10 novembre 2007
Histoire de l'instituteur (2)
On le voit bien, bien que limitée dans sa portée, la tentative de tout noter s’avéra vite audacieuse. Ainsi je songeai, dès l’abord à quelque chose comme une autobiographie toute simple, celle d’un homme ordinaire dans un monde ordinaire, une autobiographie d’une vie sans intérêt, ce qui aurait changé de toutes ces vies plus aventureuses ou riches ou dramatiques les unes que les autres… Après avoir, par quelques anecdotes, sommairement situé le cadre de ma vie enfantine dans la douceur bleutée de cet Argoat que je n’ai jamais su quitter, j’aurais parlé plus longuement des déchirements subis par une courte vie devenue collective dans un lycée de Quimper où, âgé de douze ans, je fis une entrée inaperçue. Et puis, surtout, j’aurais longuement analysé les mouvements psychologiques de ma vie d’instituteur à Huelgoat décrivant avec minutie et soin une de mes journées face à mes élèves. Quelque chose comme du Proust, mais dans un cadre plus modeste, comme si Yves Le Bras (un de mes élèves) était le baron de Charlus ou le marquis de Ganançay. Après tout, leur psychologie vaut bien celle de ces personnages…
Mis en chantier, ce schéma, trop linéaire, me sembla à la fois peu attirant et littérairement risqué. La tentation pittoresque et populiste y était trop forte risquant d’entraîner le lecteur vers un régionalisme géographique et social que je refusai, mes personnages avaient droit, eux aussi, à l’universel même s’ils ne connaissaient pas Roberte.
Qu’on en juge par cette première page…
11 novembre 2007
Histoire de l'instituteur (3)
La première page du livre à venir de l’instituteur était la suivante: «Lorsque ce 23 janvier 1923, je naquis au Keradec, dans la petite commune de Plouyé en Huelgoat, il paraît que le temps était splendide, circonstance suffisamment rare en ces terres de douces brumes pour que, au dire de mes parents, l’on s’accordât à y voir un bon présage/ Ma vie débutait dans une joie universelle et ce départ heureux ne pouvait annoncer qu’une existence heureuse. Avec le recul du temps, je suis plutôt tenté d’y voir un encouragement des dieux avant un parcours qui, en bien des moments, allait se révéler difficile. Mais n’anticipons pas…
Mes parents, alors jeunes mariés, âgés respectivement de vingt sept ans (mon père) et de dix neuf (ma mère), remercièrent Dieu qui, pour premier fruit de leur union, leur accordait un bon gros garçon assurant ainsi, dès l’abord, la pérennité de la race. Pour quelques temps cet événement suffit à remplir de joie leur vie quotidienne.
Mon père, Joseph Bedel, après avoir eu la chance de réchapper à trois années d’une guerre qui avait abattu les trois cinquièmes des jeunes hommes de la commune, était venu s’installer ici et n’avait eu aucun mal à obtenir l’exploitation d’une métairie où, vigoureux et travailleur, il put se permettre de faire quelques économies épousant alors ma mère, née Lélias, qui aidait ses parents dans la culture d’une petite ferme de Gourin, une commune voisine. Je ne tardai donc pas à naître. Cette naissance et la joie qui s’en suivit stimulèrent le tempérament pondéré de mon père: il investit alors ses économies dans l’achat d’une minuscule propriété dont les terres auraient été insuffisantes pour nourrir la famille s’il n’avait, en même temps, obtenu le fermage d’une propriété adjacente. La famille s’installa alors au Bruyec en Plouyé. Cet événement fut des plus importants dans ma vie encore inconsciente car là allaient se situer mes vingt premières années et, probablement, s’esquisser tout mon avenir."
