19 mai 2007
Le Roi Artus
«C’était le crépuscule, des arbres pleurant s’effilochaient des lambeaux blafards de lumière coulant sales du fard des joues de femmes abandonnées ; une odeur fade de feuilles et champignons pourrissant emplissait l’air… Seul le bruit de l’eau flagellant les jeunes feuilles animait le silence lugubre. Au loin, le ruisseau bruissait doucement sur l’épiderme rugueux de granit des rocs qui, monstres assoupis, surveillaient la trouée du chemin. Des vols, lourds de mystère et de solitude, se posaient ça et là…»
Plongés dans l’eau jusqu’aux chevilles et dans leurs pensées jusqu’au mutisme, Wilfrid et X… ne prononcèrent pas un mot avant d’atteindre les premières maisons du village. Alors, ils en échangèrent un. Bref :
- Vous allez pouvoir vous délasser, dit X…
- J’en suis heureux car mon souilier me serre un peu, répliqua d’Eurymédon.
Arrivé devant le Roi Artus, ayant remarqué le dessin signifiant de ses veines, X… s’inclina pour ramasser un caillou qui brillait sur le seuil.
Wilfrid l’invita à entrer boire quelque chose: il accepta. Toujours professionnel, il commanda un vieux marc de café, Wilfrid une bolée de cidre. Ils demandèrent que les consommations soient montées dans la chambre de Wilfrid où X… l’aida à s’allonger. Ils burent à petites gorgées discutant des charmes d’Huelgoat et de ses environs. Enchanté par la civilité de son invité sauveteur, Wilfrid le pria à dîner. Après un court instant d’hésitation, X… accepta. Ils sonnèrent la bonne.
15 juin 2007
Un épisode s'achève
Rassuré sur sa propre intelligence, heureux d’avoir fait la connaissance d’un homme de sciences — Docteur Honoris Causa des facultés de Harvard, Buckingham, Liège, Brommat et autres lieux, prix Nobel de médecine, médecin du Président des Républiques, de rois et de papes — heureux et flatté, Wilfrid d’Eurymédon s’abandonna à son oreiller, pupilles brillantes, joues en feu…
Il se fait tard,mon cher, déclara X… se levant de son siège, il faut que je vous laisse.
Wilfrid n’insista pas, demanda seulement qu’il vienne le voir de temps à autre : X… consentit. Il était déjà sorti de la chambre lorsqu’il se retourna, et dit :
Au fait, n’oubliez pas de maintenir visqueux votre cataplasme en l’humectant chaque matin à sept heures du venin d’une jeune femelle crapaud, et prenez soin qu’elle soit bien vierge…
Wilfrid se dit que la méthode était originale et, comme elle lui était inconnue, cela le confirma dans son absolue confiance pour ce savant personnage. Sur son carnet, il nota la recommandation,fixa quelques secondes le plafond où tournoyait une mouche égarée, éteignit la lumière. Il s’endormit.
Huelgoat, jeudi 16 mai, 23 heures 02.
17 juin 2007
Yvré arrive enfin
Ulysse, des yeux, guettait à chaque instant le rapide déclin du soleil embrasé : il voulait tant partir !.
Odyssée, chant XIII
Huelgoat, mardi 14 mai, 19 heures 13
«Telle, auprès de l’abreuvoir, la lionne féroce excitée par la faim bondissait sur sa proie sans défense ; telle, semant sur son passage l’effroi et le malheur, la Spitfire rouge pénétra dans Huelgoat. Poussant un long rugissement aigu, elle s’arrêta soudain devant l’hôtel du roi Artus, attirant tous les regards des rares badauds qui, à cette heure déjà avancée du jour, flânaient le nez en l’eau au bord de l’étang bleu s’émerveillant des infinis miroitements d’un soleil faible, mourant, sur la surface doucement frémissante de l’onde calme… »
Yvré, livide, descendit de la voiture. Chancelant, si éprouvé par son voyage qu’il omit de remercier le jeune homme qui venait de lui faire traverser la Bretagne à une allure démoniaque. Il entra à l’hôtel, demanda une chambre et, sans manger, alla se coucher.
