Écrits de Marc Hodges

Éléments de l'HyperFiction dynamique et répartie La disparition du Général Proust.

01 mai 2008

Programmer la recherche (la boucle 12)

Elstir est désormais sûr qu’il a mis la main sur un document exceptionnel, que là se trouve le véritable potentiel apport de sa thèse. Le fait constant qu’il y ait une recherche d’intégration syntaxique systématique, lui oppose en effet plusieurs mystères: pourquoi les poèmes ne sont-ils pas tous confrontés au même nombre d’intercalaires? Pourquoi toutes les versions imprimées contiennent-elles des vocables empruntés à plusieurs langues autres que le français, situation que les corrections manuelles éliminent systématiquement? C’est à tout cela qu’il devra apporter une réponse.

Convaincu d’être engagé dans une bonne voie, il fait, mais en vain, des efforts suivis pour acquérir de plus grands résultats. Entraîné par son esprit chercheur, il est cependant décidé à faire l'effort nécessaire. Elstir se dit qu’il doit attacher une importance grandissante à son étrange travail préalable sur les papiers. Il sent bien que pour triompher d’une tâche aussi ardue, il lui faut une règle fixe et sévère, sachant le contraindre, jusqu’au dernier jour, à un irrémissible labeur quotidien.

Pour l’instant il est près de 13 heures: le corps a aussi ses impératifs, Elstir a faim. Pour ne pas perdre de temps, il commence à paramétrer, sur les outils de recherche automatiques, une analyse exhaustive de tous les feuillets ainsi que des indications numériques inscrites ici ou là pour en extraire le plus de corrélations possibles. Cependant quelques-unes des manifestations automatiques à obtenir réclamant un agencement particulièrement délicat, il remet ce travail à plus tard car il a la vie devant lui. Il va manger.`

Puis revient. Averti par son instinct qu’une voie fertile vient de s’ouvrir sous ses pas, il passe son après-midi à programmer les outils d’analyse dont il dispose, à en chercher d’autres dans le réseau universitaire universel, à formuler des hypothèses pour voir si n’existent pas des travaux antérieurs ou des outils qui permettraient de les vérifier. Ceci fait, le soir tombe et Elstir, oubliant l’heure, prolonge sa rêverie. Puis il passe à autre chose. Comme il aime à le répéter, «pour être chercheur on n’en est pas moins homme»… Et cette partie de sa vie n’a pas à être publique.

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03 juin 2008

Un poème de Wilfrid

Un des adolescents du quartier est parti un jour, en train, parce qu’une vieille dame lui avait demandé de porter sa valise: il l’a trouvée sympathique, aimable. Il est parti avec elle… Imaginer ce qu’il est devenu, leurs relations et en quoi cela concerne Wilfrid d’Eurymédon et les autres protagonistes. (Les jeunes du quartier)

je ne sais pas pas
je ne sais pas
je ne sais pas ce que c’est qu’écrire
je sais le café du matin
je ne sais pas pourquoi le café du matin
pourquoi écrire le café du matin
la jeune femme au coin de la rue
les mots et leurs choses
je ne sais pas
le sang des autres
les douleurs des autres
je sais la douleur au bras gauche
je ne sais rien
la mort
le goût de la mort
son odeur
sa texture
je ne sais pas rien

[fragment d'un poème de Wilfrid d'Eurymédon]

Wilfrid aurait un gros chien noir qui le suivrait partout (revoir à partir de ça), se nourrirait dans les poubelles et des chats qu’il attaque et dévore, un chien qui pue horriblement et pète sans arrêt.

C’est le… que… débarqua chez Wilfrid. Bien sûr, ce n’était pas la première fois qu’il racolait ainsi des soiffards aussi perdus et malheureux que lui. C’était peut-être le lendemain de l’inauguration de l’autoroute comme s’il avait attendu une voie à sa mesure pour pénétrer dans la vie du quartier. … était en effet un être démesuré en toutes choses

Armelle est cernée par les mictions nocturnes. Dans chacune des chambres mitoyenne à la sienne, un grand-père, ou du moins un homme qui pourrait l’être si, dans la solitude où ils vivent, il était possible d’imaginer qu’ils aient une descendance. Toutes les nuits ils se relaient pour tousser, pisser, roter, crachoter, souffler… de vrais orchestres humains qui sonorisent son espace…

