24 avril 2007
Malleus Maleficorum
Soulevant les papiers qui parsemaient le sol de cet étrange terrier, Wilfrid découvrit un matelas pneumatique.
Bien qu’intrigué et surpris par cet environnement, une curieuse sensation de bien-être, de confort, l’envahissait peu à peu. Pris dans la masse des documents, il se sentait rassuré, se sentait rajeunir même, protégé par des forces supérieures et mystérieuses. Confusément, il avait l’impression que rien de mal ne pouvait lui arriver tant qu’il demeurerait là, fœtus indestructible au sein d’un monde maternel.
Il décida de prendre son temps. Plutôt que d’attendre l’improbable passage d’un promeneur sous la pluie battante, il attendrait à l’abri le propriétaire de la tente qui ne tarderait certainement pas à venir. Ménageant la douleur à sa cheville, il s’installa le plus confortablement possible, tête opposée à l’ouverture.
Dans la demi-pénombre, il commença alors à parcourir des yeux les ouvrages les plus proches de lui: c’est ainsi que sur le dos raccorni d’un épais in-tertio, il put lire ce titre, autrefois gravé à l’or le plus fin mais cependant devenu (avec le temps) bien terne; «Malleus maleficorum». Wilfrid avait fait du latin dans sa petite enfance mais sa nurse étant morte prématurément, il avait dû abandonner cette langue très tôt. Aussi ne comprit-il pas la signification de cet intitulé; pas moins d’ailleurs que ceux des ouvrages environnants: «Dœemonolgia, Speculum Inquisitionis Bisuntinæ, Cum acceperimus, Summis Desiderantes, Aullularia, etc.». Il en déduisit qu’il devait être sous la tente de quelque grand savant venu travailler en Bretagne.
06 juillet 2007
De la vérité des récits
Pause de l’auteur : j’ai souvent constaté que ce qui manquait à mes lecteurs n’était pas leur capacité à construire par eux-mêmes une fiction (ils sont pour cela bien assez intelligents…) mais la faculté d’imagination qui permet de se projeter dans un monde inexistant et, par le seul miracle de l’usage des mots, de lui donner de la vraisemblance. Cela vient, la plupart du temps, d’un simple manque d’observation ou, plus exactement de curiosité devant les événements réels du monde réel à travers lequel ils passent comme des chevaux que leurs œillères interdit d’avoir toute vision latérale.
Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, tout ce qui est rapporté dans le récit intitulé « Wilfrid », comme dans mes autres d’ailleurs, est vrai, je n’ai rien inventé et me suis contenté, lisant chaque jour un — ou deux…— quotidien et parfois quelques magazines, de relever des événements du monde réel qui me semblaient, pour une raison ou une autre, intéressants ou significatifs et de les collationner pour, au fur et à mesure de l’avancée de mes récits, en faire un tout qui semble logique et cohérent alors qu’il ne s’agit que de collages.
Désormais, donc, je ne donnerai que ces fragments laissant l’éventuel lecteur libre de les introduire où bon lui semble dans tel ou tel récit où chacun d’eux pourrait, au moyen d’aménagements de détails comme les changements de noms de personnages et de lieux, l’harmonisation des dates, l’introduire dans la trame d’un récit en cours. Tous ce qui suivra est donc strictement authentique et vrai…
Je commence :
Personne ou presque ne se souciait plus de La Beude, Wilfrid était certainement la dernière personne qui ait encore pour elle un sentiment quelconque. Officiellement toujours son mari, il lui fallait s’occuper de sa sépulture mais, depuis longtemps déjà, Wilfrid ne savait pas ce qu’était l’argent. Il en avait bien eu un peu autrefois, il lui arrivait bien encore de voir passer quelques pièces entre ses mains mais, de l’argent véritable, celui qui donne de la tranquillité devant les aléas de l’existence, renforce la confiance en soi, donne de l’assurance et parfois même de la morgue, il n’avait jamais su ce que c’était. Aussi Wilfrid était le roi de la débrouille. Pas question pour lui de payer un cercueil, il se mit en quête d’une caisse de bois qu’il finit, après deux ou trois jours de recherche, à trouver chez un ferrailleur de ses amis. Celui-ci la lui donna par simple compassion. La caisse n’était pas vraiment oblongue mais La Beude n’était pas vraiment grande et le corps de l’une devait pouvoir entrer dans le corps de l’autre. Il lui fallut cependant deux autres jours pour trouver le moyen de transporter ce cercueil de fortune au lieu où attendait le cadavre et l’on doit à la vérité de reconnaître que s’il commençait à évoluer de façon déplaisante, Wilfrid réussit à introduire l’une dans l’autre puis à clouer la caisse. Ce n’était que partie du chemin. Encore fallait-il transporter le tout dans un lieu où son enterrement était possible et de cela, Wilfrid ne savait rien… Il traîna de bar en bar, de troquet crade en troquet louche pour obtenir les renseignements qui lui étaient nécessaires. Il apprit ainsi qu’il y avait, dans un village des environs, une mine d’or désaffectée que la compagnie exploitante était en train de réhabiliter en « zone paysagée » et que, à cette fin, chaque jour, des tonnes de terre étaient remuées. Wilfrid comprit qu’il tenait là sa chance. Restait le transport à trouver, de préférence dans des conditions de discrétion exemplaires.
