Écrits de Marc Hodges

Éléments de l'HyperFiction dynamique et répartie La disparition du Général Proust.

19 décembre 2007

Toutes choses ont une fin

Wilfrid et Armelle échangent un coup d’œil furtif. Zabre est rempli de joie. Armelle n’y prête pas vraiment attention.

Le carillon du clocher sonne sept heures.

Ils retournent à leur hôtel du roi Artus. Serge et Robert essuient l’inscription tracée sur le parebrise de la Spitfire rouge. Un ancêtre assis sur un banc fume la pipe, les deux mains appuyées sur une canne, son menton repose sur ses mains jointes sur le pommeau sculpté dans le bois. Il est donc difficile de dire ce que représente la sculpture naïve qui l’orne mais, l’auteur, privilège inamovible, le sait: le pommeau représente un sanglier dans la force de l’âge si l’on en juge par les défenses impressionantes qu’il arbore. L’ancêtre ne s’intéresse pas à grand chose car il est déjà passé de l’autre côté de la vie, dans cette zone où l’homme ne devient plus qu’un spectateur irrité, amusé, critique des actes de ses semblables. Aussi passe-t-il l’essentiel de son temps assis sur ce même banc à simplement regarder les scènes qui se déroulent devant lui comme des fragments de film. Il vit pour mourir, doucement, laisse la vie couler comme un ruisseau lorsque l’on remonte vers sa source. Pour l’instant, il arbore un léger sourire légèrement ironique mais, en fait, ne pense vraiment à rien sinon que le soleil dans son dos est bien agréable et qu’il faut en profiter tant qu’il est temps.

Le rideau de la nuit tombe sur la scène.

Huelgoat, samedi 18 mai, 19 heures.

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15 mars 2008

Protagonistes

Le prêtre, disant son chapelet, réfléchit quelques instants, puis, soudain, comme inspiré: — Quel est votre métier? — Je suis occultiste… — Eh bien… dans ce cas… nous sommes un peu confrères… — Heureux de vous l’entendre dire. Vous voyez que vous pouvez me faire confiance!

La Spitfire rouge s’arrête devant l’hôtel du Roi Artus. Serge et Robert, bavardant, en descendent puis se promènent dans la foule…

— D’accord, dit le prêtre, je gagne environ… mais c’est plus simple par mois: janvier à juillet 2000 € — sauf exceptionnellement lors de grandes épidémies, de guerres ou de catastrophes d’inspiration divine, périodes pendant lesquelles mes gains sont beaucoup plus importants; juillet à septembre, avec les touristes, je peux me faire jusqu’à 3000 €. décembre un peu plus, grâce à Dieu et aux offrandes. Vous voyez que je n’ai pas trop à me plaindre, ma paroisse a encore des sentiments bien religieux et… — Je vous offre le double, dit Yvré qui ajoute: net de toutes charges…

Pendant quelques secondes, le prêtre semble absaourdi. Il se lève, marche dans la pièce, va vers sa petite bibliothèque, ouvre un livre pieux qu’il feuillète distraitement puis revient s’asseoir. Yvré ne l’a pas quitté des yeux.

Armelle, à sa fenêtre regarde se promener les deux jeunes gens descendus de leur Spitfire. Zabre ronfle dans sa chambre mitoyenne. Ce bonhomme commence à la fatiguer. Ne lui a-t-il pas, avec des trémolos dans la voix, parlé longuement de sa femme et de ses enfants…

Les deux jeunes gens se dirigent vers l’échafaud…

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05 avril 2008

L'échafaud

Serge et Robert s’approchent de l’échafaud. Serge guide Robert dans la foire et lui explique les coutumes locales, les diverses coiffes, le cérémonial de l’égorgement des cochons, celui de l’appauvrissement des pauvres, de l’enrichissement des riches, le travail des cordiers, le rôle du garde champêtre, du curé, la cérémonie de bâillonnement des jeunes, celle de la sanctification des saints artistes officiels, de l’élection dans l’académie des saints, de la lapidation des étrangers et des déviants… tout ce qui fait tenir la société. Ils évitent soigneusement de marcher dans les ruisseaux de sang qui, par endroit traversent la place. Robert, veut se moucher. il laisse tomber son mouchoir, le ramasse, le porte à son visage, s’aperçoit qu’il est souillé d’un sang nauséabond, grimace, le jette…