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06 août 2008

Aparté

Je me donne le droit d’une parenthèse ou d’une aparté, peu importe la terminologie… Le problème essentiel que j’ai avec ce roman est celui de l’intégration en une seule pâte d’une multitude complexe de vies qui n’ont souvent entre elles que des relations fragiles, faibles, fortuites… J’ai choisi la vie d’un quartier mais ce choix, s’il me donne une certaine cohérence (il semble qu’une certaine cohérence soit toujours indispensable dans un roman alors même que — peut-être parce que…— la vie, dans son ensemble, et quel que soit l’angle sous lequel on l’envisage est plutôt incohérente, fragmentaire en dépit de la ligne impitoyablement droite du temps, décousue, faite de plus d’aléas et d’imprévus que n’importe lequel des récits. Il semble en effet que tout récit doive tendre vers un point qui lui donne une perspective. Or toute cette géométrie du texte romanesque m’insupporte, je voudrais un roman décousu, abracadabrantesque, fragmentaire avec des morceaux qui parfois se recoupent, parfois non, peut-être l’inverse de ce que la plupart des gens (les éditeurs notamment ces professionnels du formatage et de la réponse marketing à l’audimat de la lecture) attendent lorsqu’ils lisent (ou entendent) le mot roman. J’aimerais un roman qui soit à la fois le contraire de la vie (par le refus de cette flèche qui, de la naissance, va, rapide et inexorable, vers la certitude de la mort) en laissant toujours des aperçus sur autre chose, des possibles simplement esquissés, d’autres romans possibles que seul le lecteur peut écrire s’il le veut; et vraiment un roman, c’est-à-dire un imaginaire pur détaché tant de la contrainte réaliste qui fait toujours un peu scolaire (je vais vous apprendre ce qu’est la vie et vous faire voir ce que vous ne saurez pas voir par vous-même) et dérisoire dans sa simplification toujours abusive des représentations du monde. La poésie est plus apte à cela mais, trop attirée par les mots pour eux-mêmes, elle manque souvent de souffle. Je voudrais, non un roman poétique car cette expression renvoie trop à la description élégiaque, lyrique, romantique, mais un roman poésie qui se déguste par petites bouchées, peut se lire en diagonale (ou dans tous les sens), où le lecteur se perd, se retrouve, prend des chemins de traverse, ne sait plus où il en est… Mais je dois avouer que je ne sais pas toujours ce que je veux et que cette ignorance même est au cœur de ma tentative.

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07 août 2008

Peter Peterson a disparu

Peter Peterson a disparu. Je suis à peu près sûr qu’il a disparu car j’essaie de le joindre depuis trois mois et ne parviens à établir aucun contact , il semble s’être évanoui dans la nature, évaporé, comme s’il n’avait jamais existé, pourtant nombreux sont ceux qui l’ont connu ainsi que les preuves de son existence mais est-on toujours sûr qu’une preuve soit la preuve du fait précis que l’on cherche à prouver ? Nous n’étions pas intimes mais nous nous connaissions bien car j’avais avec lui de fréquentes relations d’affaire. Enfin, si je dis d’affaire c’est qu’elles se traduisaient toujours entre nous par un contrat et, de ma part, un engagement financier. Mais là encore, les mots ne sont que des mots qui ne tiennent jamais compte des particularités de chaque événement concret, je le payais, et en échange il me rendait un service. Plus exactement il rendait un service à l’association que je dirige et qui le payait. Mais si ce n’avait pas été lui, si ce n’avait pas été moi, il n’est pas sûr que mon association aurait signé avec lui quelque contrat que ce soit.

J’aurais voulu faire simple mais voilà déjà qu’il faut que je m’explique, que je dise ce que je suis — le Directeur d’une association —, ce qu’est cette association — une association culturelle chargée de promouvoir l’écriture poétique internationale — et ce que Peter Peterson représentait pour elle. Donc voilà.

