Écrits de Marc Hodges

Éléments de l'HyperFiction dynamique et répartie La disparition du Général Proust.

28 mai 2009

Enquête dans un monde virtuel

Laurence se lève, enfile un long tee-shirt. Elle semble réfléchir :

- Tu sais que j’adore les romans policiers !
- Oui… bien sûr !
- Fais-moi vivre un roman policier… ce serait un merveilleux cadeau de Noël !
- Trop tard !
- Trop tard ?”
- J’ai déjà ton cadeau de Noël. Je n’en changerai pour rien au monde !
- Fais-moi donc un cadeau pour rien. C’est encore mieux. Prouve-moi que tu n’exagères pas… Résous une énigme, n’importe laquelle !

Blaise réfléchit un instant :

- Pourquoi pas ?… Choisis une lettre !

Laurence n’hésite pas :

- M, comme je t’aime !

Blaise manipule sa télécommande. Sur son écran s’inscrit le chiffre 311 suivi d’une liste :

Macao
Maceio
Mâcon
Madang
Madras
Madrid
Magar
Magdebourg


- Ce sont toutes les villes du monde dont le nom commence par “M”, il y en a 311, choisis un nombre entre 1 et 311 !
- Je suis née un 25 mars, donc 253 !

L’écran affiche “Montréal”…

- Ne m’accuse pas de tricher… Nous sommes le 21 décembre 2015, il est 17 heures 45, nous habitons Londres et nous allons mener une enquête à Montréal, à cinq mille deux cent dix kilomètres d’ici où il est actuellement 13 heures 45… Satisfaite !
- D’accord, ça commence bien, on dirait du Colin Baxter… Jouons donc à l’inspecteur Morse.
- Arrête de déconner… Que préfères-tu : un vol, un viol, un crime, une escroquerie ?
- Un crime, c’est plus stimulant !

Blaise Carver manipule sa télécommande, sur l’écran s’affichent “Les faits-divers de la semaine du lundi 14 au dimanche 20 décembre”, série d’articles brefs reprenant tout ce que la police de Montréal a communiqué aux journaux locaux…

- Choisis !

Laurence semble tout à fait intéressée. Tout en brossant ses cheveux, elle parcourt les faits-divers, réfléchit, en lit un à voix haute :

- Voilà ce qui pourrait être un beau crime : “dimanche 20 décembre, un voyageur d’une trentaine d’années, Monsieur Hamid Kharamidov, a été trouvé assassiné dans une chambre du Hilton Bonaventure en plein centre de Montréal. D’après les premières constatations de la police, la victime aurait été tuée dans l’après-midi du samedi 19 décembre. Divers éléments donnent à penser qu’elle aurait succombé à des jeux sado-masochistes. L’inspecteur Jordan Baker, de la police de Montréal, oriente son enquête vers les milieux homosexuels…” Ça c’est intéressant. Qu’en penses-tu ? !
- Kharamidov ou un autre, pas de problème… Veux-tu commencer tout de suite ?
- Hélas, tu sais bien que j’ai pas le temps. J’ai rendez-vous chez ma sœur à Herbrand street, je ne suis pas en avance. Commence sans moi, tu me raconteras.
- Je t’adore !
- Moi non… Je te déteste même, dit-elle dans un sourire qui dément ses paroles !

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07 juin 2009

Informations

- Zut, s’écrie Baker, un Ouzbek, ça va pas nous faciliter la tâche… Savez-vous si l’Ouzbékistan a adhéré à Interpol ?
- Où ça se trouve l’Ouzbékistan, demande Michaelis ?”
- Quelque part en Asie Centrale, je crois… J’y suis jamais allé et vous !
- Un pays paumé !
- Vous vous chargez de ça, Buchanan, demande Baker ? Essayez de me trouver tout ce que vous pouvez sur ce Kharamidov.

Buchanan, comme a son habitude répond d’un grommellement qui doit tenir lieu d’acquiescement.

- Vous voulez autre chose, demande le documentaliste ?
- Bien sûr… Un tableau de tous ses déplacements dans l’hôtel !
- Vous voulez savoir tout ce qu’il a fait ?
- Tout à fait !
- Voilà, dit le documentaliste !

