21 février 2008
Lettre de Germaine
Norpois mon amour
Mon coeur ne manque pas d'amour quand je suis joyeuse – ah, si vous m'aimiez, je trouverais mes excuses dans votre coeur, ges non ai mon cor voiant d'amor quan m'an vauc prezant, je parle de vous aux façades de la cité; la distance n'existe plus, l'amour se met à sa fenêtre, le destin parcourt les avenues dans une Fiat bravo mauve, … je suis vaincue. Suy be vengutz - ciel sur ciel - l'amour rêve de photographier l'amour, chaque jour je voudrais vous voir, ce qui est passé est passé ce qui n'est pas passé n'est pas passé, analyses de l'existence.
Je vous avoue, Norpois, que j'ai fait bien des fautes - je dénonce toute autre forme de sentiment. Tout cela est véritable… ne voyez-vous pas combien votre empire est souverain - croyez moi digne de votre confiance… je ne vous saurais dire ce que tout le monde vous dit; les montagnes regardent; je donnerais tout au monde pour vous voir ici car il m'est impossible de vous parler sans vous dire que je vous aime… toujours je vous vois - ne doutez pas je vous prie que lorsque le hasard nous rassemblera, je ne vous donne les preuves les moins indistinctes de mes sentiments à votre égard… je suis dans un état d'ennui et de souffrance où vous ne pourriez me voir sans pitié; je me réveille la nuit… et je ne pense qu’à vous…
Écrivez moi par pitié et écrivez moi vite, écrivez-moi plus souvent. j’attends votre présence, m ville est une ville enflammée.
24 février 2008
Le capitaine Merle (Récit de Claude Norpois, suite)
Chapitre III : Où l’on voit qu’un merle peut être un rapace
Du bruit. Un bruit lointain, grinçant, irrégulier, métallique raclant des cailloux, brisant des branches, traînant des pierres, avec, parfois, dans son ampleur, des sons de voix indistincts, enroulés dans la masse, des craquements, heurtés dans des chocs, brisés dans des crissements et comme perdus, avalés, étouffés par la forêt enveloppante puis, soudain, retrouvés, reconnus, répercutés dans la pâte dense des arbres, devenant évidents, indéniables bientôt tant la présence du bruit s’impose créant, à distance, par son caractère incongru, sa surrection malsonnante, un silence insolite qui, aussitôt, apparaît menaçant dans l’équilibre sonore de la nature: la forêt toute entière subit l’oppression de l’attente. Puis, peuà peu, tout se précise et l’on imagine une roue broyant les galets du chemin, des voix d’hommes menant un attelage, lent, lourd, d’une avance méticuleuse. Pourtant il n’est pas encore possible de distinguer avec suffisamment de netteté la substance des paroles dites, restes de sons humains, voix roulant dans l’épaisseur des branches. L’attente en devient plus nerveuse, plus aiguë aussi. L’ensemble des sons s’approche et l’on commence, dans la masse sonore, à pouvoir distinguer la matérialité précise de chacun des sons: craquements du bois de la charrette, souffles sourds des bœufs, tintement des clochettes, grincements récurrents des moyeux, exhortations du meneur, bavardages d’un ensemble d’autres hommes. La réalité du convoi toujours invisible dans la matière végétale devient presque visible puis, au détour du chemin, apparaît une charrette de paysan tirée par un attelage de deux bœufs fauves massifs d’Aubrac conduite par un lourd bouvier trapu, cape aux pans rejetés sur ses larges épaules épaisses et, derrière — mais on ne les remarque pas dès l’abord, ce n’est que leur dialogue qui tire les regards vers eux — un autre paysant tout aussi lourd et trapu, que rien, à première vue ne différencie du bouvier, parlant avec la silhouette noire (encore imprécise sur le fond sombre de la forêt) d’un prêtre.
