lecture m’est comme un trou noir absorbant pour un temps les entropies de mon existence. Lire est peut-être une façon simpliste d’ignorer les incohérences de la vie, de trouver, dans les motivations imaginaires  des histoires écrites, une compensation à l’impossible maîtrise des lendemains. Reste la réponse esthétique : la beauté de la langue. J’y suis sensible, j’aime les belles phrases, mais si la raison profonde était celle-là, alors c’est la poésie que je devrais lire car, en elle, il n’y a pas de superflu, la bonne poésie est toute d’esthétique, ce qu’elle cherche à dire c’est la beauté profonde des choses qu’elle dit dans la langue la plus belle possible, la langue la plus avare, la plus juste. Or je lis peu (très peu) de poésie.

Peut-être que je ne lis que pour écrire, me mesurer à des écritures autres, leur voler — consciemment (ou inconsciemment) — des phrases qui me provoquent au plagiat ou au prolongement. Je ne lirai alors que pour être dans le mouvement abstrait de l’écriture comme le peintre qui ne regarde les tableaux des autres que pour s’imprégner de leurs techniques et enrichir ainsi la sienne. Pour cerner les possibles et les impossibles de cette écriture que je porte vaguement en moi mais qui a tant de mal à se concrétiser. Lire par réaction… Pourquoi pas. Y at-il d’autres vrais lecteurs que ceux  là?

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04 mai 2008

Vers Nivolliers, 17 heures 54

Dans son rêve, le temps devient futur. Dans ce total isolement, Bréauté éprouve un sentiment étrange de sécurité. La terre est déserte. Le bruit de ses pas ne sonne plus déjà que dans le souvenir. De loin en loin, un bout de pré cerne une lavogne desséchée. Il est poussé mais ne veut pas se laisser gagner par un lyrisme trop facile. Aussi loin qu'il peut voir, il n'y a que de la lumière sur les champs déserts. Il parle d'un monde totalement ouvert. Il faudrait faire quelque chose. La pauvreté se fait ici magnificence. Il ne peut comprendre que ce qu'il possède vraiment, essaie d'appréhender le fortuit, d'écrire le livre du monde désordonné dans lequel il vit. Poursuite du bonheur… Le vent joue dans les branches la danse aérienne et grèle de la chèvre d'Arthur Honegger.

Bréauté court le risque du souvenir, endosse un à un les vêtements de l'air pur. Le ciel pèse sur lui comme un édredon de plumes. Sur les pentes douces des collines, l'herbe peine à dissimuler l'impatience des cailloux. "Comme tout ici est incroyablement calme!" Il refuse d'enjoliver la sévérité du réel, mettre trop de bleu sur les ailes des corbeaux, teindre de miel la rugosité quelconque des pierres. Il aperçoit une silhouette humaine. Il écoute, chantonne, vit, s'arrête, sourit: on finit par ne plus vivre que ce que l'on a en soi. Il imagine la lente agonie que vit le spectacle, s'interdit de perdre totalement l'espoir. Tout s'enfonce dans la clarté. Le silence lui est suspect. Il prend la nature à témoin. Un oiseau crie. Un cri paisible et rauque. Son temps tire sa substance et vit de la moralité de temps anciens.

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18 juin 2008

Les Clausis, 15 heures 23

Que ce soit trop plein de soleil, pluie ou brouillard, l'espace se dilue dans l'espace.  La paix descend en glissant des sommets des collines et l'enveloppe. Un enchevêtrement dense d'orties signale l'ancienne présence de moutons. Un mur dénonce un autre mur. Il y a quelque chose qui continue de tournoyer quelque part au-dessus de lui, rien qu'un étonnement, un sentiment de nulle appartenance, une solitude pénétrante, une question lancinante qui insiste : "Qui suis-je?" Il y a en Bréauté un désir d'amour qui parle le langage de l'amour. La route va quelque part ; tout au moins il la voit s'en aller pendant quelques temps… Le meuglement lointain d'un avion déchire l'épaisseur du silence. Il cherche ses raisons de vivre, est déjà au futur, aime ce qu'on attend de lui, mais refuse tout enjolivement du monde qui ne pourrait que l'enfermer dans la fragilité inquiète de ses certitudes. Bréauté imagine que le temps va s'étirer encore, aspire goulûment l'air sec. Le monde est à l'extérieur, ailleurs… mais il n'espère plus l'ailleurs.

Il ne sait comment se comporter ici, voudrait pouvoir décrire toutes les formes de ce monde. Ses souvenirs le font avancer, ses rêves le transportent plus loin encore. Il est déjà au futur.  Ses parents persistent à grandir en lui. Il comprend ainsi sa rage et sa détresse: c'est la solitude. Son oreille se tend dans le silence sur un vide en lui qui n'a, soudain, aucun écho. Il ne vient personne, il faut tout mettre au passé… C'est un lieu d'adieux. "Comme tout est incroyablement calme!" Il rêve que c'est bon de marcher ainsi, infiniment…Un oiseau crie. Un cri paisible et rauque. Bréauté continue à scruter le fond de la vallée de sa mémoire.

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