05 septembre 2005
7 heures 15, Valbelle
L'espace s'entoure d'espace… Lui se tient dans le silence devant cet arrangement qui est fait depuis toujours.
La mort n'a jamais tué personne.
Pierres.
Rien, l'agitation en lui-même, les minutes, les secondes, le vent. Tout
lui parle par signes. Il pense aux milliers d'hommes qui autrefois
habitaient ces terres, aux longues listes de noms sur les petits
monuments aux morts des villages. Il est poussé, regarde autour de lui,
se dit des paroles qui lui apprivoisent le cœur.
Quelques pins solitaires torturés par la chaleur, le froid et le vent lui rappellent les rigueurs extrêmes du climat.
07 septembre 2005
8 heures : de Pradals aux falaises au-dessus du Temple (Bréauté 02)
Devant lui la roche s'arrête brusquement, tombe à pic ; des sapins contorsionnés s'accrochent aux bords…
Le
chemin de sa mémoire est tortueux. Bréauté a besoin de parler à ces gens
qu'il ne connaît pas, même s'il redoute leur rencontre. Personne : il
est dans la nature des lieux où même les serpents se sentent
seuls. La nature humaine le fait sourire, il voudrait un langage
sauvage. Il rêve que les mots puissent prendre le goût intérieur des
herbes. Il attend quelque chose, ne sait quoi, mais attend… Il noue en
lui les éléments du temps. L'air frais est léger comme une eau fine.
Plantes rases et rares, pierres sèches, quelques arbres épars, plus ou
moins de bosquets, la mise en espace ne joue que sur quelques variantes
si fragiles. Les toits ne sont qu'éboulis rocheux parmi d'autres.
D'un geste vif de son bâton, Bréauté coupe la tête des chardons.
19 septembre 2005
12 heures : Cabrières
Rien
ici ne lui est étranger : "Conservez-moi cette terre, juste ce qu'il
faut pour que j'en jouisse en solitaire !" La plupart des événements
sont indicibles. Il ne s'oublie pas, est en possession de lui tout
entier ; en cet instant unique, il est égal à lui-même. Genévriers, il
s'étonne. Dans les sons infimes, presque imperceptibles du monde, il
reconnaît la présence obsédante de voix déjà perçues. L'exaltation que
provoque en lui la profondeur orgueuilleuse de sa solitude est
contaminée par la certitude de l'ennui qu'il éprouve à vivre. Il se
tient dans le silence devant cet arrangement qui est fait depuis
toujours. Il suffit qu'une voix vienne pour que tout le reste soit
oublié. Il poursuit sa route, sans but véritable ; il marche… Il
aime les mots lavés par la pluie, usés par le soleil. Un oiseau dans
l'air serait le bienvenu ! Une ombre courant devant lui, sans qu'il en
voit la cause, sur la route blanche et déserte au soleil, le fait
tressaillir.
La plaine ne se termine qu'au ciel.
21 septembre 2005
13 heures : de l'à-pic de St-Chély-du-Tarn à Montignac (Bréauté 08)
Il ne sait plus très bien où il va, il y a tant à faire…
Le
soleil paraît sans mouvement. "Comme le temps va vite !" Il faut se
méfier de ça, et bougrement, même… Sa gorge est douloureuse de cette
langue qui ne sait se dire. La règle du jeu est timide : peut-être ne
s'agit-il que de savoir mourir ?… Il ne veut pas rêver trop fort, a
peur de réveiller ses doutes.
Vert-sang, vert-ocre… Bruns…
Quelques pins solitaires torturés de chaleur, de froid et de vent
souilgnent l'extrême rigueur du climat… Les toits ne sont qu'éboulis
rocheux parmi d'autres.
07 février 2007
12 heures, vers Vallongue
Toujours ses pensées vont à sa rencontre, sa parole est lourde, épaisse comme l'argile humide, il court le risque du souvenir. La nature se grave dans l'air: il respire, se rappelle, marche. Collines après collines transforment la beauté en distance rendant impossible de savoir quel miracle pourrait se produire ici, l'air est pesant et impassible; cette immobilité des choses, cet ennui harmonieux, cette monotonie ont pour lui un charme, une douceur profonde qu'il ne saurait oublier. Il n'est pas vrai que le silence parle. Même l'herbe lui résiste qui n'a ni la tendreté de celle de la plaine, ni sa mièvre douceur. Seules les mouches l'accompagnent sans crainte. Dans le lointain, un troupeau de moutons se confond avec les pierrières. Il aime l'infini de sa marche sur les sentiers sombres. Il ne vit que s'il relie. Il n'ignore pas qu'il y a des cieux de nuages et des bleus et des soleils ailleurs.
Trop de mots. Il faut passer lorsqu'on ne peut plus aimer. Il a peur qu'il arrive quelque chose… Mais que pourrait-il arriver? Il sourit, chantonne, songe, songe, se sent bien. Rien n'est fait pour attirer. Il cherche une langue qui dirait l'indicible.
