22 juillet 2007
Chambastion, 10 heures 55
Il va sans savoir où il va, et plus sûr de ses pas que si une volonté lucide le menait. Il sait que c'est bon de marcher ainsi, infiniment… Terre, blanc… Il a besoin de compagnons vivants. Enchevêtrements de buissons épineux et amoncellements désordonnées de pierres protègent sa vue de la tentation de la civilisation. Il ne vit qu'en plein vent, essaie d'appréhender le fortuit, d'écrire le livre du monde désordonné dans lequel il vit.
Le paysage, c'est à l'intérieur de lui-même qu'il le porte au point qu'il se demande parfois si tout ce qu'il parcourt là est un monde réel ou, plutôt, s'il n'est pas de l'ordre de l'imaginaire. Il pense que les hommes ont abandonné les contrées où la vie était dure car ils avaient besoin de chaleur, n'a rien dit, rien fait, rien représenté, rien accusé, revendiqué, ne possède rien. Les forêts et les rochers se taisent. Quelles traces restera-t-il de ses propositions ?
Il y a toujours quelqu'un qui manque auprès de lui même s’il sait finalement où aller.
Il réfléchit que le temps va s'étirer encore.
08 septembre 2007
Pastorale
Wilfrid sortit donc de sa chambre d’hôtel :
«L’air était frais, la route large et droite, le ciel d’un lumineux grisé ; partout dans les branches verdissantes, les oiseaux saluaient la douce saison des anoures. La nature était dans sa magnificence. Au loin, égayant la désolation des landes, genêts et ajoncs épandaient leurs taches d’ors. L’étang reflétant la tendre lumière céleste semblait un long plat de vieil argent guilloché. L’aménité du paysage invitait à la vie, la joie, la bienveillance… aux amours»
…Ah, se dit Wilfrid, comme la nature est belle! Rien jamais ne vaudra la contemplation, ne serait-ce qu’une seconde, de ces vastes et infinies splendeurs… Quel calme, quelle diversité dans ce calme, quelle variété, quelles harmonies dans cette variété… Bref, il se sentait une âme-poète et, rêveur, s’imaginait, couché sur la tendreté de l’herbe du bord de l’étang, écoutant le doux clapot de l’eau, lutinant la bonne bonne et, ainsi, prenant conscience de la matérialité de son existence.
Il se promena longtemps… Vers onze heures, il se décida à rentrer. En sentier, il rencontra le curé qui, regard baissé sur son bréviaire, feignait de méditer alors qu’il pensait à la ligne de fond qu’il avait tendu la veille un peu plus loin et qu’il allait maintenant relever, craignant, qu’une fois de plus, Hascoët, le braconnier, ne l’ait découverte et détruite. Wilfrid se sentait si heureux que, bien que ne le connaissant pas, il le salua. Songeant à la quête de sa prochaine messe, le prêtre, souriant, lui rendit son salut d’un signe de tête ecclésiastique et onctueux.
18 septembre 2007
Au travers des Clausis, 7 heures 15
Pourra-t-il jamais acquérir la sérénité ?… Posés ça et là comme des pièces d'échiquier, des pins minuscules creusent l'espace. Bréauté a coutume de se laisser emporter par ses rêves. La tête lui tourne, pourtant il se sent plein de force et d'assurance. Sur sa droite, une vieille bergerie éventrée expose la voûte étonnamment grossière de son toit de grosses pierres. Sa rage est inaccessible. Tout ce qui est inquiétant dans l'avenir est plus familier et plus rassurant que le présent. Il appelle les paroles qui apprivoisent le cœur. Entièrement façonné par l'homme, le paysage révèle sa nature dure et fière. Un monde plein de souvenirs et d'espérance… Il n'a pas dormi, à peine s'il a mangé depuis plusieurs jours. Toute joie se veut elle-même. Sa bouche est pleine de mots, de noms perdus… Personne ne peut comprendre son trouble. Des étendues, des étendues de petits plis, des étendues de perplexité, de désolation, de souvenirs…
Il pense au passé… Le silence devient de plus en plus profond. Le sol a ici une pudeur extrême. Le paysage est minéral. Il traîne derrière lui le poids de sa mémoire. Il ne s'oublie pas, il est en possession de lui tout entier et, en cet instant unique, il est égal à lui-même. Plus loin l'ombre de son grand-père, laguiole à la main, se penche vers la terre, cueille des oreillettes dans l'herbe presque rase. C'est maintenant qu'il est chez lui! C'est par l'observation de son passé qu'il est parvenu à savoir qui il est. Dans sa tête, les mots s'amoncellent en tas de pierres irrégulières et brutes. Il aperçoit une silhouette humaine. Le bruit de ses pas ne sonne plus déjà que dans le souvenir. Le monde est là, il en fait partie. Dans sa tête tout est en grand désordre. Peut-être rêve-t-il à un autre monde… L'au-delà reste pour lui une notion abstraite. Il ne laisse rien de lui au-dehors.