07 mars 2008
Arrestation (Récit de Claude Norpois, suite)
Paysage, sons, silence, convoi… Tout brutalement se fige, la troupe de Merle barre la route. Silencieux, sortis des taillis qui longent la voie, les soudards encerclent le groupe stupéfait. Merle s’avance, examine le contenu de la charrette, fait signe à ses hommes. Ils la vident: fromages d’Aubrac pour la foire du lendemain à Mende. Les bœufs sont dételés, la charrette dissimulée dans les taillis, les hommes saisis à bras le corps, attachés, entraînés dans les bois vers le camp huguenot. Paralysés par leur frayeur ils ne prononcent un mot. La traversée du bois se fait en silence, seuls les pas des hommes, étouffés par la mousse ou la couche d’aiguilles de pins entretiennent le poids du silence. Une heure de marche environ puis le petit château de Bahours pris la veille par les protestants. Les prisonniers sont enchaînés aux troncs des arbres dressés sur la petite place devant l’entrée. Merle disparaît.
Les soldats, silence terrorisant, se disposent en cercle sur les murettes basses qui entourent la place. Ils semblent attendre un acte, une chose qui se prépare et qui aurait été depuis longtemps prévue, qui maintenant va se produire, une action figée dans l’air: un soldat, lourde masse sauvage de force brute, coutelas de chasse à la main droite, traverse l’espace vide. Théâtral, lent, il se dirige vers le prêtre dont, en quelques gestes vifs et précis, il déchire les vêtements découvrant un buste sec, musclé d’homme de campagne. Visage dressé vers le ciel, yeux fermés, mâchoire crispée, tous muscles tendus pour réprimer ses tremblements, le prêtre s’offre en martyre tandis que ses deux compagnons, saisis d’irrépressibles tremblements, détournent leurs regards.
14 mars 2008
De Rachel à Norpois
Norpois ma passion
Je sors d’auprès de vous, Norpois, pour être plus avec vous que je n'étais, il y a une incohérence particulière dans ma tête. On ne peut pas reconstituer la réalité à la façon d'un puzzle, c'est dans le silence entre les mots que se tient la vérité, il faut que je vous aime éperdument pour vouloir acheter votre coeur à ce prix, il faut s'habituer à perdre ses illusions. Les impressions sont comme des couloirs. Je n'ignore plus rien des sentiments chaotiques qui agitent les gens d’ici… La nuit est transparente, paisible, étoilée. L'amour est l'amour est l'amour est l'amour est la réalité; je passe par la côte… Ici, rue G Nadaud, sur un mot que vous avez dit, j'ai pleuré… je digère le soleil… Ma ville n'en a jamais fini avec l'amour.
En fait j'ai trop peu de goût pour la solitude; rien nulle part n'est ouvert, même pas un bistro… le vent trotte le long du canal. Je vais à la chapelle des jésuites, la ville n'est qu'une ville - je suis vivante, je m'installe au coeur des sensations. Matinée de pluie d'hiver, matin ensoleillé d'automne, j'écris toujours du même lieu.
Vous oserais-je demander pourquoi vous dites tant de mal des femmes, jugez ce que tout cela peut faire sur un coeur qui n'est ni insensible ni ingrat et revenez me rassurer par votre présence. Une nouvelle période de ma vie a commencé, mais pourquoi faut-il qu'il y ait quelquefois tant de différences dans les pulsions.
Dans une lettre d'amour la perversité est plus intéressante que la normalité… Adieu, ne manquez pas de venir, si vous voulez.
Rachel
18 mars 2008
Exécution (Récit de Claude Norpois, suite)
Le geste du soldat est vif, brutal au point que seul son râle annonce le coup. La lame tourne lentement, éventre l’homme qui grimace et se tord de douleur; sans hâte elle tranche la chair, taille, écarte une large plaie rouge, luisante, fouille avec une certaine volupté le ventre, ouvre sensuellement le corps qui se noue, se tord, se roule dans l’impossibilité absolue de fuir sa souffrance. Puis, violente, une main plonge dans la plaie faisant jaillir un profond hurlement, déclanchant les rires grossiers de l’assistance, les gémissements et les pleurs des autres prisonniers. La main ressort alors du corps noué, arrache des viscère, déchire les entrailles: la foule des soldats se déchaîne, de partout fusent des cris, des insultes incitant le soldat à replonger sa main dans la viande saignante, à tirer les boyaux, saccager les tripes, faire une bouillie de l’intérieur hurlant du corps de la victime, masse rouge-bleue où la lame plonge à nouveau, taille, tranche, découpe, sabre avec une hâte de plus en plus grande, une excitation visible, évidente. Le soldat, drogué par les cris, les vociférations de joie, les sanglots étouffés, les lamentations, les huées, les geignements, les plaintes, les acclamations, les pleurs, jette vers le ciel la provocation de paquets mous de viande saignante qui s’écrasent ça et là sur le sol de la petite place du château de Bahours maintenant presque obscure. La victime ne se décide pas à mourir, elle geint doucement, sans force, incapable de crier, emmaillotée dans ses douleurs intolérables. Regards vitreux, bouche ouverte, corps écartelé sur le sol humide, elle respire avec peine; ses compagnons impuissants, apeurés, regardent mourir cet homme qui fut leur ami avec comme seule compassion l’invasion de la peur qui les fait se recroqueviller sur eux mêmes. Soudain, comme lassé du spectacle, chat fatigué de jouer avec le mulot qu’il a capturé, le soldat lève une dernière fois sa lame, égorge l’homme à terre le vidant du sang qui lui reste encore. Le silence se fait, la tension est énorme. Merle réapparaît alors: un signe et les autres prisonniers sont détachés… — Partez, dépêchez-vous, vous êtes libres… Demain, à la foire, vous raconterez ce que vous avez vu. Les habitants ont encore le temps de se convertir à la vraie foi.