Laissons-le à son somme qui ne présente d’autre intérêt que celui de ses rêves familiers: scènes de succubat, messes noires, taureaux roses, fleurs bleues, etc. Le tout assez embrouillé et souvent confus.
19 juin 2007
Au Gag Noz
Le jeune homme à la Spitfire rouge entra également à l’hôtel du Roi Artus mais ce ne fut que pour demander un renseignement, il voulait connaître la route du Gag Noz en Huelgoat. Ayant obtenu satisfaction, il sauta dans sa voiture, démarra aussi vite qu’il s’était arrêté suscitant le même intérêt à la fois furieux et jaloux des quelques rares passants. Il prit la route de Plouyé et, à trois kilomètres de Huelgoat, emprunta sur sa droite un petit chemin de terre. Deux cent mètres plus loin, dans un geyser de boue, il arrêtait sa voiture devant une ferme basse et blanche.
Dans la boîte à gants de sa voiture, il prit une pipe, la tapa au talon de sa chaussure droite, la bourra d’un tabac anglais (Capstan Navy en boîte métallique ronde achetée en Suisse lors de ses dernières vacances à la neige) à l’odeur d’épice — cannelle et miel. Tenant la pipe de la main gauche, il tassa, de l’index droit, avec soin les longues fibres humides dorées, renversa ensuite au-dessus de la boîte, le fourreau pour en faire tomber les quelques miettes de tabac non agglomérées, essaya en deux ou trois courtes aspirations, le tirage de sa pipe puis, à l’aide d’allumettes promenées avec amour sur la surface du tabac, il l’alluma refoulant une bouffée de fumée. Il prit alors le temps d’examiner la ferme puis, se décidant, alla frapper à la porte.
Une vieille dame en costume régional — grande blouse noire serrée à la taille mais très ample au niveau des mollets, coiffe courte en dentelle blanche — ouvrit la porte. Il demanda: Excusez-moi, est-ce que je suis bien au Gag Noz? Oui, répondit la vieille dame avec de grands yeux surpris, se demandant ce que pouvait bien vouloir ce jeune étranger élégant avec sa voiture bizarre de riche… Je voudrais voir Serge Lepen. C’est mon petit fils, entrez donc, va pas tarder à venir, l’est allé chercher les chevaux à la prairie, dit elle tout en s’effaçant pour laisser passer ce visiteur.
24 juin 2007
La révolution
On mangea des crêpes faites par la grand-mère dans une poële immense.
Robert voulait partir : on le retint pour la nuit puis, parce qu’il dit être en vacances sans autres buts précis, on l’invita à rester quelques jours à la ferme avec Serge. Il chercha une excuse ; on insista ; il dit avoir peur de gêner ; on insista ; il accepta…
Serge et Robert échangèrent un regard complice.
Les parents allèrent se coucher laissant les deux jeunes hommes en tête à tête : ils parlèrent très longuement politique, notamment de la grève en Nouvelle-Guinée qui, après l’arrêt de travail illimité des fétichistes, prenait une ampleur inattendue.
Un homme peut échouer parce qu’un homme est seul. Un peuple ne peut échouer parce qu’il est fait de milliers, de centaines de milliers de volontés et d’intelligences ; il peut encore moins échouer si ces centaines de milliers de volonté et d’intelligence se fondent en une seule intelligente volonté…
Saouls de paroles et de théories :
Le bourgeois rural disparaîtra parce qu’il ne veut jamais marcher du pas des révolutions… Les intellectuels, eux, dans leur immense majorité, conscients de leur rôle historique, savent se ranger au côté des révolutions…
Ils allèrent enfin se coucher.
Huelgoat, mercredi 15 mai, 0 heures 33.