J’organise (ou plutôt l’association que je dirige depuis vingt ans organise) des événements culturels — lectures, performances, échanges, ateliers, publications…— pour lesquels nous faisons appel à des « intervenants extérieurs », c’est-à-dire des hommes, des femmes qui se considèrent comme poètes ou que nous considérons comme des poètes même si, sur ce plan de la poésie, rien n’est plus difficile que de décider qui est quoi et sont possibles tous les cas de figures. Peter Peterson est considéré (peut-être devrais-je écrire « était » mais je crains que ce serait accepter comme certitude ce qui n’est, encore pour l’instant, que présomption) comme un poète, un poète performer pour être plus précis et il m’est arrivé, à plusieurs reprises, de l’engager pour tel ou tel événement. Aussi, quand il y a trois mois, j’ai été appelé par la Maison des Littératures de Berlin pour organiser une rencontre européenne des performances poétiques, c’est tout naturellement que j’ai pensé à lui.

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14 août 2008

Des lettres

Bien que ne répondant pas vraiment à ma demande, sa première réponse me parut un engagement :


Paris, le 8 novembre 1989
du café Le Cluny.

Pas assez d'embouteillages ou une habileté à y échapper (qui le sait?...)  pour avoir eu le temps d'user du dictaphone. Mais je songe à vous et, pour vous, à la poésie. J'y songe d'autant plus qu'elle, sa matière, son histoire, son mirage actuel, son indéfinition dans l'infini des définitions, sa ténuité, sa fragilité, ses certitudes et ses stupidités, m'interrogent profondément depuis quelques temps. Il y a là une problématique presque ontologique qui me préoccupe. J'oserai presque dire "qui me bouleverse".

Il faudra bien que je règle mes comptes comme on va à la psychanalyse... Cela ne peut que venir!


Sans méfiance devant sa prétention, éprouvant une légère curiosité et croyant l'inciter à poursuivre, je publiai sa lettre telle quelle dans la première de mes livraisons. Pour le contraindre à tenir ses engagements, accompagnée d'un mot bref et amical, je lui adressai aussitôt la publication.

Il me répondit immédiatement: il n'avait rien fait. Il y songeait, mais "ce qui est le plus profond est le plus difficile à livrer...", ne me donnait alors que quelque chose comme un début de travail, un "projet" vague qui commença à m'inquiéter un peu.

Fontainebleau, le 15 novembre 1989,
du parc du château.


1....lettre sur la poésie de la langue
2....lettre sur les procédés
3....lettre sur la lecture
4....lettre sur l'écriture
5....lettre sur les grands poètes
6....lettre sur le rythme

7....lettre sur les lettres
8....lettre sur l'inspiration
9....lettre sur l'émotion
10..lettre sur l'attitude poétique
11..lettre sur la solitude
12..lettre sur la prosodie

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02 septembre 2008

Par où commencer?

Hasard ou provocation délibérée de sa part, bien qu'il ne sembla  pas connaître l'italien, nous participâmes tous deux à un séminaire de traduction. A son initiative, autour d'une des grandes tables de l'ancienne abbaye cistercienne, notre conversation, dans une espèce de pudeur prudente légitimée par le prétexte du travail à mener en ce lieu, porta sur nos débuts d'échanges. Je ne sais si ce fut une occasion manquée, mais fallait-il que j'entre dans son jeu? Fallait-il que je le console de l'amertume trop perceptible dans ses premières lettres? L'indispensable convivialité du lieu nous épargna de creuser la question, d'envisager vraiment vers quoi cet engagement nous menait. Je lui fis part de mes espoirs concernant les abonnements, puis l'assurai de la sincérité de mon attente et de ma volonté maintenue de publier ses textes. "Cela dépend de vous": il me dit qu'il continuerait... Chaleureux, il semblait convaincu et sincère.

Un mois après, je n'avais toujours rien reçu.

Cette situation m'agaçait: à quoi pouvait-il bien jouer, que signifiaient ces engagements jamais tenus, ces promesses qui n'en étaient pas, ces débuts déceptifs de réponses? Pourquoi créer d'aussi troubles relations? Quel plaisir vaguement masochiste, ou dérisoirement sadique, éprouvait-il ainsi à jouer de l'ambigüe puissance mythique de l'écrire, de celle, complémentaire, de la publication ? Dans ces longues soirées percluses de solitude par les brouillards humides de l'abbaye cernée de champs où je résidais alors, ces questions, qui m'auraient ailleurs paru sans importance, m'occupaient parfois jusqu'à l'obsession.