Sur l’écran, s’affiche une liste :

Hôtel Hilton Bonaventure Montréal (USA), Chambre 1534
Mouvements du client 25 521

Mercredi 16 décembre 2015 :

18 h 03    entrée dans la chambre 1534 après autorisation
20 h 10    sortie de la chambre 1534
20 h 20    accès au restaurant “Le Club”
21 h 25    sortie du restaurant “Le Club”
21 h 35    accès au “Blue Bell Bar”
22 h 25    entrée dans la chambre 1534
22 h 27    demande télévision, chaîne Pay Per View
    n°35, vidéo “on demand”, film classé X
    facturation : 5 $

Jeudi 17 décembre 2015 :

00 h 02    extinction de la télévision
09 h 00    livraison du petit déjeuner en chambre
    agent 116 : facturation 6 $
10 h 00    sortie de la chambre 1534
13 h 01    entrée agent d’entretien n° 225
13 h 21    sortie agent d’entretien n° 225
17 h 10    entrée dans la chambre 1534
17 h 12    accès au web, travail sur réseau par serveur
    adresse : khamid@www.francfurt.al
19 h 03    arrêt du travail sur réseau : facturation 23 $
19 h 35    sortie de la chambre 1534

Vendredi 18 décembre 2015 :

01 h 32    entrée dans la chambre 1534
10 h 06    livraison du petit déjeuner en chambre
    agent 111 : facturation 6 $
11 h 01    sortie de la chambre 1534
13 h 02    entrée agent d’entretien n° 225
13 h 21    sortie agent d’entretien n° 225
22 h 03    entrée dans la chambre 1534
22 h 05    demande télévision, chaîne publique n° 221
22 h 35    utilisation du bar : un cognac : facturation 7 $
23 h 52    arrêt de la télévision

Samedi 19 décembre 2015 :

09 h 53    livraison du petit déjeuner en chambre
    agent 123 : facturation 6 $
10 h 15    accès au web, travail sur réseau par serveur
    adresse : khamid@www.francfurt.al
12 h 31    arrêt du travail sur réseau : facturation 26 $
12 h 45    livraison du déjeuner en chambre
    agent 109 : facturation 6 $
13 h 23    entrée personne X…
13 h 33    utilisation du bar : un Schweppes,
    un Whisky “Aberlour” : facturation 9 $
16 h 07    sortie personne X…

Dimanche 20 décembre 2015 :

13 h 24    appel agent n° 225 au 0000
13 h 26    entrée agent n° 225, chambre 1534
13 h 34    sortie agent n° 225, chambre 1534
13 h 35    arrêt d’enregistrement des informations sur
    les mouvements de la chambre 1534.

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11 juin 2009

Autour d'un meurtre

- Voilà des informations, dit Baker. Comme ça c’est clair… Qu’en pensez-vous Michaelis ?
- Kharamidov a été tué le 19 décembre, entre 13 heures 23 et 16 heures 07 !
- Pas tout à fait, entre 13 heures 33 et 16 heures 07 puisqu’à 13 heures 33 il semble qu’il ait pris un verre. Le rapport d’autopsie nous le confirmera sûrement. Peut-être même avec plus de précisions !
- Bon, okeye… et alors ?
- Alors, vous avez plein de boulot… Tâchez de savoir ce que Kharamidov a fait les 17 et 18 décembre, où il est allé, qui il a rencontré… Il ne se cachait manifestement pas, sinon il aurait payé avec une smart card qui laisse moins de traces, pas avec une carte de paiement. Ce bonhomme n’avait rien à se reprocher.
- Il regardait des films X…, fait remarquer Michaelis.
- Ce n’est pas un délit… À propos, on peut savoir quel film ?
- Sans problème, dit l’informaticien, suffit d’utiliser le code d’accès universel délivré par le juge… Voilà.

“Accès du Mercredi 16 décembre 2015, 22 h 27, chaîne Pay Per View n°35, serveur CCC de Houston (USA), vidéo on demand, choix du film 2312, facturation 5 dollars, film classé X, accès restreint, durée 84 minutes, metteur en scène Carl Durand, titre : Des mecs et des hommes.