10 novembre 2007
Histoire de l'instituteur (2)
On le voit bien, bien que limitée dans sa portée, la tentative de tout noter s’avéra vite audacieuse. Ainsi je songeai, dès l’abord à quelque chose comme une autobiographie toute simple, celle d’un homme ordinaire dans un monde ordinaire, une autobiographie d’une vie sans intérêt, ce qui aurait changé de toutes ces vies plus aventureuses ou riches ou dramatiques les unes que les autres… Après avoir, par quelques anecdotes, sommairement situé le cadre de ma vie enfantine dans la douceur bleutée de cet Argoat que je n’ai jamais su quitter, j’aurais parlé plus longuement des déchirements subis par une courte vie devenue collective dans un lycée de Quimper où, âgé de douze ans, je fis une entrée inaperçue. Et puis, surtout, j’aurais longuement analysé les mouvements psychologiques de ma vie d’instituteur à Huelgoat décrivant avec minutie et soin une de mes journées face à mes élèves. Quelque chose comme du Proust, mais dans un cadre plus modeste, comme si Yves Le Bras (un de mes élèves) était le baron de Charlus ou le marquis de Ganançay. Après tout, leur psychologie vaut bien celle de ces personnages…
Mis en chantier, ce schéma, trop linéaire, me sembla à la fois peu attirant et littérairement risqué. La tentation pittoresque et populiste y était trop forte risquant d’entraîner le lecteur vers un régionalisme géographique et social que je refusai, mes personnages avaient droit, eux aussi, à l’universel même s’ils ne connaissaient pas Roberte.
Qu’on en juge par cette première page…
11 novembre 2007
Histoire de l'instituteur (3)
La première page du livre à venir de l’instituteur était la suivante: «Lorsque ce 23 janvier 1923, je naquis au Keradec, dans la petite commune de Plouyé en Huelgoat, il paraît que le temps était splendide, circonstance suffisamment rare en ces terres de douces brumes pour que, au dire de mes parents, l’on s’accordât à y voir un bon présage/ Ma vie débutait dans une joie universelle et ce départ heureux ne pouvait annoncer qu’une existence heureuse. Avec le recul du temps, je suis plutôt tenté d’y voir un encouragement des dieux avant un parcours qui, en bien des moments, allait se révéler difficile. Mais n’anticipons pas…
Mes parents, alors jeunes mariés, âgés respectivement de vingt sept ans (mon père) et de dix neuf (ma mère), remercièrent Dieu qui, pour premier fruit de leur union, leur accordait un bon gros garçon assurant ainsi, dès l’abord, la pérennité de la race. Pour quelques temps cet événement suffit à remplir de joie leur vie quotidienne.
Mon père, Joseph Bedel, après avoir eu la chance de réchapper à trois années d’une guerre qui avait abattu les trois cinquièmes des jeunes hommes de la commune, était venu s’installer ici et n’avait eu aucun mal à obtenir l’exploitation d’une métairie où, vigoureux et travailleur, il put se permettre de faire quelques économies épousant alors ma mère, née Lélias, qui aidait ses parents dans la culture d’une petite ferme de Gourin, une commune voisine. Je ne tardai donc pas à naître. Cette naissance et la joie qui s’en suivit stimulèrent le tempérament pondéré de mon père: il investit alors ses économies dans l’achat d’une minuscule propriété dont les terres auraient été insuffisantes pour nourrir la famille s’il n’avait, en même temps, obtenu le fermage d’une propriété adjacente. La famille s’installa alors au Bruyec en Plouyé. Cet événement fut des plus importants dans ma vie encore inconsciente car là allaient se situer mes vingt premières années et, probablement, s’esquisser tout mon avenir."