19 juillet 2007
Fouilles
Bref, on aura compris qu’ils se mettent à fouiller la bicoque et qu’il en oublient un long moment le cadavre maintenant enfermé dans sa caisse mais dont les jus et émanations commencent à déborder du contenant (ils finiront par « l’enterrer » plus tard dans l’ancienne mine), mais c’est une autre page qu’il faudrait aussi écrire. Cependant Wilfrid et son copain (appelons-le Ulf) sont habitués aux odeurs fortes et celle-ci, mêlée aux autres puanteurs de la bicoque ne les gêne pas, une écriture de ce moment du récit pourrait être :
« …et Wilfrid ouvre un coffre enfermant un désordre de coupure de presse et se presse de tout vider vidanger ces milliers de faits d’hiver accumulés hiver comme été au fil du temps jaunis froissés fripés au milieu de fripes sales graisseuses grâce auxquelles La Beude devait se torcher de ces torchons de papier qu’elle ne payait jamais mais récupérait dans poubelles ordures déchets journaux pas à jour mais au jour le jour découpant déchirant on ne sait pourquoi telle ou telle page sur laquelle était relaté tel ou tel fait frelaté sans intérêt pour quiconque sinon pour elle par exemple la vie de cette vielle femme oubliée morte pendant deux ans dans son appartement et retrouvée là desséchée sèche dans une espèce de cave caverne creusée dans un amoncellement de journaux dont l’étude montre qu’ils ont été accumulés comme fait une souris son nid autour d’elle depuis ses vingt ans tant elle avait souffert d’être abandonnée par son amant aimant d’alors et… »
J’arrête car l’écrire prend du temps et j’ai tant d’autres choses à rapporter sur l’enterrement de La Beude. Celui-ci accompli, Wilfrid paie Ulf avec des vieilles bouteilles d’alcool plus ou moins entamées trouées sur place et se promet de revenir. Nous verrons qu’il reviendra parce que la police veut qu’il vide l’appartement (il est toujours officiellement le mari de La Beude, donc son unique héritier connu) et que cela aura une grande importance pour la suite à venir du récit.
03 août 2007
Ulf se masturbe
A partir de là, le récit concernant Wilfrid d’Eurymédon va se dérouler ainsi :
- Wilfrid travaille avec Ulf
- Wilfrid et son complice vont s’employer à vider l’appartement (récit assez picaresque car ils n’accomplissent ce travail qu’en vidant toutes les bouteilles qu’ils y découvrent sous des immondices divers)
- ils vont essayer d’emprunter le véhicule d’un voisin de camping mais celui-ci, bien que s’y employant sans cesse et u consacrant l’essentiel de son temps, n’arrive jamais à faire démarrer sa vieille bagnole
- en désespoir de cause, car le temps passe et ils veulent se débarrasser du corps de La Beude, ils vont, une nuit, utilisant un tandem auquel est fixé une remorque, emporter le corps vers l’ancienne mine où ils projettent de le faire disparaître (de l’enterrer disent-ils)
Extrait d’un passage à venir concernant le «compagnon-complice» que Wilfrid a recruté: «La grande affaire de ses journées, c’était la masturbation qui nécessitait chez lui une lente maturation psychologique ainsi que de nombreux objets transactionnels dont certains pouvaient être des plus inattendus. Ainsi une coupure de presse relatant qu’un jeune homme de vingt huit ans s’étant introduit par effraction chez une femme pour la cambrioler, avait commencé par la bibliothèque où il s’était mis à lire une bande dessinée de Corto Maltese sur laquelle il s’était endormi, la police n’avait eu qu’à venir le cueillir lorsque la victime de ce pseudo-cambriolage l’avait découvert chez elle, lui avait provoqué une forte émotion érotique. De même une paire de chaussette sale trouvée sous un fauteuil éventré l’avait mis au comble de l’émotion. Quand il était dans cet état, qu’il savait qu’il devait décharger la pression psychologique par un jet de sperme, il ne se livrait pas immédiatement à la mécanique érotique mais se préparait longuement prenant avec lui l’objet de son émotion, le regardant longuement, le respirant, parfois le goûtant, se laissant aller à de longues rêveries qui construisaient son fantasme et ce n’est que lorsqu’il se sentait prêt qu’il se livrait alors à une masturbation proprement dite alors très brêve.»