- Vous voulez un résumé, demande le documentaliste ?
- Inutile, je ne crois pas qu’il m’apprenne grand-chose.
- Autre chose ?”
- Bien sûr, tous ses appels et tous les coups de téléphone qu’il a pu recevoir.
- Le client est roi, sitôt dit, sitôt fait, … Voulez-vous savoir ce qu’il a payé ?
- Non, aucun intérêt, mais quand, où, combien de temps !
- Pas de problème !

16/12 : 18 h 18    00.33145533211    8 minutes
16/12 : 18 h 36    144231534    7 minutes
16/12 : 18 h 54    00.2258234052    7 minutes
16/12 : 19 h 13    00.33145533211    6 minutes
16/12 : 19 h 36    148213333    12 minutes
16/12 : 19 h 50    148213333    3 minutes
17/12 : 09 h 05    144231534    5 minutes
17/12 : 09 h 11    148213333    21 minutes
17/12 : 19 h 15    00.30141533521    2 minutes
17/12 : 19 h 19    00.3434941333    5 minutes
18/12 : 10 h 18    036405721    11 minutes
19/12 : 10 h 33    00.8134255332    7 minutes
19/12 : 12 h 47    144231534    3 minutes
19/12 : 12 h 53    168183123    2 minutes
19/12 : 12 h 57    168105321    6 minutes
19/12 : 13 h 11    003014153321        3 minutes

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18 juin 2009

Un crime sexuel

— XIII —



Montréal, lundi 21/12/2015, 13:38:48


- Aucun doute, c’est un crime sexuel !

Comme à son habitude, l’inspecteur Michaelis saute aux conclusions…

- Le labo signale des tâches de sperme sur les draps de l’hôtel et, tenez-vous bien, deux spermes différents… Kharamidov ne pouvait pas être seul… De plus, toutes les analyses faites sur le corps confirme qu’il a été étranglé pendant qu’il faisait l’amour !
- En quoi le fait d’être tué en faisant l’amour prouve qu’il s’agit d’un crime sexuel, demande Baker ?
- Qu’est-ce que ça peut être d’autre ?
- Un accident. Ce ne serait pas la première fois que des jeux érotiques tournent mal. Un suicide aussi, Kharamidov aurait pu demander à son ou à ses partenaires de l’aider à mourir… Vous allez toujours un peu vite, inspecteur Michaelis !”
- Bon, okeye… En tous cas, il est mort en faisant l’amour !
- Vous êtes sûr de ça ? Il a pu être tué longtemps après, dans son sommeil, par exemple !
- Le labo est formel, dit Buchanan, éjaculation et mort ont été à peu près simultanées !
- Son ou ses assassins, si assassin il y a, est soit un pervers raffiné, soit un être très charitable. Il y a de pires façons de mourir… Que savons-nous d’autre ?
- Le labo ne signale que deux spermes différents !
- La probabilité qu’ils ne soient que deux est forte. Mais ce n’est pas une certitude !
- D’après le rapport d’autopsie, il serait mort vers 15 heures 30, à quelques minutes près, ajoute Buchanan.
- Ça confirme ce que nous pensions… À quelle heure le ou les criminels ont-ils quitté la chambre ?
- Les données d’enregistrement de la chambre indiquent une sortie à 16 heures 07, grommelle Buchanan.
- Donc presque trois quart d’heures plus tard… Vous ne trouvez pas ça étrange ?

Jordan Baker est assis à son bureau. En face de lui Michaelis, debout, accoté à une fenêtre regarde la neige qui semble couler en lourdes cascades le long des tristes façades grises des gratte-ciels. Le ciel est complètement bouché, la visibilité ne dépasse pas quelques dizaines de mètres. Michaelis déteste ce temps : il va encore devoir déblayer l’accès à sa maison… Buchanan, en chemise d’hiver à grands carreaux bleus et rouges, est assis, sur une des deux chaises de bureau, dans le coin droit de la pièce, près de la porte… Le silence s’installe quelques secondes. Le temps de la réflexion…