Ils sont maintenant devant l’échafaud.
Ils ne bougent plus.
Ils ne disent rien.
Ils se dirigent vers l’écriteau.
Ils lisent : « A contrevenu à la loi du 31 juillet 1881 »
Robert sort un paquet de cigarettes de la poche abdominale gauche de sa chemise, le tend à Serge. Celui-ci en prend une. Robert en prend une, aussi.
Midi sonne au carillon du clocher.
Le sacristain Petit traverse la place d’un air dominateur.
Serge fourre sa main droite dans la poche de son pantalon.
Armelle s’approche, elle aussi voit l’échafaud, elle s’arrête à côté des jeunes hommes. Ils se tournent vers elle, se regardent en silence quelques secondes puis leurs regards se portent à nouveau sur le cadavre du chien, les poils ocres du cou sont collés par une tache brunâtre sur laquelle dansent des mouches.
Armelle se retourne, s’en va.
Serge et Robert la regardent partir. Serge, le premier bouge, tape amicalement sur l’épaule de Robert, lui fait un signe de tête, discret. Tous deux s’en vont rejoindre Armelle.

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11 avril 2008

Nature canine

Dans l’église, Yvré commençait à avoir mal aux genoux. De plus son rhume prenait de l’importance, il éternuait… Il avait beau changer de position, ses genoux étaient de plus en plus douloureux mais lui restaient encore 3333 ave. La tache presque blanche de son derrière, accrochant la faible lumière qui s’écoulait des vitraux, attirait tous les regards: ceux de Petit, le sacristain, qui traversait souvent la nef ; ceux de la femme agenouillée deux bancs en arrière. Yvré sentait ces regards comme un poids, une pression sur son postérieur. Il en éprouvait un certain plaisir et ne voulait pas se retourner. Cependant, la douleur de plus en plus cuisante, il lui semblait être agenouillé sur du gravier. N’y tenant plus, il envoya Dieu au Diable, se leva, prit ses vêtements (posés sur le banc derrière lui), se dirigea vers la sortie de l’église. Au confessionnal entrait un cinquième pénitent. La femme en prières se leva aussi, suivit Yvré, l’accosta, alors qu’il se rhabillait, sur le parvis de l’église.

Serge et Robert rattrapent Armelle, l’abordent. Serge: — Les mœurs de la campagne sont rudes! — C’est horrible, répond Armelle. — Oui, c’est horrible, renchérit Robert. Vous n’êtes pas d’ici? demande Serge, la première fois ce spectacle est toujours effarayant. — Pourquoi la première fois, demande Robert, ce n’est pas la première fois que tu y assistes? — Non… c’est même assez fréquent, il est dans la nature des chiens de pisser sur les murs et les propriétaires redoutent l’érosion… — Mais, suggère Armelle, ne serait-il pas possible de les dresser? — On le fait, répond Serge, mais… Il n’y a pas grand chose à faire… On dirait que tous les chiens le savent : un jour ou l’autre, tous pissent contre un mur. — Tous, demandent en chœur Armelle et Robert? — Tous, répond Serge péremptoire.

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28 avril 2008

Réflexions d'Yvré

Les ombres des nuages déferlent en vagues sur la place. Tout en discutant, Armelle, Serge et Robert arrivent devant la crèperie «A l’anneau d’or». Serge suggère d‘entrer. Les deux autres acceptent. Ils entrent, vont s’installer à une table du fond de la salle. Ils se sentent étrangement bien, comme s’ils se connaissaient depuis toujours (impression de meubles patinés, trames usées aux accoudoirs des fauteuils, couleurs passées, oubliées, paroles disparues, éteintes… comme un emboîtement de moulages de choses anciennes…)

Dans sa chambre, Zabre s’éveille. Il a rêvé d’Armelle. Il se lève, va vers l’unique fenêtre, constate qu’il fait plutôt beau, pense à la promenade, qu’après le repas, ils vont faire ensemble.