Je lui écrivis à nouveau. Une lettre plus longue et, avec son accord, rendue publique où, à la fois, je laissais percer de l'amitié, mon intérêt, et un agacement certain :

"Par où commencer? ou plutôt, où me mettre, puisque vous prenez toutes les places...

Je signe l'impatience et vous laisse les autres sentiments...

"Que peut un livre", demandait Bernard Noël en quatrième page de l'un des siens. "Rien, je dis rien parce que je voudrais tout"... Qui se soucie de ce que vous pouvez avoir à dire sur la poésie? Personne, parce que vous voudriez tout le monde...".

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13 septembre 2008

Suffisance de la poésie

Paris, le 9 mars 1990
Du restaurant Le Batifol.

Des procédés.

Il faut surmonter de grandes difficultés  pour vivre dans ce monde réel impur, infidèle et médiocre. Heureusement, le vers permet tout.

Vous pouvez tout y déverser: attendrissements, amour, rires, hontes, larmes, douleurs, fantasmes, haine... Il n'a guère d'autre juge que vous-même. Mais une passion fait payer le plaisir qu'elle donne. Parce qu'il a cette faculté trop d'auteurs prétendus pensent que tout lui est permis. Un mot quelconque soigneusement posé au centre de la page leur semble, parce qu'il est "leur" mot, la quintessence même de l'écriture. Trois virgules jetées, un calembour, une accumulation de procédés quelconques (jeux graphiques, allitérations, jeux de mots...): la puissance de la poésie se caricature en la subjectivité de sa puissance. Si rien de ce monde n'a de valeur en dehors de la façon dont j'en souffre, ma catharsis de cette souffrance passe pour sa transmission. J'écris donc je suis mais je ne suis vraiment que si vous reconnaissez que j'écris, car ce n'est que par vous, hélas, que je suis vraiment.

Il s'agit avant tout d'écrire et d'affirmation de l'écrit. L'audace est indispensable : regardez-moi j'écris ; regardez-nous nous écrivons; regardons-nous écrire les uns les autres et peu, au fond, importe ce qui est écrit puisque ce qui, seul, compte est le spectacle des écrivants... L'écriture se fond dans sa mise en scène. Le théâtre de l'écriture n'est plus que décor, éclairage et déplacements, gesticulation visuelle, pantomime. Devenue association culturelle du dernier âge, la poésie a perdu la parole !

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18 septembre 2008

Des grands poètes.

Fontainebleau, le 13 avril 1990
du café des Halles.


Rien à faire des grands poètes. Je n'en connais aucun. La poésie en crève.

Célébrité = vide œcuménique + mises en scène + nombrilissime nombrilisme.

Le Panthéon de la poésie : les vivants et les morts... Mais ces catégories sont étranges, fantasques, les vivants s'endorment  souvent avec leurs morts qui fréquemment reviennent les hanter.

Poètes plutôt en vie : Michaux, Hugo (dans ses bons jours), Roubaud (parfois), Stein, Cummings, Basho, Navoï, Montale, Ronsard, Racine (par éclairs), Jodelle (rarement), La comtesse de Die, Baudelaire, Albert-Birot, Apollinaire, Dante, quelques dizaines d'autres encore, au moins épisodiquement, parfois vivants par un seul vers mais qu'une pudeur diplomatique, une nécessité de ne fâcher personne dans ce petit milieu m'interdit de citer...

Poètes portés disparus : Frénaud, Du Bouchet, Mallarmé (la plupart du temps), Aragon (parfois), Jodelle (par moments), Jacottet, Du Bellay, Tardieu (quelquefois), Verlaine (souvent), Valéry, Neruda, Eluard (fréquemment), Pound, et quelques centaines d'autres souvent, hélas, dans l'intégralité de leurs écrits... Plus quelques autres encore qu'un désir légitime de protéger mon avenir (notamment si je souhaite publier un jour une plaquette de 40 pages en 200 exemplaires ou dans une revue lue par 20 personnes) m'empêche de nommer.

D'autant plus que demain, en fonction des nécessités du moment, je vous dirai peut-être le contraire. En apparence aussi sincèrement...