25 septembre 2007
La Garde, 18 heures 17
Le rythme court des genévriers creuse l'espace, l'air est frais et léger comme une eau fine, dans sa timide pudeur, le décor bronche, se dérobe, Bréauté fuit soigneusement les rares silhouettes humaines qui s'esquissent sur l'infini du plateau. Il rêve de douter sérieusement de l'existence, tente toujours de se prouver qu'il est bien vrai qu'il vit. Le silence l'attire - lui fait peur… Un oiseau qu'il suit du regard, le chemin qui continue et se perd dans l'espace, le remplissent d'un sentiment d'évidence pensive. Son cœur est triste jusqu'à la mort de nostalgie et d'anxiété. Les pierres méditent sous la lumière. Tout est désert. Il respire… L'énormité du silence sonne comme une cloche sombre. Une plante jaune au bord d'un talus, une espèce de sauge, brille au soleil, solitaire dans la lumière. Il aspire à tout ce qui peut arriver. Dans sa mémoire des voix enfantines s'appellent. Il aime genévriers, murmures, collines. L'herbe est rare et cassante.
Sa conscience d'exister s'accompagne de la crainte de mourir. L'herbe n'est verte que dans les creux. L'espace paraît soudain sensible, clair et liquide, comme une chose que l'on pourrait absorber, boire. Le décor se met en place. Dans l'immobilité approfondie ne bougent que de vagues touffes d'herbes. Dans ce désert-paysage il regarde marcher ce vieux paysan bossu chez qui, enfant, il aimait tant aller boire une limonade, transforme ce qui existe en fonction d'un avenir possible qu'il aimerait rendre probable, s'installe au cœur des choses: il a la nostalgie au cœur. Il sait que le plateau ici a tout d'une image.
Il y a une antiquité vénérable dans les gestes des hommes. Toute chose a deux visages: le visage de ce qui passe, le visage du devenir. Il voudrait que son regard soit un flux de rayons, que résonne dans son corps un monde d'harmonies, cherche la terre et sa lumière bleue dont on lui a tant parlé. Terre de ses ancêtres… Lui viennent à l'esprit des expressions stupides et rabâchées : "mer herbeuse, vallonnements tranquilles, houle des collines…". Il y a quelque chose en lui qui est de demain, et d'après-demain, et de l'avenir. Le bruit de ses pas ne sonne plus déjà que dans le souvenir. Il cherche dans la solitude le chemin qui mène à lui-même.
24 décembre 2007
La Palière, 11 heures 23
Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l'existence se poursuit éternellement, herbe rare et cassante, Buissons, pauvreté invincible… Bréauté respire. Il se souvient de son village. "C'est toujours compliqué et délicat de faire revenir les morts, de souhaiter leur retour, toujours ses pensées vont à leur rencontre… Un vieux chien noir-blanc le suit comme une ombre, seul son halètement rythme le temps. L'horizon merveilleux équilibre l'espace sur l'espace. Il reconnaît tout, se souvient de tout, sourit à tout avec une sorte d'affection lointaine. Il guette le ciel, l'horizon, accuse l'espace, respire, considère la pensée comme la zone neutre de l'âme. Il s'arrête, observe, songe, songe et chantonne. Il ramasse quelques brindilles.
Bréauté pense n'avoir jamais été empli de mouvements plus doux. Herbes : il sent. Un nuage d'images floues tourbillonne dans sa tête. Le monde le possède et c'est ce qui l'éprouve. Rien, l'agitation en lui-même, les minutes, les secondes, le vent. Il n'a jamais su trouver un sens précis à sa vie, erre d'une passion à l'autre, s'égare dans le fouillis de désirs temporaires: il avance, attend des jours de brouillard sur les jeunes souches. Il s'arrête pour regarder. Des voix autrefois connues semblent l'appeler de tous les points de l'horizon. La poussée de ses ancêtres soulève son esprit. Il n'avait jamais pensé que son existence pourrait ainsi s'emplir de rêves. Le spectacle ici évite les transformation. Il s'agit de tout vivre. Il va falloir quitter tout cela.