Sur la place, dessinant un vaste coquelicot, les marchands de cochon se sont assis en rond, ils font circuler des paniers de charcuterie, mangent en silence tandis qu’autour d’eux les porcs encore vivants couinent avec vigueur car, pour vérifier leur bonne forme, les paysans-acheteurs-éventuels les piquent sans cesse de longues épingles à cheveux.

Yvré pique nique sous sa tente. Il devine pourquoi personne n’est encore venu le consulter: les clients veulent du mystère, du drame, du fluide… Son pouvoir étant étrange il ne faut pas le déprécier en l’étalant au grand jour, il ne faut pas laisser supposer qu’il est semblable à celui de n’importe quel autre marchand. L’herboriste peut ouvrir boutique au grand jour car il se contente de réunir des feuilles de tilleul ou des queux de cerise pour éviter cette peine à son client. Aussi personne n’attribue de grands pouvoirs à ses tisanes. Ceux qu’Yvré veut se faire attribuer sont d’une autre nature, les objets qu’il propose à la vente ou dont il se sert dans son ministère ne sont que des représentants de forces occultes, redoutables, ignorées. Ces objets sont des intermédiaires grâce auxquels il peut tout: vie, mort, vie dans la mort, mort vivante… Ses connaissances, jalousement transmises de siècle en siècle à quelques rares initiés, s’accomodent mal de l’aspect banalisé, quotidien, public, du négoce. C’est ce qu’il a compris maintenant, c’est aussi ce que savent les paysans surpris et éloignés par l’officialisation soudaine de sa sorcellerie. D’où leurs hésitations : le diable toujours fuit le soleil. Yvré sourit et, feuilletant distraitement les pages rouges d’un Agrippa de poche, mord dans son sandwich de couleuvre.

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06 mai 2008

Petite conversation entre amis

Armellle, Robert et Sege se sont assis à une table ronde au fond de la crêperie. Ils ont commandé des crêpes de froment (complètes, œufs miroir, bolée de cidre…) et poursuivent leur conversation : — Et si on les attachait, demande Robert ? — Ce ne seraient plus des chiens errants, répond Serge avec perspicacité, or le système social exige un certain nombre de chiens errants pour que les autres ne le soient pas… — C’est juste, acquiesce Armelle.

Robert attaque sa crêpe. Armelle coupe la sienne, Serge boit une gorgée de sa bolée de cidre… L’atmosphère de la pièce, meublée de vieux meubles rustiques en bois sombre bien ciré, ornés de toutes sortes de roues, est chaude, agréable, même un peu embarassante tant elle pousse ces jeunes gens qui, il y a quelques minutes ne se connaissaient pas, vers une camaraderie confiante et absolue.

— Mais, reprend Robert, prendre les chiens en flagrant délit doit pas toujours être facile? — Non, répond Serge. — Alors, poursuit Robert, ça doit limiter les exécutions! —Non. Un temps de réflexion, un angelot passe dans la vapeur des crêpes — Pourquoi donc, demande Armelle? — Ils ont plusieurs moyens, dit Serge. — Lesquels, demandent simultanément Armelle et Robert? — Assez simple, dit Serge. — Mais encore, insiste Robert entamant sa troisième bouchée soigneusement constituée d’œuf, de crêpe, de gruyère et de jambon!

Serge avale une gorgée de cidre. Il poursuit: — D’abord il y a les chats policiers… dès qu’un propriétaire constate une infraction, il requiert le garde-champêtre qui amène un chat policier sur les lieux. Celui-ci attire la plupart des coupables. Ensuite…

Il marque un temps d’arrêt, déglutit, se passe une main sur le front… — Ensuite, insiste Robert?

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12 mai 2008

Mises à mort et à prix

Armelle ne dit rien, elle écoute, regarde les consommateurs comme si elle redoutait qu’il se passe quelque chose. Sege avale une autre gorgée de cidre. Son bol est maintenant vide, il fait signe à la serveuse qui, souriante, le lui remplit. Il dit : — Ensuite… si on ne trouve pas le coupable, on exécute un otage. — Un otage, s’écrient Armelle et Robert… Ce n’est pas possible ajoute Armelle… Tu te moques de nous renchérit Robert… — Pourtant c’est ce qui se passe, dit Serge, on prend un otage et on l’exécute !