Encore ne s'agit-il là que des membres de la tribu des poètes. Pour les autres, je n'ai que trop de catégories dont je vous laisse libre de remplir les cases : faiseurs, pompiers, plagiaires, salonards, plagiaires, imitateurs, bavards, carriéristes, voyageurs, universitaires, administrateurs, vieux beaux, jeunes coqs, policiers, fonctionnaires, clowns, casse-pieds, apprentis, maladroits, académiciens, médaillés, orateurs impénitents, faiseurs de performances, performers autodésignés, pisse-vers, auto-encenseurs, génies patentés, faiseurs de virgules (ou d'absence de virgules), écrivain de mayonnaise, autoadmirateurs, traîne-recueils, signataires de dédicaces, etc...

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19 février 2009

A la recherche de poètes

De cette aventure de Peter Peterson, je n’ai donc eu accès qu’à un récit indirect. Comme tel entaché de suspicion chacun, dans un récit, apportant inévitablement sa part d’interprétation ou, pire, d’imaginaire. Mais qu’importe? Quoi qu’il en soit toute vérité n’est jamais que relative.

Ça se passe au Vietnam. Dans la ville de Hué. Peter Peterson est invité à participer à une rencontre officielle des pays francophones — ou anciennement francophones tant cette catégorie tend à fondre. A quel titre? Celui (qui? Je n’en ai plus un souvenir très précis mais… passons) qui me rapporte cette histoire dit ne pas le savoir. Ce qu’il sait (ou croit savoir…) c’est que Peter, à cette époque, s’occupe d’une petite revue de poésie publiée à quelques dizaines d’exemplaires et à diffusion confidentielle intitulée, paraît-il «Hôtel Continental». Il est dit qu’il ne manque pas d’ambitions pour sa revue et que, pour cela, il est à la recherche de poètes de valeur inconnus en France. Il aurait donc accepté d’aller au Vietnam non seulement pour la conférence officielle (mais personne ne sait plus quel en était l’objet précis et ce qui en était sorti) mais pour tâcher de découvrir des voix poétiques intéressantes. A l’époque, c’était dans les années 80, et bien que la lourde présence américaine ait commencé à changer cet état de fait, tous les vietnamiens cultivés de plus de trente ans parlent encore le français.  Aussi dans les intercessions de conférences où Peterson aurait dit s’être ennuyé ferme et avoir commencé la rédaction de son recueil le plus connu, «Quelques réponses à des questions essentielles», (dont il paraît d'ailleurs qu'il l'ait d'abord intitulé "Quelques réponses essentielles à des questions ordinaires") Peterson s’efforce de discuter avec le plus de vietnamiens possibles et à leur faire part de son désir de connaître et, si possible, de rencontrer des poètes vietnamiens, laissant entendre qu’il serait particulièrement intéressé par des poètes ayant écrit après le retrait de l’armée française. Il aurait même suggéré un titre au numéro de revues qu’il voulait faire paraître «Le combat vietnamien». La plupart de ses interlocuteurs, manifestement peu intéressés par son projet, ne lui répondent qu’avec le caractéristique sourire asiatique accompagné de vifs hochements de tête. Ils ne font rien pour essayer de lui trouver un contact quelconque. Peter profite alors des quelques heures de liberté lorsque son absence dans la salle de conférences n’a que peu de chance d’être remarquée pour se promener dans la vieille ville et tenter de discuter avec les très nombreux propriétaires de misérables étalages de livres d’occasion qui se trouvent à tous les coins de rue. Les résultats ne sont pas très probants: la plupart d’entre eux ne parlent qu’un français très élémentaire ou, même, ne le parlent pas du tout. Mais Peter Peterson n’est pas quelqu’un qui se décourage très vite.