Le paysage est en arrêt pour l'éternité. Il n'y a plus ni avant ni après. Certaines choses lui sont plus nécessaires que d'autres… Toute la lignée de ses ancêtres s'agite toujours en lui, insiste pour venir au jour, résiste à l'oubli de cette terre… La plupart des événements sont indicibles. Bréauté voudrait que la folie soit sa seule sagesse.
11 février 2008
A l'approche des Arcs, 18 heures 31
Bréauté n'ignore pas que le temps va s'étirer encore, le temps coule, goutte à goutte, mesure après mesure, il fait peur. Son cœur hésite entre rouge feu et mauvais fixe. Aplats de vert-sang. Bréauté n'espère plus que le monde livre ses énigmes. La vie ne lui a rien appris. Il a beau savoir, il a toujours les mêmes illusions, considère la pensée comme la zone neutre de l'âme. Un parfum d'herbes trop sèches traverse la pâleur du jour: pauvreté invincible, il pense qu'il va mourir, ne laissera ici nulle trace, aime tout ce qui a le regard clair et parle franchement. Il sait ce qu'il est, d'où il vient; il sait son être, voit une langue qui dirait l'indicible. Pour habiter le présent, il faut avoir exploré la nuit du passé et la brume de l'avenir. Il a aussi appris à attendre, à s'attendre. Il pourrait quitter tout cela, ne s'y résigne pas, réfléchit qu'il faut parfois savoir se précipiter à la poursuite de l'espérance.
Le soleil tourne dans le ciel comme une meule à blé. Il lève la tête. Bréauté endosse un à un les vêtements de l'air pur. Les instincts de l'humanité future sont déjà là qui demandent à être satisfaits. Il pense que ces lieux sont insensibles au temps, aux passages des hommes, ignorent tout de leurs folies. Il aperçoit une silhouette humaine. La couleur des choses passées, aimées, ne quitte plus son imagination. Tout ce qui est inquiétant dans l'avenir est plus familier et plus rassurant que le présent. Ce monde limité semble pourtant sans fins. Un ensemble de rochers calcaires dessine comme un paysage de ruines romantiques. Etre toujours aux commencements !… Le paysage s'effondre dans une douce mollesse. Il attend quelque chose, ne sait quoi, mais attend…
25 février 2008
Soirée d'été
Un soir d’été, j’avais dix huit ans, après le repas, je suis allé me promener au bord de la rivière avec un de mes amies d’alors. Il faisait une fraîcheur délicieuse, qui récompensait d'une journée très chaude. La Lune était levée il y avait peut-être une heure et ses rayons, qui ne venaient à nous qu'entre les branches des arbres, faisaient un mélange agréable de blanc très vif avec tout ce vert qui paraissait noir. Pas un nuage pour effacer ou obscurcir la moindre étoile, toutes étaient d'un or pur et éclatant, encore accru par le fond bleu nuit où elles étaient attachées. Ce spectacle me fit rêver; et peut-être sans mon amie d’alors j’aurais rêvé longtemps; mais la présence d'une jeune fille si désirable ne me permit pas de m'abandonner à la Lune et aux étoiles.
— Ne trouves-tu pas, lui dis-je, que le jour même n'est pas si beau qu'une belle nuit?
— Oui, la beauté du jour est comme une beauté blonde qui a plus de brillant; mais la beauté de la nuit est une beauté brune qui est plus touchante.
— Tu es bien généreuse, repris-je, de donner cet avantage aux brunes, toi qui ne l'est pas. Il est pourtant vrai que le jour est ce qu'il y a de plus beau dans la nature, et que les héroïnes de romans (ce qu'il y a de plus beau dans l'imagination) sont presque toujours blondes.
— La beauté n’est rien, si elle ne touche. Avoue que le jour ne t’a jamais jeté dans une rêverie aussi douce que celle où je t’ai vu près de tomber tout à l'heure à la vue de cette belle nuit.
— J'en conviens, répondis-je; mais en récompense, une blonde comme toi me ferait encore mieux rêver que la plus belle nuit du monde, avec toute sa beauté brune.