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23 juin 2009

Questions autour d'un meurtre

- Bon, okeye, il devait chercher quelque chose, dit Michaelis.
- Ça explique que l’on n’ait retrouvé ni papiers d’identité, ni organizer, ni cartes de crédits, ni smart cards !
- Probable… Il y a autre chose, ajoute Buchanan : les prélèvements effectués par la caméra numérique dans la salle de bain indiquent que quelqu’un s’est douché, vraisemblablement dans l’après-midi du 19… Du moins c’est ce que semble révéler l’état hygrométrique des cheveux et des fragments de peau retrouvés sur le sol et les parois de la douche !
- Peut-être Kharamidov avant… ou les deux ? !
- Non, les cheveux appartiennent tous au même individu, et ce n’est pas Kharamidov !
- Il s’est peut-être douché avant !
- Peu probable, l’analyse des draps ne révèle ni trace de savon, ni shampooing, ni eau de toilette, ni parfum… seulement de la sueur, de nouveaux fragments de peau et du sperme dont l’un est bien celui de Kharamidov !
- Bon, résumons : le samedi 19 décembre 2015, dans la chambre 1534, Kharamidov fait entrer un homme à 13 heures 23. Dix minutes après, il lui offre à boire : Schweppes ou Aberlour… Ils font l’amour. Supposons qu’ils y consacrent une demi-heure, ils commenceraient vers 15 heures. Vers 15 heures 30, Kharamidov est tué pendant son orgasme. L’assassin, loin de se dépêcher, prend son temps, se douche, quitte la chambre à 16 heures 07… D’accord ?

Michaelis ne dit rien, Buchanan acquiesce d’un mouvement de tête. Baker se lève, marche dans la pièce.

- Questions ?
- Qu’ont-ils fait entre 13 heures 23 et 15 heures ? demande Michaelis.
- En effet, c’est une longue entrée en matière. Il serait intéressant de savoir ce qu’ils se sont dit !
- Ou alors ils ont bu après avoir fait l’amour… Mais dans ce cas-là, le temps après est encore plus long !
- Impossible, les verres étaient vides et Kharamidov a été tué pendant qu’il baisait !
- En tous cas, remarque Buchanan, l’assassin n’est pas un prostitué, il n’aurait pas accepté de perdre autant de temps avec un client !
- Ça dépend du tarif, rétorque Buchanan.
- Bon, okeye !
- Il ne semble pas que ce soient des relations “d’affaires”, les deux prennent leur temps… Ils doivent se connaître !
- Autre question ?
- Pourquoi l’assassin est-il resté près de trois quart d’heures dans la chambre après le meurtre ? Si c’était un accident, un jeu qui a mal tourné, il se serait affolé… Or il prend son temps. Quoi qu’il fasse, il prend son temps. Il semble même qu’il se douche comme s’il venait de terminer un travail !
- En effet, c’est peut-être ça le plus étonnant. On dirait qu’il savait ce qu’il venait faire là. Son crime semble prémédité. Pourtant il couche avec son partenaire !
- Il voulait le mettre en confiance, suggère Buchanan !
- Kharamidov ne semblait pas se méfier !
- Il le tue en lui donnant du plaisir !
- Amour et haine, vengeance, travail… Va falloir essayer de démêler ça !

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30 juin 2009

Des armoiries

Baker s’approche de la fenêtre. Tous trois regardent tomber les flots de neige lourde. Baker coupe la pointe inflammable d’une allumette et, comme un cure-dents, met la tige entre ses dents. La masse imposante de Michaelis occupe la moitié de la fenêtre. Buchanan se lève à son tour, s’approche…

- Alors, dit-il, Michaelis aurait raison, ce serait un meurtre sexuel… Un pervers qui prendrait plaisir à tuer !
- Je ne sais pas. Quelque chose me dit que ce n’est pas ça… ça ne colle pas vraiment ou alors il faudrait supposer que ce soit son premier meurtre, Kharamidov semblait bien connaître son partenaire puisqu’il le fait entrer dans sa chambre… Au fait, le labo a-t-il trouvé l’arme du crime ?
- Oui, dit Buchanan, c’est une des cordelettes de cou que vous avez trouvées dans un des tiroirs… les fragments de fibre prélevés sur le cou de la victime ne laissent aucun doute.
- Encore plus étrange… L’assassin prend son temps, fait disparaître tout ce qui concerne l’identité de Kharamidov, range soigneusement “l’arme du crime” à sa place… Comme s’il voulait laisser un signal… Qu’en dites-vous ?
- C’est un dingue, suggère Michaelis !
- Un dingue méticuleux et organisé, ajoute Buchanan !
- Ou quelqu’un qui n’est pas du tout fou”, dit Baker en se remettant à marcher dans la pièce.