17 novembre 2007
Histoire de l'instituteur (4)
La ferme du Bruyec était une minuscule maison basse couverte de chaume. Une pièce unique d’environ huit mètres sur cinq au sol de terre battu que mon père divisa aussitôt d’une mauvaise cloison de planche mal ajustées, mal dégrossies, mal peintes pour le restant de leur existence d’un bleu qu’il avait récupéré auprès d’un marin de ses connaissances introduisant ainsi avec l’idée de ce qu’il appelait « une chambre » et une « cuisine » l’idée audacieuse de confort. Du côté « chambre », des lits clos à étages où nous dormions trois par trois ; côté cuisine, une cheminée fumante. Pas d’eau courante, mais un robinet extérieur commun à la maison et aux étables. Une quinzaine d’hectares composées de quelques champs de betterave ou de pommes de terre, trois près, mais aussi de mauvais bois, moitié lande, moitié taillis dont le rendement et l’utilité étaient nulles. Pas de route pour aller à Plouyé, chef lieu de la commune, très modeste village à quatre kilomètres, mais un chemin creux toujours boueux et sombre où l’unique cheval — un percheron — qui servait tant aux labours qu’aux déplacements, avait parfois de la boue jusqu’aux jarrets. Une ferme coupée du monde, isolée entre son ruisseau frissonant d’anguilles, son pardon bruyant une fois l’an et ses halliers toujours silencieux. J’y vécus une enfance sauvage adoucie par l’aménité molle d’un paysage calmement valloné de vert…
Huelgoat le 5 juillet 1963
D’évidence le récit, au risque d’assoupir, par la monotonie et la régularité de son cours, d’assoupir le malheureux lecteur problématique, aurait pu couler ainsi durant des pages et des pages, lentement, suivant le fil du récit d’une vie.
18 décembre 2007
Pendant ce temps à Huelgoat
Pendant ce temps :
Un tonnelier faisait des tonneaux
Une dentelière faisait des dentelles.
Un cordier faisait des cordes.
Un puisatier faisait des puits.
Un arbaletier faisait des arbalètes.
Un banquier faisait des bancs.
Un sardinier faisait des sardines.
Une boulangère faisait son mari cocu.
Un épicier faisait la sieste.
Un cordonnier faisait des chaussures.
Un carabinier faisait des carabines.
Un caravanier des caravanes.
Une bouchère faisait la gueule.
Un rentier ne faisait rien.
Zabre pense :
…comme ici la vie est calme et paisible, comme j’ai bien fait d’abandonner femme et enfants, je n’aurais jamais cru être aussi heureux, il faut banir famille et propriétés, peut-être dois-je déclarer mon bonheur à Armelle ? Je crois que je l’aime mais je n’ose pas le lui dire, elle est si jeune…
Armelle pense :
…c’est un joli petit coin de France mais je ne voudrais pas y rester trop longtemps, il ne semble pas y avoir ici beaucoup de distractions, faudra bien que je m’en aille un de ces jours… Qu’est-ce que je fais avec ce Zabre ? Il est bien gentil mais pas marrant, il ne dit rien, heureusement encore qu’il a ses curieuses manies d’alchimiste.
19 décembre 2007
Toutes choses ont une fin
Wilfrid et Armelle échangent un coup d’œil furtif. Zabre est rempli de joie. Armelle n’y prête pas vraiment attention.
Le carillon du clocher sonne sept heures.
Ils retournent à leur hôtel du roi Artus. Serge et Robert essuient l’inscription tracée sur le parebrise de la Spitfire rouge. Un ancêtre assis sur un banc fume la pipe, les deux mains appuyées sur une canne, son menton repose sur ses mains jointes sur le pommeau sculpté dans le bois. Il est donc difficile de dire ce que représente la sculpture naïve qui l’orne mais, l’auteur, privilège inamovible, le sait: le pommeau représente un sanglier dans la force de l’âge si l’on en juge par les défenses impressionantes qu’il arbore. L’ancêtre ne s’intéresse pas à grand chose car il est déjà passé de l’autre côté de la vie, dans cette zone où l’homme ne devient plus qu’un spectateur irrité, amusé, critique des actes de ses semblables. Aussi passe-t-il l’essentiel de son temps assis sur ce même banc à simplement regarder les scènes qui se déroulent devant lui comme des fragments de film. Il vit pour mourir, doucement, laisse la vie couler comme un ruisseau lorsque l’on remonte vers sa source. Pour l’instant, il arbore un léger sourire légèrement ironique mais, en fait, ne pense vraiment à rien sinon que le soleil dans son dos est bien agréable et qu’il faut en profiter tant qu’il est temps.
Le rideau de la nuit tombe sur la scène.
Huelgoat, samedi 18 mai, 19 heures.
25 décembre 2007
Matin de marché
Ainsi, devant les yeux du maître, tout n’était que sites étrangers, les mouillages des ports, les rocs inaccessibles, les sentes en lacets et les arbres touffus.