- ils trouvent de nombreux louis d’or dissimulés dans une dame jeanne emplie d’alcool de prune (Slibovitch?). [C’est un peu cliché, mais c’est vraiment ce qui s'est passé…]
27 août 2007
Les récits se compliquent souvent
Il faut ici introduire d’autres personnages. Leur nombre est illimité. Il y a tous ceux que je croise lors de mes nombreuses marches rêveuses durant lesquelles je ne cesse d’écrire des livres dont la plupart resteront à l’état de projet dans ma tête ou parfois, dans le meilleur des cas, à l’était de notes sur des feuilles de papier volantes ou, le plus souvent, comme notations en marge des livres que je traîne toujours partout avec moi.
Un de ces personnages est une femme d’une cinquantaine d’années qui fut amie de La Beude (du moins c’est ce que dira le livre) et que Wilfrid découvre en fouillant dans les cartons de la l’appartement que son statut de mari-héritier-des-biens l’oblige à vider. C’est, parmi les dizaines d’album photos contenus dans les multiples caisses entassées en vrac dans les pièces, l’un d’entre eux qui, par hasard (peut-être la couleur de la couverture, le fait que celle-ci ait été traitée comme un objet d’art tant elle est ornée de collages), attire son attention. En première page il porte un titre soigneusement calligraphié: Rachel Charlus et moi, avec une petite aquarelle naïve représentant une femme assez jeune, probablement d’une trentaine d’années. L’album est plein de photographies toutes soigneusement numérotées et commentées. Par exemple, la photographie 35 représente vraisemblablement la même jeune femme que celle de l’aquarelle, posant devant le bassin rond d’une fontaine portant en son centre un pilier hexagonal dont chaque face porte un dauphin. L’image de la jeune femme tremble sur la surface de l’eau où ont été jetées des pétales de fleur ce qui fait de cette image, par ailleurs très éclairées par le soleil (il doit être aux environs de midi si l’on en juge par les ombres) une belle composition colorée. Sous cette photo, un texte : « Après l’amour. C’était la première fois que je faisais l’amour avec une femme, Rachel s’est révélée une excellente pédagogue, elle a su me mettre à l’aise et faire que cette initiation m’apparaisse comme le plus naturel des événements. Pourtant, elle doit se marier dans quelques jours. Nous aurons ainsi vécu ensemble les derniers jours érotiques de sa vie de fille. Je crois que je l’aime… »
Dès qu’il a mis le nez dans cet album, Wilfrid s’y est trouvé pris comme dans un roman et le fait que les photographies aient donné un ancrage réel à ce récit d’une passion l’enferme davantage encore dans sa curiosité. Regardant les dates, il s’aperçoit que cette aventure s’est terminée quelques années avant qu’il ne rencontre La Beude. Ce fait lui a donné l’envie de rencontrer cette Rachel.