Puis il ajoute :

- Cette cordelette avait-elle quelque chose de remarquable ?
- Je ne crois pas, dit Buchanan tendant une photo, rien qui m’ait frappé… une cordelette en soie de Chine, noire, fermée par un médaillon. on doit pouvoir trouver ça un peu partout !

Baker examine la photo :

- C’est quand même pas un médaillon banal !
- Je n’y ai rien vu de remarquable !
- Des armoiries… Vous portez des armoiries, vous ?
- Mon fils a celles de son club de foot sur sa casquette, remarque Michaelis.
- Justement, des armoiries ont toujours un sens ! Qu’est-ce qui nous interdit de penser que ce n’est pas pour cela que l’assassin a tenu à laisser son arme sur place. Essayez de découvrir ce qu’elles signifient !
- À qui appartenait cette cordelette ? demande Michaelis.
- Vous voyez, quand vous voulez… persifle Baker. En tout cas, nous avons du pain sur la planche !

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15 juillet 2009

Début de traque sur le réseau

Le message de Blaise, un universitaire anglais, émis à 11 heures 33 — 12 heures 33 heures locales — est conçu en ces termes :

“Cher Jeff,
pour des raisons trop longues à t’expliquer, je dois faire une enquête sur le fait-divers suivant : dans l’après-midi du 19 décembre dernier, à Montréal, à l’hôtel Hilton Bonaventure, un nommé Hamid Kharamidov a été assassiné. Je n’en sais pas davantage, mais j’ai besoin de savoir, le plus vite possible, par qui. En ce qui me concerne, ayant développé, pour ma thèse, des procédures d’accès à un grand nombre de fichiers d’état-civil, je vais commencer par là… J’ignore ce que j’en apprendrai mais je te tiendrai au courant. Je compte sur ton aide pour me donner quelques suggestions. Amitiés,
Blaise”

Parce que surprenante, cette demande stimule Jeff. Pourquoi ne pas essayer de voir si les veilleurs ne seraient pas capables de constituer une police virtuelle ? Si, au lieu de constituer un observatoire passif, ils ne pourraient pas devenir des agents actifs du monde réel ?… Dans la non-séparation virtuel-réel où s’inscrit sa vie, ce défi esquisse un but. Jeff répond aussitôt :

“D’accord Blaise, je vais voir ce que je peux faire. Je te fais signe dès que possible… Amitiés.”

Jeff prend quelque temps pour réfléchir. Il a besoin d’un plan de bataille. Blaise est un spécialiste des usagers du réseau, il doit donc avoir les moyens de chercher de ce côté-là, explorer les fichiers. Seulement, s’il demande de l’aide, c’est qu’il ne possède pas “tous” les moyens nécessaires. Il bute sur quelque difficulté.

Jeff caresse Maaca, se sert une seconde tasse de café. Si Blaise ne donne pas davantage de renseignements sur Kharamidov, c’est qu’il ne les possède pas. Il faut donc recueillir sur cet individu le plus grand nombre d’informations possibles. Ce sera assez facile. Du moins dans un premier temps. D’autre part il est vraisemblable que ce Kharamidov, client d’un grand hôtel international, avait des accès au réseau : il faudra regarder de ce côté-là notamment pour explorer ses relations, peut-être ses comptes… Enfin, l’assassinat date de trois jours. La police de Montréal doit déjà être en train de mener son enquête. La première source de renseignements est celle de son ordinateur qu’il faut pénétrer.