Sur la place Aristide Briand, travail terminé, la fille publique regagne son emplacement : 13 heures 30, les employés municipaux remontent l’estrade, les enchères vont reprendre, l’argent roi va encore être le maître maquereau. Il est vrai qu’il n’y a qu’un jour de marché par semaine et, même si son métier est fatigant, il faut bien vivre, travailler plus pour gagner plus (pourtant il fut un temps où en travaillant moins elle gagnait bien davantage) et ce jour-là, elle gagne souvent davantage que les autres jours de la semaine, ceux où elle pratique un prix unique avec réduction aux groupes, aux seniors, aux mineurs,  aux étudiants, aux familles nombreuses, aux enseignants et aux mutilés de guerre (tarif variable et dégressif suivant les mutilations et les médailles, le tarif le plus bas étant réservé aux cul-de-jatte ayant la médaille militaire… mais dans ce cas, il est tellement dérisoire qu’elle considère faire œuvre sociale)… Il faut bien se constituer une clientèle. Rares, hélas — car ce sont les mieux faits, les plus complets et les plus vigoureux — sont ceux qui n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre de ces groupes mais, c’est la loi, elle ne peut refuser personne et ses tarifs sont fixés par le Ministère des Affaires Sociales.

Zabre va dans la chambre d’Armelle, elle n’y est pas. Il interroge la caissière de l’hôtel, elle lui dit qu’elle l’a vu sortir. Il s’installe dans un des minables fauteuils du salon (un Voltaire bancal revêtu d’un mauvais velours rouge rapé en différents endroits), attend qu’elle revienne pour l’emmener déjeuner. Il se demande s’il n’aurait pas dû interroger les astres ; pour la première fois de sa vie consciente, il n’a pas osé… Il achète une carte postale, écrit à sa femme : Mon gros amour, je suis à Huelgoat pour affaires. Si je reviens, je t’expliquerai. En attendant, ne trompe pas les enfants. Poutous, signé Ugolin ». Il la timbre, sort la déposer dans la boîte aux lettres. Il espère vaguement qu’Armelle va revenir.

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21 mai 2008

La vie

X… s’éveille sous sa tente, se dégage péniblement de sa couverture de manuscrits, s’étire, renverse une pile de livres. Le De vanitate scientarium lui écorche le nez qui saigne. il doit chercher dans son matériel les graines de myrtille broyées pour pulvérisation nasale… X… rêve au grand œuvre qu’il est en train d’accomplir avec Zabre. Le but de toute leur vie est proche, bientôt ils seront les premiers, les seuls… Il sort faire cuire quelques champignons sur son camping-gaz.

A une table proche de celle où mangent Armelle, Robert et Serge, Wilfrid d’Eurymédon savoure la 324 ème crêpe de son séjour breton. Peu à peu, il commence à s’imprégner des coutumes locales et les cuisines armoricaine et argoataine n’ont presque plus de secrets pour lui. Son ventre est plein, nez en l’air, poignets bien calés sur sa table, dos relâché dans le fauteuil, il est heureux. Il a l’impression, lui le lettré, le parisien, de dominer la foule rustique de la crêperie, il parcourt la salle d’un regard triomphal. C’est alors qu’il aperçoit Armelle, Serge et Robert. Leurs tenues le surprend: «Sont-ce là des autochtones? Que l’on me permette d’en douter…»

Sur la place, l’animation reprend. Il est quatorze heures au carillon de l’église, le curée fait sa sortie rituelle, la foule s’agenouille, Yvré démonte sa tente, les marchands achètent et tuent les derniers cochons, Zabre n’attend plus Armelle et mange modérément, X… déguste ses champignons à la bave de limace rouge, l’ombre des nuages déferle sur la place, le garde-champêtre apparaît, la bonne de l’hôtel secoue les draps aux fenêtres. A quinze heures commence la grande course traditionnelle du jeudi.