Odyssée, chant XIII
Huelgoat, jeudi 23 mai, 8 heures 15
D’un coup précis de son canif, la garde-champêtre trancha la gorge du chien ficelé sur l’achafaud. Un jet de sang puissant jaillit de la gorge de l’animal dont l’aboiement s’affaiblit en un long sifflement d’agonie. Le sang, giclant au rythme cardiaque, mouillait les chaussures de l’exécuteur, rebondissait sur les pavés tachant la place d’une mare de de rouge brun. Quand la bête cessa de s’agiter, que le sang ne coula plus que goutte à goutte se coagulant avec lenteur le long des pieds de la table qui servait à l’exécution, la foule applaudit bruyamment puis commença à se disperser. Passant devant le cadavre un jeune homme se signa, une grand-mère trempa dans la mare de sang une branche de buis, un enfant prit quelques photos avec un appareil jetable, un peintre croqua la scène puis, peu à peu, chacun retourna à son travail et ceux qui n’avaient rien à faire se dirigèrent vers la place Aristide Briand où se tenait l’habituel marché du jeudi.
Une agréable odeur de cochon rôti et de fumier emplissait l’air, des paysans venus de toutes les fermes environnantes avaient posé sur le sol, alignées le long des trottoirs, des caisses renfermant chacune cinq ou six piorcins embrennés. Déjà des camions arrivaient.
Zabre et X…, l’air fatigué, traits tirés, teint have, rentraient de leur labeur nocturne. Ils traversèrent la place sans trop regarder autour d’eux tant il leur tardait d’aller enfin se coucher. Rue de Berrien ils se séparèrent.
Ouvrant la fenêtre de sa chambre à l’hôtel du Roi Artus, Armelle, sans geste ni mot, regarda Zabre pénétrer dans l’hôtel.
09 janvier 2008
Puissances spirituelles
Yvré avait planté sa tente devant l’église. Sur l’écriteau fixé au-dessus de son ouverture, les bretons le sachant pouvaient lire :
Mage Yvré
Diplômé occulte des Sciences de Loudun en aéromancie, alvéromancie, alphitomancie, amniomancie, apantomancie, armomancie, astragalomancie, axomancie, bélomancie, bibliomancie, botanomancie, brizomancie, capromancie, cartomancie, catoptromancie, causinomancie, céphalomancie, céromancie, chiromancie, cleidomancie, cléromancie, coscinomancie, cristallomancie, critomancie, dendromancie, képhalomancie, molybdomancie, sycomancie, etc.
Le « etc. » ne s’expliquant que par la dimension modeste de son écriteau… De nombreuses personnes passant devant la tente lisaient l’écriteau, hésitaient un instant et poursuivaient leur route jusqu’au marchand de crèpe voisin. Par l’ouvertuge grillagée de la toile, Yvré essayait de les attirer par des grimaces et des gestes obscènes. En vain… Peu à peu, le découragment l’envahissait : tant d’études pour si peu !
Dix heures et demie sonnèrent au carillon de l’église, le curé sortit, s’arrêta un bref moment au sommet des escaliers du porche et, d’un air dominateur, parcourut du regard cette foule qui lui appartenait. Yan de Guillet de la Force-Latour, curé de Huelgoat, Plouyé et autres lieux, bénit la foule puis, d’une démarche pleine de dignité et de majesté, d’un pas lent, descendit une à une les dix marches qui le séparaient de la place.
16 janvier 2008
Histoire de la fille publique (1)
Lorsque le prêtre parvint au bas des marches, la foule se releva et, ayant suffisamment observé la tradition ne s’occupa plus de son curé qui retrouva une démarche plébéienne. Les cordiers se remirent à mesurer la corde qu’achetaient les marchands de cochons, les couteliers reprirent l’affutage de couteaux qu’ils vendaient aux marchands de cochons et les marchands de cochons recommencèrent à marchander, payer, attacher, assommer, égorger les cochons que leur cédaient les paysans. Plus loin, l’unique fille publique du village, juchée sur une estrade, fit reprendre ses enchères là où elles s’étaient interrompues.
Histoire de la fille publique
Toute ma vie je me suis voulue fille pubique et, confortablement allongée sur mon canapé Napoléon III en bois noir contourné et velours rouge, je surveille, par la baie vitrée de ma petite tour, les venelles de Huelgoat essayant de deviner dans la foule affairée des hommes celui qui sera mon prochain client.