Un des soudards dit à l’oreille du soldat le plus proche de lui : — Avec lui, j'attaquerais l'enfer, fût il plein de 50000 diables. Le capitaine Mathieu de Merle, baron de Lagorce, n’entend pas. il est déjà reparti vers d’autres taches. Les soudards chassent les paysans tétanisés par la peur, les obligent à repartir vers Mende puis, par petits groupes, vont se coucher dans les maisons du village conquis.
Bientôt, sur la place apaisée par la nuit, ne reste plus que la clarté vague du cadavre nu du prêtre.
19 juin 2008
D'Albertine à Norpois
Ciel sur ciel. Matin de pluie, matinée où la grisaille baigne tout, des tours griffent mon espace; il me faut m'habituer à perdre mes illusions…
J'aime plaire, Norpois, je laisse sans le vouloir échapper toutes sortes de signes Je vous ai dit en imagination toute la nuit les plus belles choses du monde. Toute lettre d'amour avance en effet dans l'entrecroisement des aveux vrais ou secrets. Mais je vous sais indifférent, pourtant je vous pardonne; la mémoire du passé et l'angoisse de l'avenir me glacent sur le présent… Jugez ce qu'il paraît à d'autres à qui votre passion serait superflue; je me suis prise d'un amour subit pour l'exercice, fatiguer mon corps pour oublier les douleurs de mon cœur car tout dépend de vous… si vous m'aimiez autant que je vous aime, vous ne douteriez pas de mon élancement… quand je vous vois le reste de l'espace s'efface - j'aime trop pour m'emporter contre vous, quand je vous contemple, quand chacun de vos mouvements porte le délire dans mes sens, un geste de vous me repousse et me fait trembler.
Norpois, my dear Norpois, je suis prête à me ruiner pour vous - la passion me rend trouble, je suis convaincue être née pour vivre de grandes choses - je ne devine pas les raisons de l'amour; je ne suis plus à moi, je ne peux plus répondre de moi - malheureuse que je suis. Si vous voulez ma mort, je vous irai porter une arme; comment dire cela; je suis certaine que vous m'entendez mieux que je ne m'exprime; comme je serais heureuse si votre coeur sentait qu'il lui manque quelque chose.
Vous êtes, Norpois, le seul héros de mes rêves - je ne passe que de mauvaises nuits et suis au désespoir,
Albertine.
04 août 2008
Nuit de Noël (Récit de Norpois, suite)
Donc…
Chapitre IV, dans la paix d’une nuit de Noël
Il a neigé dans la nuit mais les derniers nuages se sont effilochés et une lune ronde, pleine, grasse, ironique occupe la plus grande partie du ciel; le fond de la vallée est éclairé de la vapeur de sa lumière bleutée perçant la surface homogène de la neige, une lumière froide, pâle, mystique semblant monter du sol vers le ciel, donne à cette nuit de Noël 1577 une allure irréelle magique, rassérénante et, au fond du trou de la vallée du Lot, la petite ville écrasée par les deux flèches orgueilleuses de sa cathédrale démesurée, enserrée dans son enceinte de murailles aux trente tours orgueilleuses, a, comme un miracle, quelque chose d’imprévisible.