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25 mai 2008

Armelle, Robert, Serge, Wilfrid

Dans la crèperie, la conversation entre les jeunes gens se poursuit.

— Et si ce sont des hommes, insiste Armelle ? — Des hommes, s’étonne Serge qui ne  semble pas comprendre le sens de cette question… — Qui pissent contre les murs, explique Armelle. — On les punit aussi dit Sege. — C’est fréquent, demande Robert ? — Non, dit Serge, je n’ai assisté qu’une seule fois à une exécution humaine, les hommes sont bien plus faciles à dresser que les chiens. — C’est vrai, acquiescent Armelle et Robert.

Tous trois ont fini de manger leurs crèpes, restent silencieux, rêveurs, un peu… Wilfrid les observe depuis un moment, il se lève, les aborde:

— Je m’appelle Wilfrid d’Eurymédon, dit-il. — Moi Armelle, dit Armelle… — Moi Robert, dit Robert. — Serge, dit Serge tendant la main. — Je m’excuse de vous aborder ainsi, mais il m’a semblé que vous étiez étrangers à ce gros village…

Serge ne le contredit pas. Ils se regardent en silence; s’interrogent du regard…

— J’ai pensé que je pourrais vous être utile, je connais maintenant bien le pays, je pourrais éventuellement vous servir de guide ! Serge sourit, dit : — Ce sera avec plaisir ! — Puis-je vous offrir le café, s’enquiert d’Eurymédon aristocratique ? — Avec joie disent-ils ensembles.
Wilfrid appelle la serveuse qui vient prendre la commande.

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13 juin 2008

Course avec sacs

Wilfrid, Serge et Robert sont à la fenêtre de la chambre d’Armelle à l’hôtel du Roi Artus. Zabre les rejoint. Armelle fait les présentations nécessaires, élémentaires toutefois car, ne connaissant que celle de Zabre, elle ne précise aucune des professions. Ils s’installent tant bien que mal cahcun essayant d’occuper une part de l’espace restreint de la croisée ouverte, regardent.

Les concurrents sont sur la ligne de départ. Comme l’épreuve leur aurait été trop facile, on été éliminés au préalable les êtres jeunes, les adversaires ont tous plus de quarante ans. Quinze hommes, deux femmes (les maris n’aiment pas voir leurs femmes devenir la risée des voisins ou, dans les meilleurs des cas, être l’objet de regards concupiscents, aussi rares sont celles qui peuvent se présenter d’autant que l’église n’y est pas favorable ce que résume assez bien la phrase favorite du sacristain Petit: "la place de la femme est à l’alcôve".) Le vainqueur de la dernière course arbore fièrement une écharpe tricolore qui souligne un début d’embonpoint. Le curé s’approche, bénit les concurrents. Ceux-ci chargent alors sur leurs dos d’énormes sacs bourrés de papiers administratifs puis s’élancent pour leur premier tour de place. Le parcours est semé d’embûches, chausse-trapes, clous, mines antipersonnel, chevaux de frise… qui suffisent à éliminer nombre de candidats. Ceux qui tombent sont, sans aucune pitié, piétinés par leurs adversaires, parfois même achevés par des spectateurs trop enthousiastes dont les actions provoquent des hurlements de satisfaction de la foule. Un vieillard écrase, en souriant, d’un coup de talon, le crâne d’un des adversaires peu expérimenté qui, pour se relever, croyait en son aide. Une des femmes, écrasée par le poids de l’administration s’effondre devant une mère de famille qui l’achève à coup de manche de son parapluie, une autre, prise en traître par le croc-en-jambes d’un des coureurs, s’écroule dans une des flaques de boue et de lisier abandonné sur place par les marchands de cochon. Des enfants lancent toutes sortes de projectiles: bogues de châtaignes, marrons, cailloux, boîtes de conserves vides, canettes de bière; des sacs s’éventrent déversant sur le parcours leurs déclarations d’impôts, de patentes, de TVA, de mariage, de divorce… le parcours que le marché avait laissé boueux devient de plus en plus glissant et imprévisible.

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