— Même si c’était vrai, répliqua-t-elle, je ne m'en contenterais pas. Je voudrais que le jour, puisque les blondes doivent les intéresser, fasse aussi le même effet. Pourquoi les amants, qui sont bons juges de ce qui touche, ne s'adressent-ils jamais qu'à la nuit dans toutes les chansons et dans toutes les élégies que je connais?
— Il faut que la nuit les en remercie, dis-je…
— Mais, reprit-elle, la nuit a aussi toutes leurs plaintes. Le jour ne s'attire pas leurs confidences; d'où cela vient-il?
— C'est apparemment qu'il n'inspire pas ce je ne sais quoi de triste et de passionné qui séduit les amants. Il semble pendant la nuit que tout soit en repos, on s'imagine que les étoiles marchent plus en silence que le soleil, les objets que le ciel présente sont plus doux, la vue s'y arrête plus aisément; enfin on en rêve mieux, parce qu'on se flatte d'être alors dans toute la nature la seule personne occupée à rêver. Peut-être aussi que le spectacle du jour est trop uniforme, ce n'est qu'un soleil, et une voûte bleue, mais il se peut que la vue de toutes ces étoiles semées confusément, et disposées au hasard en mille figures différentes, favorise la rêverie, et un certain désordre de pensées où l'on ne tombe pas sans plaisir.
— J'ai toujours senti ce que tu me dis, reprit-elle, j'aime les étoiles, et je me plaindrais volontiers du soleil qui nous les efface.
— Ah ! m'écriai-je, je ne puis lui pardonner de me faire perdre de vue tous ces mondes.
— Qu'appelles-tu tous ces mondes? me dit-elle, me regardant, et se tournant vers moi.
— Pardon, répondis-je. Tu m'as mis sur ma folie, et aussitôt mon imagination s'est échappée.
— Quelle est donc cette folie?
— Hélas! je suis bien ennuyé de te l'avouer… je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un monde. Je ne jurerais pourtant pas que cela soit vrai, mais je le tiens pour vrai, parce qu'il me fait plaisir à croire. C'est une idée qui me plaît, et qui s'est placée dans mon esprit d'une manière riante. Selon moi, l'agrément est nécessaire à la vérité elle-même.
— Eh bien, reprit-elle, puisque ta folie est si agréable, donne-la moi, je croirai sur les étoiles tout ce que tu voudras, pourvu que j'y trouve du plaisir.
— Ah! Ce n'est pas un plaisir comme celui que tu aurais à un spectacle; c'en est un qui est je ne sais où dans la raison, et qui ne fait rire que l'esprit.
— Quoi, reprit-elle, tu crois que je suis incapable des plaisirs qui ne sont que dans la raison? Je veux te prouver le contraire, apprends-moi tes étoiles.
— Non, répliquai-je, il ne me sera pas reproché que dans un bois, à dix heures du soir, j'aie parlé de philosophie à la plus adorable personne que je connaisse. Cherche tes philosophes ailleurs.
19 mars 2008
Sur l'aplomb de Berg, 12 heures 13
Seules quelques ruines éparses et rouillées rappellent l'ancienne présence de l'homme mais cela fait trop de preuves pour douter. Pourtant Bréauté n'espère plus que la terre livre ses énigmes — certains persévèrent alors que les autres changent — sa marche est lente, lourde. Rien ne passe, pour qui ne passe pas. Il faut se méfier de ça, et bougrement, même. Il voudrait qu'il existe un lieu où le temps triomphe de son inanité. Le ciel est une immense cloche de verre protégeant le spectacle. Devant lui le ciel caresse lentement le monde, derrière lui ciel et terre se fondent, il se sent soudain si fragile. Il le sait… Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l'existence se poursuit éternellement. Dans sa tête tout est en grand désordre. Il n'ignore pas qu'il y a des cieux de nuages, d'autres bleus et des soleils ailleurs. Il est là et ce n'est l'affaire de personne de se préoccuper de sa présence. Des étendues, des étendues de petits plis, des étendues de perplexité, de désolation, de souvenirs… Il va au hasard, se fond dans les ruisseaux tièdes de l'air. Les choses ne lui sont pas muettes. Sous son aspect immuable et tranquille, le décor porte la mort, la diffuse, l'épend sur toute chose. Il faut pourtant que la terre se fasse belle. En son cœur se mêlent le bonheur et la peine. Le temps coule, goutte à goutte, mesure après mesure, fait peur. Bréauté estime qu'il a droit à tout. Cette heure est toute la bénédiction du jour. Son univers a la complexité des choses évidentes. Désirs. Son de viole. Il écoute, voudrait que la folie soit sa seule sagesse. Autour de lui, le paysage est désolé: pas de végétation, mais des pierres, des pierres, des pierres sur des pierres… Et trop absurdement profondes, les vallées creusent autant de frontières.