Jeff pense aussitôt à Irina… Irina Karaminskaïa, femme dont il sait peu de choses, sinon que, aimant autant que lui les espaces sauvages, elle vit quelque part dans les plaines de Sibérie… Soucieuse comme lui d’isolement, de discrétion, elle est spécialiste de sécurité informatique. Quels que soient les systèmes de sécurité, Irina pourra lui fournir des procédures d’accès. Aucun “firewall” — “pare-feu” —, aucun de ces systèmes aussi sophistiqués soient-ils installés sur les serveurs pour interdire les intrus, ne lui a jusqu’à présent résisté. S’il y a quelques difficultés, ses compétences seront précieuses.

Jeff lui envoie aussitôt un message crypté. Il n’a plus qu’à attendre la réponse.

Pour le reste, Jeff va utiliser un knowbot — un agent intelligent — programme de recherche spécialisé qui, fourmi invisible, parcourt, où qu’ils se trouvent, l’immense masse des fichiers accessibles de l’ensemble du réseau et, dans un temps record, en rapporte les morceaux désirés. Dans un premier temps, il ne s’agit que de chercher tout ce qui peut concerner un nommé “Hamid Kharamidov” — à défaut tous les “Kharamidov” sur lesquels figure quelque chose.

On verra ensuite…

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23 juillet 2009

Un début de vie difficile

— XV —


Paris, lundi 21/12/2015, 19:20:60


Sidney est allongé, dans son minuscule taudis, sur le lit crasseux qu’il ne refait jamais. Il a le regard perdu dans le trou opaque de saleté qui lui sert de fenêtre. Il donne sur un mur décrépit, noir de chiures de pigeons, fermant un des côtés du puits obscur qu’est la cour intérieure de l’immeuble. Quand il n’est pas poussé par une nécessité vitale, il passe ainsi une bonne partie de son temps. Il n’a rien d’autre à foutre. Rien ne l’intéresse vraiment. Sa vie est comparable à celle d’un potiron, conscience en plus — du moins son embryon. La plupart du temps, il “pense”… C’est-à-dire s’emmerde, attend dans une vague paralysie des sens — plus ou moins entretenue par l’alcool ou les joints — que le temps passe, que quelque événement vienne l’en tirer. Il peut rester ainsi des heures dans une semi-obscurité n’ayant ni l’envie de bouger, ni celle de rester là ; incapable pourtant de trouver la moindre motivation qui l’obligerait à fournir l’effort minimal nécessaire pour se lever, enfiler un vêtement, sortir.

Sa vie de jeune fauve ne nécessite du mouvement que pour satisfaire ses besoins primaires. Lorsqu’il est repu — ou sait qu’il peut l’être sans effort — leur satisfaction lui interdit toute autre activité. D’une certaine façon, il lui semble parfois préférable d’être affamé. Il est devant la nécessité absolue de s’activer… Dans sa solitude, son inactivité, sa vie ne vaut pas vraiment la peine d’être vécue.

Depuis plusieurs jours, il est sans nouvelles de son ami Ouzbek. Hamid ne lui a pas donné le moindre signe de vie. Même s’il ne veut pas se l’avouer, ce silence l’inquiète. Malgré sa jeunesse, peut-être grâce à cette sensibilité instinctive des rapports humains forgée dans les aléas d’une enfance des plus difficiles, Sidney se rend bien compte que leur relation est des plus ambiguës. Lorsque Hamid l’a ramassé à Barcelone, il avait quatorze ans, rôdait désœuvré dans les bas-fonds du Bario Gotico où, après l’avoir tiré de l’espèce de cour des miracles qu’était sa famille, l’avait conduit un vagabondage irréfléchi. Il survivait là d’expédients divers, proie facile pour tous ceux, qui pour une raison ou une autre, cherchaient des bras, ou des corps. Quand l’Ouzbek lui avait proposé d’aller manger avec lui, il faisait la manche près de la cathédrale. Bien sûr, il n’était pas dupe : il savait qu’il était plutôt beau gosse, plaisait à toutes sortes de mecs, que ce “repas” risquait fort de se terminer dans un pieu. Ce n’était pas la première fois qu’il acceptait de se vendre. Ce ne serait sûrement pas la dernière. C’était un moyen plutôt commode, peu dangereux de survivre. La débrouille.