17 novembre 2007
Histoire de l'instituteur (4)
La ferme du Bruyec était une minuscule maison basse couverte de chaume. Une pièce unique d’environ huit mètres sur cinq au sol de terre battu que mon père divisa aussitôt d’une mauvaise cloison de planche mal ajustées, mal dégrossies, mal peintes pour le restant de leur existence d’un bleu qu’il avait récupéré auprès d’un marin de ses connaissances introduisant ainsi avec l’idée de ce qu’il appelait « une chambre » et une « cuisine » l’idée audacieuse de confort. Du côté « chambre », des lits clos à étages où nous dormions trois par trois ; côté cuisine, une cheminée fumante. Pas d’eau courante, mais un robinet extérieur commun à la maison et aux étables. Une quinzaine d’hectares composées de quelques champs de betterave ou de pommes de terre, trois près, mais aussi de mauvais bois, moitié lande, moitié taillis dont le rendement et l’utilité étaient nulles. Pas de route pour aller à Plouyé, chef lieu de la commune, très modeste village à quatre kilomètres, mais un chemin creux toujours boueux et sombre où l’unique cheval — un percheron — qui servait tant aux labours qu’aux déplacements, avait parfois de la boue jusqu’aux jarrets. Une ferme coupée du monde, isolée entre son ruisseau frissonant d’anguilles, son pardon bruyant une fois l’an et ses halliers toujours silencieux. J’y vécus une enfance sauvage adoucie par l’aménité molle d’un paysage calmement valloné de vert…
Huelgoat le 5 juillet 1963
D’évidence le récit, au risque d’assoupir, par la monotonie et la régularité de son cours, d’assoupir le malheureux lecteur problématique, aurait pu couler ainsi durant des pages et des pages, lentement, suivant le fil du récit d’une vie.
18 décembre 2007
Pendant ce temps à Huelgoat
Pendant ce temps :
Un tonnelier faisait des tonneaux
Une dentelière faisait des dentelles.
Un cordier faisait des cordes.
Un puisatier faisait des puits.
Un arbaletier faisait des arbalètes.
Un banquier faisait des bancs.
Un sardinier faisait des sardines.
Une boulangère faisait son mari cocu.
Un épicier faisait la sieste.
Un cordonnier faisait des chaussures.
Un carabinier faisait des carabines.
Un caravanier des caravanes.
Une bouchère faisait la gueule.
Un rentier ne faisait rien.
Zabre pense :
…comme ici la vie est calme et paisible, comme j’ai bien fait d’abandonner femme et enfants, je n’aurais jamais cru être aussi heureux, il faut banir famille et propriétés, peut-être dois-je déclarer mon bonheur à Armelle ? Je crois que je l’aime mais je n’ose pas le lui dire, elle est si jeune…
Armelle pense :
…c’est un joli petit coin de France mais je ne voudrais pas y rester trop longtemps, il ne semble pas y avoir ici beaucoup de distractions, faudra bien que je m’en aille un de ces jours… Qu’est-ce que je fais avec ce Zabre ? Il est bien gentil mais pas marrant, il ne dit rien, heureusement encore qu’il a ses curieuses manies d’alchimiste.
19 décembre 2007
Toutes choses ont une fin
Wilfrid et Armelle échangent un coup d’œil furtif. Zabre est rempli de joie. Armelle n’y prête pas vraiment attention.
Le carillon du clocher sonne sept heures.
Ils retournent à leur hôtel du roi Artus. Serge et Robert essuient l’inscription tracée sur le parebrise de la Spitfire rouge. Un ancêtre assis sur un banc fume la pipe, les deux mains appuyées sur une canne, son menton repose sur ses mains jointes sur le pommeau sculpté dans le bois. Il est donc difficile de dire ce que représente la sculpture naïve qui l’orne mais, l’auteur, privilège inamovible, le sait: le pommeau représente un sanglier dans la force de l’âge si l’on en juge par les défenses impressionantes qu’il arbore. L’ancêtre ne s’intéresse pas à grand chose car il est déjà passé de l’autre côté de la vie, dans cette zone où l’homme ne devient plus qu’un spectateur irrité, amusé, critique des actes de ses semblables. Aussi passe-t-il l’essentiel de son temps assis sur ce même banc à simplement regarder les scènes qui se déroulent devant lui comme des fragments de film. Il vit pour mourir, doucement, laisse la vie couler comme un ruisseau lorsque l’on remonte vers sa source. Pour l’instant, il arbore un léger sourire légèrement ironique mais, en fait, ne pense vraiment à rien sinon que le soleil dans son dos est bien agréable et qu’il faut en profiter tant qu’il est temps.
Le rideau de la nuit tombe sur la scène.
Huelgoat, samedi 18 mai, 19 heures.