10 avril 2008
A l'a-pic de Meyrueis, 14 heures 20
La route va quelque part; tout au moins il la voit s'en aller pendant quelques temps… Seul le ciel peut ici avoir une couleur si franche. Il entend la paix effroyable du paysage. Ses rêves se mêlent à la réalité. Bréauté sait trop de choses qui ne comptent pas, le sens de la vie lui paraît quelque chose de très lent; il voudrait une langue qui aurait la rudesse, l'impolitesse, la rugosité des pierres, il aime les mots lavés par la pluie, usés par le soleil. car ce n'est pas la mort qui fait problème, mais la vie. Sa destinée lui laisse du temps. Un peu plus, un peu moins, c'est beaucoup, c'est même l'essentiel. Dans ce total isolement, il éprouve un sentiment étrange de sécurité, rêve de désordre. A nouveau, il est face à des problèmes sans énoncés. Toute la lignée de ses ancêtres s'agite toujours en lui, insiste pour venir au jour, résiste à l'oubli de cette terre, ses pensées vont toujours à leur rencontre… Toute son histoire personnelle n'occupe que trop peu d'années. Il lui est difficile d'admettre que des changements aussi ténues en viennent à changer le goût même et la saveur de l'air qu'il respire, à faire battre son sang plus vite… La solitude lui monte à la tête, la voix de la beauté lui parle tout bas, l'éternité semble amoureuse des travaux du temps.
Bréauté a appris à attendre, à s'attendre. Il a l'habitude de ces soubresauts. Tous ceux qu'il a aimé autrefois continuent à hanter ses rêves, fortifier ce dont il se souvient. Il se sent tout à fait à l'aise dans le tricot de sa solitude. Il devait pourtant exister autour de lui une trace de son passé qui lui serait accessible!… Le monde est au bord de lui-même. Les friselis de l'air lui semblent parfois des souffles. Ici, le rythme du temps n'a jamais changé. Il se demande si le pessimisme existe vraiment, imagine que rien ne vaut vraiment la peine. Il s'avance, attend, hésite encore. A quoi bon se souvenir et désirer?
L'air est frais et léger comme une eau fine.
25 avril 2008
Sur le Grand Batailles, 7 heures 23
Bréauté court le risque du souvenir: dans son rêve, le temps devient futur, son temps tire sa substance et vit de la moralité de temps anciens. La terre est déserte, aussi loin qu'il peut voir, il n'y a que de la lumière sur les champs déserts, de loin en loin, un bout de pré cerne une lavogne desséchée. La pauvreté se fait ici magnificence. Dans ce total isolement, il éprouve un sentiment étrange de sécurité, le bruit de ses pas ne sonne plus déjà que dans le souvenir. Il est poussé, ne veut pas se laisser gagner par un lyrisme trop facile, parle d'un monde totalement ouvert (il faudrait faire quelque chose!…). Il ne peut comprendre que ce qu'il possède vraiment, essaie d'appréhender le fortuit, d'écrire le livre du monde désordonné dans lequel il vit — poursuite du bonheur… Le vent joue dans les branches la danse aérienne et grèle de la chèvre d'Arthur Honegger.
Bréauté endosse un à un les vêtements de l'air pur. Le ciel pèse comme un édredon de plumes. Sur les pentes douces des collines, l'herbe peine à dissimuler l'impatience des cailloux… "Comme tout ici est incroyablement calme!" Il refuse d'enjoliver la sévérité du réel, mettre trop de bleu sur les ailes des corbeaux, teindre de miel la rugosité quelconque des pierres. Il aperçoit une silhouette humaine, écoute, chantonne, vit, s'arrête et sourit (on finit par ne plus vivre que ce que l'on a en soi), imagine la lente agonie que vit ce spectacle, s'interdit de perdre totalement espoir.
Tout s'enfonce dans la clarté. Le silence lui est suspect. Il prend la nature à témoin. Un oiseau crie: un cri paisible et rauque.