30 août 2007
Rachel Charlus
Ayant connu de gros déboires amoureux et décidé qu’elle était d’une santé fragile bien qu’elle ne soit jamais réellement malade, Rachel Charlus, depuis qu’elle a dépassé ses trente cinq ans, ne s’intéresse plus qu’à la météo. Elle a ainsi une station météo « Oregon scientific » (les plus fiables d’après elle) dans chacune des pièces de sa maison principale et de ses résidences secondaires. Ses téléviseurs sont allumés en permanence sur la chaîne météo à laquelle elle s’est abonnée et son premier soin, lorsqu’elle voyage, dans les diverses chambres d’hôtel où elle passe est de vérifier si elle peut trouver une chaîne équivalente. De plus elle consulte sans cesse les divers sites de météorologie qu’elle a pu trouver sur Internet, et son ordinateur portable est équipée d’une carte qui lui permet de se connecter n’importe quand n’importe où dans le monde. Très sociable cependant, elle adore rencontrer des gens, refuse de vivre en recluse aussi ses amis sont avant tout ceux qui, comme elle, ont comme sujet principal de conversation la santé dans ses relations avec les variations climatiques. Sur ces deux sujets elle est inépuisable et insatiable. Pourtant, ses revenus confortables, le fait qu’elle accueille volontiers chez elle, que sa cuisinière est excellente, sa cave bien garnie, font qu’elle ne manque pas de relations…
C’est avec elle que Wilfrid, qui ne sait encore rien sur elle, attiré par le visage des photographies de La Beude va essayer d’entrer en relation. Le portrait n’est évidemment ici qu’esquissé, il manque de profondeur, de chair… Il va falloir la faire vivre dans l’espace psychologique étroit qui est le sien. Tout le travail reste à faire…
01 septembre 2007
La canne ornée
D’Eurymédon saisit délicatement une de ses anoures entre le pouce et l’index de la main gauche et examina la dame il ne savait trop où. La charmante petite bonne s’approcha et regarda où il fallait mais ne vit rien de probant. Elle resta sur l’expectative et sur le lit où elle s’était assise. Dans son embarras, Wilfrid fit un faux mouvement : sa main rencontra le genoux de la bonne. Elle y resta. De faux mouvements en faux mouvements, ils se trouvèrent en train de faire l’amour pendant qu’une femelle crapaud coassait de plaisir sur la table de nuit. La bonne n’étant pas habituée aux manières bureaucratiques de Wilfrid et d’Eurymédon n’étant pas accoutumé aux façons campagnardes de la bonne, ils ne surent jamais ce qui leur était arrivé mais en gardèrent le meilleur des souvenirs. On en oublia la virginité des crapelles…
Pourtant, rattrapé par la douleur et ne pouvant se promener, Wilfrid, une fois la bonne sortie, décida d’utiliser le venin des batraciens espérant que, sur le nombre, il y en aurait bien une vierge. Il creva des pustules, se fit un cataplasme puis termina sa journée à manger, lire et dormir, bercé par le doux chant des crapauds pour l’instant épargnés.
Le samedi matin, la foulure de sa cheville s’étant très nettement améliorée, Wilfrid avait décidé de sortir pour une promenade. Se levant, il vit, oubliée sur le fauteuil, la canne que X… lui avait prêtée pour regagner l’hôtel. Il l’examina avec soin s’émerveillant du splendide lacis de sculptures naïves qui l’ornaient: dragons lançant des flammes, serpents dardant des langues menaçantes dans la gueule des dragons ou entre les jambes de femmes nues portant à bout de bras des yeux-soleils dont les rayons s’enchevêtraient aux queues des divers reptiles… Il en conclut qu’elle pourrait lui être utile pour marcher et décida de ne la restituer à son propriétaire que lorsqu’il serait rétabli. Donc, il sortit.
08 septembre 2007
Pastorale
Wilfrid sortit donc de sa chambre d’hôtel :
«L’air était frais, la route large et droite, le ciel d’un lumineux grisé ; partout dans les branches verdissantes, les oiseaux saluaient la douce saison des anoures. La nature était dans sa magnificence. Au loin, égayant la désolation des landes, genêts et ajoncs épandaient leurs taches d’ors. L’étang reflétant la tendre lumière céleste semblait un long plat de vieil argent guilloché. L’aménité du paysage invitait à la vie, la joie, la bienveillance… aux amours»
…Ah, se dit Wilfrid, comme la nature est belle! Rien jamais ne vaudra la contemplation, ne serait-ce qu’une seconde, de ces vastes et infinies splendeurs… Quel calme, quelle diversité dans ce calme, quelle variété, quelles harmonies dans cette variété… Bref, il se sentait une âme-poète et, rêveur, s’imaginait, couché sur la tendreté de l’herbe du bord de l’étang, écoutant le doux clapot de l’eau, lutinant la bonne bonne et, ainsi, prenant conscience de la matérialité de son existence.
Il se promena longtemps… Vers onze heures, il se décida à rentrer. En sentier, il rencontra le curé qui, regard baissé sur son bréviaire, feignait de méditer alors qu’il pensait à la ligne de fond qu’il avait tendu la veille un peu plus loin et qu’il allait maintenant relever, craignant, qu’une fois de plus, Hascoët, le braconnier, ne l’ait découverte et détruite. Wilfrid se sentait si heureux que, bien que ne le connaissant pas, il le salua. Songeant à la quête de sa prochaine messe, le prêtre, souriant, lui rendit son salut d’un signe de tête ecclésiastique et onctueux.