Avançant avec une précaution extrême, les uns dans les pas des autres pour minimiser les craquements de la neige qui commence déjà se geler en surface, les soudards de Merle, sortis des bois le plus tard possible, en ont les yeux émerveillés, s’arrêtent un instant comme éblouis par le calme équilibre paisible de cette ville enchantée : voici donc cette Sodome dont on leur a tant parlé, cette ville d’abominations catholiques. Sans un mot, Mathieu Merle la leur désigne du doigt et chacun sait que, désormais, elle lui appartient en partie. La ville est à prendre comme toutes les autres qu’ils ont déjà prises, elle est leur proie désignée, leur propriété commune, rien ni personne ne les arrêtera. La ville est à eux, ils vont lui écarter les cuisses, la forcer comme une pute, la faire saigner car Dieu — et le capitaine Merle — est avec eux qui les a menés jusque là, leur a livré toutes les villes du Gévaudan, a fait tomber le jour précédent cette masse de neige qui semblait protéger la ville mais l’enfermait dans la fausse tranquillité de son ouate et maintenant l’éclaire pour eux comme un arbre de Noël, pour cette fête qu’il leur promet.
10 août 2008
Retour sur le récit de Claude Norpois
Bon, c’est vrai que l’écriture de Claude Norpois n’est pas époustouflante, il ne sait pas vraiment décrire, il ne se pose pas les problèmes de la description, elle est là parce qu’à un moment donné il lui faut donner quelque cadre à ce qu’il raconte… C’est pas suffisant… Il est vrai que ce n’est qu’un simple feuilleton dans un canard local et que ça lui permet simplement de mettre un peu de gras dans sa soupe au choux, mais quand même. En tous cas ça ne me suffit pas… Chais pas mais si j’avais à raconter la nuit de Noël où le cruel Capitaine Mathieu Merle avait attaqué la ville, il me semble que je m’y prendrais autrement.
Supposons que je puisse remonter le temps, de ma fenêtre j’occupe une position idéale, je dis ce que je vois, ça suffit. D’abord le paysage entièrement blanc, les deux versants de la montagne coulant vers la ville aux trente cinq tours de garde, comme si elle s’élevait sur du vide, flottait dans la surface monotone, idéale de la neige qu’aucun pas n’a encore pollué. Même l’unique chemin qui traverse la ville de part en part le long du trait noir de la rivière reste invisible. La ville est un ovni poussé nulle part et qui semble centre de toutes choses car elle capte la totalité du regard tant la neige efface les versants de la montagne. Au centre la cathédrale, deux flèches pures, verticales, d’un beige gommé par la lumière lunaire, aux reliefs soulignés par la neige qui s’est déposée sur toute surface horizontale. Tout ça illuminé par la lune (en fait on n’en sait rien mais ça fait quand même mieux, Norpois a raison sur ce point). La neige est bleutée par la clarté lunaire, la neige atténue à la fois et donne du relief aux choses. La ville est calme, on pourrait même croire qu’elle est endormie au chaud sous sa couverture de neige, ça et là, des nombreuses cheminées montent des panaches de fumée légère, bleutée aussi, un paysage rare, exceptionnel même, un paysage de rêve, le symbole même de la paix, du bonheur, de l’équilibre, de l’harmonie (le conte de fées n’est pas loin).
Les épaisses forêts obscures du plateau Nord, où la neige ne pénètre pas tant la densité des pins est grande, semblent lointaines. Personne ne peut soupçonner les forces noires qui se sont mises en mouvement et pourtant… Les hommes de Merle, une bande de soudards vêtus de haillons accumulés pour résister au froid, sales, hirsutes, puant, a progressé lourdement tout au long du jour, ils sont maintenant à l’orée attendant que l’ordre de sortir de la forêt leur soit donné. Ils piaffent d’impatience, la buée de leurs souffles semble celle de sangliers furieux prêts à charger qui les dérange.
18 août 2008
Les Norpois
Peter Peterson ne semblait vivre que dans l’ici et le maintenant ce qui donnait à sa présence, malgré une volonté de retrait qui se manifestait dans la modestie de ses attitudes et la parcimonie réfléchie de ses paroles, une intensité rare: malgré lui peut-être, il rayonnait, on ne le voyait pas toujours, on ne l’entendait pas toujours mais il était là et personne ne pouvait mettre en doute son être-là. Il était de ces êtres dont, comme la chaleur, l’odeur, la radioactivité, les ondes, la réalité physique n’est pas directement perceptible mais dont, pourtant, les effets sont immédiatement sensibles; une force, une évidence.