Une plante jaune au bord d'un talus, une espèce de sauge, brille au soleil, solitaire dans la lumière. L'herbe est rare et cassante. Toute joie veut l'éternité de toute chose. Les petites collines sont parsemées de tâches vertes. Des ombres rapides et brusques courent sur les herbes sèches. Il se dit que les hommes ont abandonné les contrées où la vie était dure car ils avaient besoin de chaleur. Il éprouve comme un vague sentiment de reproche : regret d'avoir abandonné ce pays, rage d'avoir été contraint à l'abandon; le paysage lui paraît soudain vaguement hostile, passé et présent luttent en lui comme anges et démons. Le temps passe. Il pense que c'est bon de marcher ainsi, infiniment… Blanc cassé, blanc, la lumière, blanche, n'est plus qu'une buée sur le ciel.
22 juillet 2007
Chambastion, 10 heures 55
Il va sans savoir où il va, et plus sûr de ses pas que si une volonté lucide le menait. Il sait que c'est bon de marcher ainsi, infiniment… Terre, blanc… Il a besoin de compagnons vivants. Enchevêtrements de buissons épineux et amoncellements désordonnées de pierres protègent sa vue de la tentation de la civilisation. Il ne vit qu'en plein vent, essaie d'appréhender le fortuit, d'écrire le livre du monde désordonné dans lequel il vit.
Le paysage, c'est à l'intérieur de lui-même qu'il le porte au point qu'il se demande parfois si tout ce qu'il parcourt là est un monde réel ou, plutôt, s'il n'est pas de l'ordre de l'imaginaire. Il pense que les hommes ont abandonné les contrées où la vie était dure car ils avaient besoin de chaleur, n'a rien dit, rien fait, rien représenté, rien accusé, revendiqué, ne possède rien. Les forêts et les rochers se taisent. Quelles traces restera-t-il de ses propositions ?
Il y a toujours quelqu'un qui manque auprès de lui même s’il sait finalement où aller.
Il réfléchit que le temps va s'étirer encore.
09 août 2007
Au-dessus de Meyrueis, 17 heures 25
Il devait pourtant exister autour de lui une trace de son passé qui lui serait accessible !… Plantes rases et rares, pierres sèches, quelques arbres épars, plus ou moins de bosquets, la mise en espace ne joue que sur quelques variantes fragiles. Ses pensées s'embrouillent. Les rencontres se réduisent ici à peu de choses, parfois un chercheur de champignon silencieux, quelques oiseaux lointains, au détour d'un bosquet un écureuil fuyant sur une branche, un lapin de garenne affolé… Il se souvient de ce jadis si proche encore. Il essaie de ramener à la surface de sa mémoire une journée, un matin, une heure… Il rêve à son enfance. Le vent a cette qualité rare d'être porteur d'éternité. Que ce soit trop plein de soleil, pluie ou brouillard, l'espace se dilue dans l'espace. Il prend ses distances. Il y a de l'amertume dans le vin du meilleur amour. Pierre jaune… Où est le devenir? La vie n'est peut-être rien d'autre que ce souffle léger sur les herbes jaunies dans la chaleur de l'été. Comment gagner ce fragile et absurde pari où chaque destin se joue sur celui des autres? Perdu dans ses pensées, un jeune garçon qui lui ressemble est assis sur un rocher.
Une couronne de noms tourne dans sa tête. L'au-delà reste pour lui une notion abstraite. Toute son histoire personnelle n'occupe que trop peu d'années. Il n'est pas vrai que le silence parle. Le soleil paraît sans mouvement. Il sait que la seule conversation intéressante a lieu quand personne n'entend. Quelques nuages paressent dans la brise. Il est dans une sorte de station incompréhensible de l'esprit. Le silence lui est suspect. Les lointains se perdent dans de molles ondulations, à la plaine ont succédé les combes, le paysage tout entier baigne dans la couleur verte, un vert comme suri de jaune. Ocre-vert sur terre brûlée… Toutes les odeurs d'herbes se mêlent. Aussi loin qu'il peut voir, il n'y a que de la lumière sur les champs déserts. Peut-on arrêter le temps qui passe ? Il réfléchit que ces lieux sont insensibles au temps, aux passages des hommes, ignorent tout de leurs folies.
02 septembre 2007
Vers 17 heures 10
Bréauté observe le ciel, l'horizon, guette l'espace, respire. Parfums, flâneries, rires. "C'est toujours compliqué et délicat de faire revenir les morts, de souhaiter leur retour…" Un petit cri, un battement d'ailes, un remuement dans l'herbe suffisent pour qu'il lève les yeux et reste l'oreille tendue. Vert-rouille. Il n'a de goût que pour la terre et les pierres. Il reste immobile, ne sait que faire. L'air est empli d'odeurs de terre. Il ne peut se laisser distraire par les à-côtés. Il va à gauche, à droite, sans plan préconçu. Les pierres méditent sous la lumière. Qu'est-ce que l'homme pour qu'il ose faire des projets ? Il a conscience que ses yeux cherchent à voir derrière les objets. Genévriers ocre-jaune… Un nuage le pénètre de son ombre. Rien n'existe ici que par le silence. C'est le beau silence.