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05 août 2009

Thèse de Blaise Carver

— XVI —


Londres, lundi 21/12/2015, 18:43:38


Blaise Carver aimerait bien ne se consacrer qu’à la recherche d’informations sur Kharamidov, d’autant que les knowbots qu’il a programmés tout spécialement lui en ont déjà rapporté toute une moisson. Il ne peut pas vraiment… Sa thèse ne peut pas trop attendre. Il va perdre ses accréditations universitaires et ça, ce serait vraiment dramatique… L’époque est dure. Il est si facile de se marginaliser…

Ne serait-ce que pour se donner bonne conscience, pour se dire qu’il ne se laisse pas distraire du travail qui assure ses moyens d’existence et sa réputation intellectuelle, il lui faut consacrer un minimum de temps à la rédaction de cette thèse. Maintenant, il a décidé de s’y mettre, marche dans son bureau, dicte :

“Presque dès son origine, plus exactement dès l’apparition d’interfaces conviviales, de programmes donnant l’impression que n’importe qui, sans apprentissage particulier, pouvait savoir communiquer par leur intermédiaire — comme Mosaic ou Netscape. Le réseau fut à l’origine de toutes sortes d’utopies socio-économiques. La plupart des promoteurs de la technologie des réseaux crurent — ou du moins se persuadèrent — que ce moyen mondial de communication instantanée offrait, à n’importe qui, à partir de n’importe quel point du monde, l’accès à l’ensemble des connaissances universelles. Cette culture, universelle, devait apparaître comme un bien appartenant à l’ensemble de l’humanité, consommable même par les plus démunis.

Cette idée fut l’origine de l’utopie égalitaire. Chacun allait pouvoir prendre en main son acculturation et faire partager ses connaissances à n’importe qui d’autre…

Plus encore que l’information, l’intelligence elle-même allait devenir un bien commun offert à tous, partageable: une intelligence collective. Une idée curieusement proche de celle d’Abu Walid Muhammad Ibn Ruchd — ou Averroès — qui, au XII ème siècle, considérait déjà l’intelligence humaine comme en relation avec une intelligence collective séparée. Il y eut sur ce sujet nombre de conférences internationales, discours politiques, déclarations d’intentions. Lorsque de grands organismes comme l’ONU ou l’UNESCO lancèrent d’ambitieux programmes d’aide ou de recherche sur ce sujet, tous les états durent faire entendre leur voix. Chacun prit, avec raison, conscience de l’enjeu. Pour exister dans le monde, il fallait exister dans le réseau.

Ce fut l’origine de la notion moderne d’intégration. Est “intégré” qui participe au réseau  ; “désintégré” qui n’y participe pas.”

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28 août 2009

Un dessin

— XVII —


Londres, lundi 21/12/2015, 19:40:40

Blaise et Laurence se sont retrouvés dans un pub. Ils aiment bien l’atmosphère, chaleureuse — un peu bruyante. Devant eux, deux chopes de bière. Ils discutent. Blaise sort de sa poche un paquet de feuilles de papier, en choisit une :

- Regarde ce dessin, dit-il la tendant à son amie, que remarques-tu ?

- C’est un dessin d’imprimante… répond Laurence après un moment d’hésitation.

- Oui, mais encore ?

- Rien de spécial… Il est assez beau. On dirait quelque chose comme une mosaïque arabe ou un vitrail !

- En effet, mais encore !

- Je sais pas, dit Laurence un peu agacée… Où veux-tu en venir ?

Blaise sourit, lui tend les autres feuilles :

- Et là?

- Ce sont des dessins différents et pourtant identiques. De fines variations sur des réseaux de couleurs, de formes qui créent comme des vitraux, des mosaïques, des tressages, des tissages… Ils ont tous la même origine. On dirait que ce n’est pas le même dessin!

- Tu ne vois pas d’où ils viennent?

Laurence réfléchit :

- Non!… dit-elle dubitative…

- Tu te souviens plus de notre pari?

Laurence hésite :

- Kharamidov ?

- Super ! Génial ! Je savais que tu étais la meilleure. En effet, Kharamidov, le bonhomme assassiné à Montréal!

- Tu as trouvé qui c’était ? demande Laurence avec une nuance de scepticisme dans la voix.

- Mieux que ça !

- Tu as trouvé l’assassin ?

Posté par hodges à 07:30 - La toile - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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