La première fois que j’éprouvais cela, c’était il y a une quinzaine d’années, j’étais alors de passage chez les Norpois. Gilberte Norpois était une de mes amies d’enfance et quand son mari fut nommé consul dans un pays d’outre-méditerrannée, elle m’invita à venir passer quelques temps chez eux pour me faire découvrir ce pays pour nous encore exotique: les écrivains sont réputés avoir besoin d’expériences directes pour nourrir leurs livres de matière. Bien que je ne sois pas persuadé de la justesse de ce lieu commun, j’acceptais. L’idée de me laisser vivre un certain temps n’était pas pour me déplaire et je savais plutôt agréable la vie chez mes riches amis. Sur ce point je ne me trompais pas, les Norpois brûlaient leur vie par tous ses bouts, ce n’étaient que fêtes, réceptions, voyages, excursions, soirées sur leur yacht, rencontres diverses, inventions de moments plus extravagants les uns que les autres. Les Norpois n’avaient aucun préjugé, détachés de toute contrainte matérielle grâce à leur fortune personnelle, d’une santé éblouissante et dans la force de l’âge, ils se permettaient toutes les fantaisies même les plus extravagantes, capables aussi bien de passer, au terme de longues randonnées en quatre-quatre, la nuit dans un village reculé de la montagne à voir des danses archaïques et écouter des chants locaux que d’inviter, dans la vaste villa qu’ils avaient loué sur la côte, deux ou trois quatuor à cordes pour les mettre en compétition. Leur fantaisie, celle de leurs hôtes, était leur guide.
27 août 2008
Prise de la ville (feuilleton de Norpois)
Voici donc la suite du feuilleton de Norpois. Je ne mets pas de guillemets, ça me fait gagner du temps :
Les soudards sont cachés à l’orée de la forêt attendant le signal de leur capitaine qui, lui attend que la cloche de la cathédrale sonne l’élévation de l’hostie et du calice de la première des trois messes de la nuit de Noël, la messe dite « des anges ». Il fait froid, la respiration des hommes produit de petits nuages de vapeurs. Tous sont silencieux et tendus. Soudain, on entend au loin, amortie par la neige, le son de la «Non Pareille», plus grosse cloche de toute la chrétienté, symbole de l’orgueil de cette ville catholique que Mathieu Merle déteste. Souriant au souvenir de la funeste prédiction de Nostradamus — Ol toc de la campano, Mendé malo sepmano", (quand la cloche sonnera, Mende mauvaise semaine aura) — il agite son flambeau dans la nuit et se précipite en courant sur la pente raide qui tombe vers la ville blôtie au creux de la vallée du Lot. Derrière lui se jette en silence la meute affamée de ses hommes. En quelques minutes ils sont sous le remparts de la ville anesthésiée par sa confiance dans le miracle de Noël, aucun guetteur ne les a vus, aucun homme d’arme n’a, sur les remparts, donnés l’alerte. La cloche qui appelle à la messe s’étant tue, la ville n’est plus que silence et paix. Les hommes de Merle sont maintenant assemblés autour de la porte du Chastel, une échelle rapidement dressée contre la muraille, Merle monte le premier, saute sur la courtine rapidement suivi par plusieurs de ses hommes. Aucun homme d’armes n’est en vue, toute la population très catholique de la ville semble être à la messe confiante dans la protection de sa foi. Les hommes descendent des remparts par les escaliers, ouvrent la porte, le reste de la troupe s’engouffre dans l’étroite rue du Chastel, puis dans la rue Notre Dame, arrive à la cathédrale. Merle divise ses troupes en trois groupes, une partie de la troupe se masse avec lui devant le portail Nord d’où proviennent les sons de la messe pendant que les deux autres groupes contournent le bâtiment pour entrer par le portail principal, celui de l’Ouest, et le portail Nord. Merle attend quelques minutes, aucun de ses hommes ne parle mais leurs regards sont ardents et leurs muscles tendus. Alors Merle ouvre brutalement la porte, épée à la main droite, poignard à la main gauche, il s’élance dans la cathédrale donnant ainsi le signal du massacre.