Il ne saurait dire exactement d'où lui vient son sentiment de détresse.
18 septembre 2007
Au travers des Clausis, 7 heures 15
Pourra-t-il jamais acquérir la sérénité ?… Posés ça et là comme des pièces d'échiquier, des pins minuscules creusent l'espace. Bréauté a coutume de se laisser emporter par ses rêves. La tête lui tourne, pourtant il se sent plein de force et d'assurance. Sur sa droite, une vieille bergerie éventrée expose la voûte étonnamment grossière de son toit de grosses pierres. Sa rage est inaccessible. Tout ce qui est inquiétant dans l'avenir est plus familier et plus rassurant que le présent. Il appelle les paroles qui apprivoisent le cœur. Entièrement façonné par l'homme, le paysage révèle sa nature dure et fière. Un monde plein de souvenirs et d'espérance… Il n'a pas dormi, à peine s'il a mangé depuis plusieurs jours. Toute joie se veut elle-même. Sa bouche est pleine de mots, de noms perdus… Personne ne peut comprendre son trouble. Des étendues, des étendues de petits plis, des étendues de perplexité, de désolation, de souvenirs…
Il pense au passé… Le silence devient de plus en plus profond. Le sol a ici une pudeur extrême. Le paysage est minéral. Il traîne derrière lui le poids de sa mémoire. Il ne s'oublie pas, il est en possession de lui tout entier et, en cet instant unique, il est égal à lui-même. Plus loin l'ombre de son grand-père, laguiole à la main, se penche vers la terre, cueille des oreillettes dans l'herbe presque rase. C'est maintenant qu'il est chez lui! C'est par l'observation de son passé qu'il est parvenu à savoir qui il est. Dans sa tête, les mots s'amoncellent en tas de pierres irrégulières et brutes. Il aperçoit une silhouette humaine. Le bruit de ses pas ne sonne plus déjà que dans le souvenir. Le monde est là, il en fait partie. Dans sa tête tout est en grand désordre. Peut-être rêve-t-il à un autre monde… L'au-delà reste pour lui une notion abstraite. Il ne laisse rien de lui au-dehors.
25 septembre 2007
La Garde, 18 heures 17
Le rythme court des genévriers creuse l'espace, l'air est frais et léger comme une eau fine, dans sa timide pudeur, le décor bronche, se dérobe, Bréauté fuit soigneusement les rares silhouettes humaines qui s'esquissent sur l'infini du plateau. Il rêve de douter sérieusement de l'existence, tente toujours de se prouver qu'il est bien vrai qu'il vit. Le silence l'attire - lui fait peur… Un oiseau qu'il suit du regard, le chemin qui continue et se perd dans l'espace, le remplissent d'un sentiment d'évidence pensive. Son cœur est triste jusqu'à la mort de nostalgie et d'anxiété. Les pierres méditent sous la lumière. Tout est désert. Il respire… L'énormité du silence sonne comme une cloche sombre. Une plante jaune au bord d'un talus, une espèce de sauge, brille au soleil, solitaire dans la lumière. Il aspire à tout ce qui peut arriver. Dans sa mémoire des voix enfantines s'appellent. Il aime genévriers, murmures, collines. L'herbe est rare et cassante.
Sa conscience d'exister s'accompagne de la crainte de mourir. L'herbe n'est verte que dans les creux. L'espace paraît soudain sensible, clair et liquide, comme une chose que l'on pourrait absorber, boire. Le décor se met en place. Dans l'immobilité approfondie ne bougent que de vagues touffes d'herbes. Dans ce désert-paysage il regarde marcher ce vieux paysan bossu chez qui, enfant, il aimait tant aller boire une limonade, transforme ce qui existe en fonction d'un avenir possible qu'il aimerait rendre probable, s'installe au cœur des choses: il a la nostalgie au cœur. Il sait que le plateau ici a tout d'une image.
Il y a une antiquité vénérable dans les gestes des hommes. Toute chose a deux visages: le visage de ce qui passe, le visage du devenir. Il voudrait que son regard soit un flux de rayons, que résonne dans son corps un monde d'harmonies, cherche la terre et sa lumière bleue dont on lui a tant parlé. Terre de ses ancêtres… Lui viennent à l'esprit des expressions stupides et rabâchées : "mer herbeuse, vallonnements tranquilles, houle des collines…". Il y a quelque chose en lui qui est de demain, et d'après-demain, et de l'avenir. Le bruit de ses pas ne sonne plus déjà que dans le souvenir. Il cherche dans la solitude le chemin qui mène à lui-même.