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24 février 2009

Des Poètes et de la poésie

…si la poésie se perd dans les images elle est trouée véreuse corrompue elle est comme inutile même si parfois sa conscience de la langue porte un certain fragment de la réalité car tout Poète mérite sa poésie dans les silences du monde comme toute autre chose car la vie mêle le meilleur et le pire et devant le plus secret comme le plus spectaculaire le Poète apprend à parler et sa parole arrive à toute allure or en dépit de tout rien ne peut justifier le fait d’écrire même si le Poète prétend être poète car c'est lui qui est choisi et c'est ainsi qu’il ne s’oublie jamais dans ce qu’il dit chaque jour quand il dit la découverte d’une langue nouvelle car le destin joue avec les mots et les images et tout Poète projette sa poésie et il est contenu dans ses petits papiers parce qu’il est assez fort pour refuser la nécessité de voir alors ses poésies sont des poèmes car il désire beaucoup de choses et s’il y a une parole il y a un Poète dont la poésie ne se distingue pas du cauchemar car le spectacle du monde est généralement désastreux mais alors il y a une infinité de choses qui auraient pu être et c'est pourquoi il y a évidemment d’autres façons de dire mais quoi qu’il fasse la parole se perd or si le Poète réfléchit le temps n'existe plus et il ne peut plus revenir sur son dire certains poèmes sont pourtant des vagues grandioses déferlant sur le monde le Poète cherche alors ses mots car il parle même s’il tourne cinquante fois sa langue dans sa bouche même si le Poète est muet par nature et sa parole n’est que l'alibi de la parole et le plus naturel lui semble miraculeux car souvent le poème est aussi son alibi du monde et il sait que c'est à lui de parler non d'agir car la parole n'est pas toujours simple car dans le fond comment ne pas s'étonner devant l'inépuisable variété du monde encore et encore le Poète hausse les sourcils d'un air hautain car toute poésie est malade étant donné ça cependant comment parler il cherche partout toujours à comprendre l'existence comme si toute parole était infinie partout chaque jour cherche sa poésie pourtant il hésite toujours devant les choix à faire car quoi qu'il en soit le Poète a le sentiment de toujours parler pour la première fois ou sinon il doit essayer de comprendre l'aujourd'hui rien en effet ne peut devant le spectacle désastreux du monde justifier désormais le fait d’écrire le Poète tourne dans l'espace des faits comme une boule parlante car il y a trop de mauvais poèmes écrits en son nom même si parfois se manifeste un dire de la poésie qu’il a trop aimé quoi qu'il en soit et ça ne dure pas toujours les paroles ça se fatigue aussi et il faut toute la durée d'une existence pour apprendre à dire ou à écrire et avec tout ce qu'il a appris il doit gagner du temps la poésie est l'alibi de sa parole maintenant la poésie arrive à toute allure comme si ses mots ne voulaient ni se dire ni se taire il n'y a jamais de fin le monde est rond en effet l'espace touche le Poète de différentes manières et un autre univers existe il n'y a pas qu'un seul futur le Poète est logique aux dépens des autres car sinon tant de choses arrivent sans que personne ne les retienne car personne n'est jamais parvenu à expliquer une chose en la regardant car la vie n'est pas toujours simple aussi le Poète suit toujours sa voie au hasard car le Poète n'enterre pas sa passion des mots ses mots jouent leur rôle dans le monde humain et sa parole mêle le meilleur et le pire le Poète touche le monde avec la peau de sa langue car en même temps que serait la terre sans les mots et notamment la poésie des mots le Poète joue un rôle passionnant mais lequel il a toujours occupé une place importante pour l'humanité il est le meilleur allié des langues il dit que la parole est indispensable le Poète a été créé pour la parole a été créé par la parole est la parole est le sel de la terre il est si prolixe que nombre de ses mots nous sont encore inconnus ainsi de sa parole il est extraordinaire il est silence de la parole prétend à la parole il est paroxysme des mots n'est que parole n'en finit pas de découvrir de nouvelles espèces de mots pour dire le monde des mots de mots est éternel ne cesse de s'étonner devant la magnificence des mots ne peut être que remarquable et extraordinaire tel que nous le disons il a l'air comme ça baigne dans les arômes de langues folles qu'importe le réel que chacun reçoit ne compte pour personne autant que pour lui-même il donne une épaisseur au temps qui passe sépare les causes des conclusions sa parole est une blessure par où se manifeste le