Enfant trouvé, sans nom, sans âge certain, j’ai certes été favorisée par l’existence qui m’a, dès mon plus jeune âge, inculqué des notions d’appartenance à la collectivité. Pourtant je dois, sans forfanterie, préciser que ces qualités innées n’auraient pu faire de moi le personnage public que je suis aujourd’hui si je ne les avais cultivées, enrichies par l’effort, la persévérance et l’instruction. J’ose même affirmée que, livrée très tôt à l’influence pernicieuse d’une école bourgeoise religieuse, elles se seraient peu à peu altérées, pour peut-être même finalement disparaître. Heureusement, grâce à Lénine et à l’esprit de révolution, il n’en a rien été.
12 février 2008
Histoire de la fille publique (7)
Je crois que j’ai fait du bon travail.
A combien d’hommes n’ai-je donné le sentiment de son aliénation et le besoin de sa révolte? Les nombreuses grèves qui se sont déclanchées aux arsenaux en témoignent… Le plus difficile fut, afin de donner une certaine ampleur à mon combat de convertir d’autres professionnelles à ma cause. Peu d’entre elles acceptèrent de m’aider. Sans doute faute d’intelligence, incapables de prendre conscience du caractère impérieux de la lutte, de la nécessité absolue de leur participation: «il s’agit de ramener la prostituée au travail productif, de lui assigner une place dans l’économie sociale» disait déjà Lénine dans ses lettres à la camarade Clara Zetkin. Cependant, après six ans de militantisme acharné, ayant réussi à implanter un réseau de trois camarades, je décidai de transférer mon activité en d’autres lieux.
Étudiant à cette époque l’ouvrage de Léniné intitulé: «L'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie», je décidai d’aller poursuivre mon action sur les terres vierges de la campagne. Je choisis Huelgoat.
Je dois à l’honnêteté de reconnaître qu’entre les théories marxistes et mes méthodes d’application pratiques se révélaient certaines divergences et que, même, parfois, certaines des thèses soutenues notamment la conception de « lumpenproletariat » ou la célèbre théorie du « verre d’eau », étaient en contradiction avec mon action mais, réconciliant marxisme et freudisme, un peu dans la lignée d’un Marcuse que je découvrais alors, j’étais intimement persuadée d’agir dans le sens de l’histoire. C’est cette conviction profonde qui m’a toujours soutenue dans les périodes difficiles.
14 février 2008
La voix hypnotique de Billie Holliday
Rencontre un descendant de Jean Claude Nicolas Perreney de Valmont, marquis de Grosbois (1702-1815) qui par une série de mariages successifs au cours des siècles et selon les vicissitudes de l’histoire s’appelle maintenant Jules Marie Dubois d’Ormoise toujours possesseur de divers châteaux dont ceux de Nonville et Maurepaire, très fier de ce qu’une de ses aïeules ait été guillotinée sous la révolution. Cet aristocrate déteste l’aristocratie contemporaines et, faisant don de la plupart de ses revenus à des œuvres charitables, vit sur ses terres bretonnes comme le simple paysan qu’il souhaite être. Très croyant, il prétend maintenir l’esprit originel de la noblesse qui, d’après lui, est de défendre la veuve et l’orphelin. Wilfrid l’a rencontré dans sa jeunesse à Huelgoat (épisode relaté dans Trois jeunes tambours) et s’est lié d’amitié avec lui à la suite de sa rencontre à une vente aux enchères de charité où le marquis avait mis en vente quelques ouvrages ésotériques trouvés dans ses greniers et qui, à son sens, sentaient le soufre. Amitié curieuse d’ailleurs puisque c’est en achetant un de ces livres que Wilfrid, alors très intéressé par tout ce qui était "–mancie", avait fait sa connaissance. mais, comme ils se faisaient alors appeler respectivement Wilfrid d’O et J-M Dubois d’O, cette coïncidence (pour des raisons différentes qu’il faudra aussi évoquer), leur avait à chacun d’eux semblé significative. Ils s’étaient alors retrouvé dans une passion commune pour le blues et notamment pour la voix hypnotique de Billie Holliday.
Ils se retrouveront de façon étrange quelques années plus tard, après la mort de la Beude, comme si un sort les liait : J-M Dubois d’O ayant entendu parler du château d’O — situé dans la banlieue de Montpellier —, séduit par l’homonymie, avait voulu visiter les lieux. Il s’est rendu dans cette ville et, fidèle à sa volonté de pauvreté, installe sa tente dans le camping où se trouve la vieille caravane de Wilfrid.