09 septembre 2007
Angelina
Wilfrid trie — fouille, parcourt, lit, découvre…— les papiers qu’il trouve dans le désordre de La Beude. Ça va prendre du temps. Lui n’est pas pressé. Le propriétaire si qui veut pouvoir : vider le logement, le nettoyer-désinfecter, le remettre en état, le relouer. Cette situation entraîne des conflits. Ils resteront secondaires dans la trame du récit (si toutefois il y a vraiment une trame… jeu de mot facile, une trame du drame… à suivre…). C’est par cette fouille qu’il explore la mémoire de La Beude, par conséquent de la sienne. En effet :
Wilfrid avait toujours connu La Beude. Elle avait toujours été là, à ses côtés, naturelle. Aussi loin que remonte sa mémoire il la voit là. Dès l’école maternelle, petite fille à la voix un peu garçonne, un peu trapue, vaguement blonde, les yeux verts d’eau, leurs parents — qui devaient se connaître ou être voisins, il ne sait plus — les menaient ensemble à l’école ou se partageaient cette tâche, les deux enfants jouaient ensemble dans la cour de l’école, se tenaient par la main dans les rangs et les promenades, passaient les jours de congé l’un chez l’autre… Il lui semblait même se souvenir que, de temps en temps, ils dormaient l’un chez l’autre. Torturant sa mémoire, il ne retrouve pas une journée de son enfance où il n’a pas passé avec elle une partie du temps. Angelina. Elle s’appelait en fait Angelina… avait toujours été pour lui La Beude, il ne saurait dire pourquoi. Angelina Ebberly comme lui s’appelait Ramon Rubin avant de se faire appeler Wilfrid d’Eurymédon. Dans une tranche de vie ultérieure.
Ramon ne quittait jamais La Beude. École maternelle, école primaire, collège… elle était là avec lui et sur toutes les photos de classe on les trouvait tous les deux. Complices, de plus en plus inséparables. A quinze ans ils constituaient un groupe officiel aussi avaient-ils commencé à faire l’amour à seize et dès lors personne, dans leurs familles respectives, ne trouvait anormal qu’ils passent des nuits ensemble : ils étaient mariés même si le mariage ne devint effectif que cinq ans plus tard.
14 septembre 2007
Où Wilfrid rencontre enfin Zabre
Entrant dans le village, d’Eurymédon croisa le garde-champêtre qui épinglait un procés-verbal à l’œillère gauche d’un cheval mal garé devant la porte cochère des WC piblics. Il le salua lui aussi. Soupçonneux par fonction le garde ne lui rendit pas son salut.
Wilfrid arriva au Roi Artus et, pour boire l’apéritif — on n’est pas souvent en vacances et, de temps en temps on peut bien faire des folies — s’installa dans un fauteuil du salon. Posant la canne de X… à côté de lui, il prit sur une table basse une des nombreuses revues de métaphysique qui traînaient là. Il la feuilleta d’un air distrait… Quelques illustrations retinrent pourtant son attention : un garde-champêtre vêtu d’un uniforme aux luxueuses broderies d’or et d’argent représentant Dieu, une coquille d’escargot écarlate et vide représentant le destin, un beau jeune homme aux longs cheveux blonds représentant le mal, etc. Mais c’était un ouvrage pour intellectuels : il y avait presque autant de texte que d’images.
Comme, pour prendre son verre de porto, il posait la revue sur la table, il vit un individu d’âge mûr qui, debout devant lui, le regardait. Il le regarda. Ils se regardèrent. Longuement. Puis, lui tendant la main, l’homme se présenta :
Monsieur X… je suppose, je m’appelle Zabre.
Enchanté, mais vous devez faire erreur, je me nomme Wilfrid d’Eurymédon.
Oh, excusez-moi… mais alors, cette canne est-elle bien à vous ?
Cette canne ? Non… Elle appartient effectivement à monsieur X… Il me l’a prêtée avant-hier.
Puis-je me permettre de vous demander un entretien particulier, déclara le nommé Zabre… Peut-être pourriez-vous venir déjeuner dans ma chambre ?
Avec plaisir, répondit Wilfrid qui ne savait pas trop comment user son après-midi car sa promenade de la matinée avait un peu fatigué sa –cheville. S’appuyant sur la canne, il se leva, finit son verre de porto…
Montez donc, dit Zabre, je vais dire au garçon de nous servir en haut… Chambre 15, premier étage.