divorce entre mots et espace des mots les poète n'enterre pas tous ses amours du monde de la même manière la poésie est une des orientations sur lesquelles il pense car rien n'est vrai tout pourrait l'être le Poète essaie de ne penser à rien aime être aimé remet toute réalité en question l'impression d'être perdu amène le Poète à s'interroger sur lui-même s’il a toujours été fragile et si le réel est ainsi fait alors il dit que tout peut être pardonné s'il y a quelque chose à pardonner pourquoi vouloir n’être que poème le tort du poème est d'être trop impérieux car il n'a d'autre but que lui-même la réalité et la poésie coïncident ou se détruisent et la parole est ce qu'est la parole mêle le meilleur le pire pourquoi vouloir n’être que mots la poésie est au monde ce que le déterminisme est à l'individualisme la poésie a la respiration coupée la parole ne se marche jamais sur la langue le Poète a une notion confuse de l'instant où tout commence le Poète projette ses mains vers le monde où il marche pendant des heures sa parole est un des spectacles à entendre et les nuages devraient flotter à l'envers comme des boules dans leur univers le jour se creuser à travers les volets or comment ignorer le silence qu’il prétend être il est impossible de rester à jamais en dehors car le Poète attend que quelque chose lui arrive depuis qu’il est si difficile d’écrire et qu’il y a des jours où la répétition d'un même incident apporte la preuve de l'absurdité du monde la poésie est ce que répète la parole qu'importe si le ciel l’entraîne en tournant indéfiniment sur lui-même n'est-ce pas car le jour commence et qu’il fait ce qu’il fait il vit saturé d'espérance car chacun a son poème sa poésie ce qui est passé est passé ce qui n'est pas passé n'est pas passé et si la parole est ce qu’affirme le Poète alors l'infini est au libre arbitre ce que le déterminisme est à l'individualisme le Poète dit dans le vide car il dit le silence même s’il a toujours vécu en son lieu quelquefois même il dit des choses impossibles or le Poète ne se marche jamais sur la langue même quand il n’est que silence c'est pourquoi si peu de poèmes laissent de traces et que le temps de l'infini est infime comme celui de la mort infini le Poète sait ce qu’il ne veut pas parce que personne ne se soucie de l'absurde de l'impossible et qu’il y a des choses qu'on croit éternelles pourtant c'est ainsi l'infini est au-delà des mots et en dépit de tout la vie n'est à personne même si l'infini montre son hésitation la parole de certains poèmes est réelle parfois artificielle et c'est une folie de croire qu'on est maître de se rendre heureux par la poésie la poésie n'est pas si fébrile les hommes ne cessent d'évoluer et peu de leurs actes laissent de traces or le Poète devant de nouveaux souvenirs éprouve un sentiment de culpabilité feutré car il n'y a pas qu'un seul avenir de la parole parler de la poésie de la poésie de la parole décrire la poésie avant qu'elle ne disparaisse est une obligation morale le Poète parle d'amour dans sa langue le Poète paraît aveuglé par la parole doit gagner du temps bien qu’il n'y ait jamais de fin sa parole dit la poésie l'existence faite de hasards dit les corps le pathétique de vouloir retenir quoi que ce soit la poésie seule permet d'atteindre la parole la parole pour la poésie où ce qui est blanc est bleu ou jaune n'éprouve jamais rien de grand car la vie humaine est dépourvue de direction dit que la poésie est une obligation morale que le mot n'existe plus désormais car chacun est la forme spécifique d'un même dire il faut portant souvent dire deux ou trois secrets pour écrire ici et là nous acceptons tout qu'importe toute parole est une interprétation quelque part l'univers du désordre est une des dimensions de la poésie et souvent la parole du Poète est pathétique car dans le fond tout monde qu’il porte en lui tend vers sa fin et sa raison trouble sa perception dès que le jour vient de commencer car dans le fond tout est banalement agréable sans doute la parole n’est pas la poésie ainsi de l'écriture amoureuse qui est une accumulation de faux partout tout s'achemine vers l'évanescence c'est pourquoi tout incite à trouver un chemin alors le Poète ne sait pas que faire de la poésie de la parole qu'ajouter à cela que l'océan trotte le long du rivage que partout la lumière avance comme toujours qu’une usine de souffre descend vers le rivage que le Poète suit toujours ses rues au hasard ou qu’il prétend être partout dans la parole la poésie d’où s’échappent toutes sortes de signes car le Poète laisse échapper toutes sortes de signes du monde…

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