Écrits de Marc Hodges

Éléments de l'HyperFiction dynamique et répartie La disparition du Général Proust.

15 janvier 2008

Lettre de Rachel à Elstir

Je suis ici pour quelques journées… Décor facile pour l'amour, la journée vient de commencer, la nuit a fini de chanter, le soleil va mitrailler la ville, adieu, ne manquez pas de venir… si vous voulez. Je crois vous apercevoir dans toutes les vitrines: amor ad hora-m dona joi e ad hora dolor, tantôt je souffre d'amour tantôt il m'enchante. Dire mille fois mon désir; je bois ma passion, et ma question n'est déjà plus une question.

Elstir, Elstir, mon amour tyranique… je suis certaine que vous m'entendez mieux que je ne m'exprime, je sens que la peine me guette, je suis plongée dans une nostalgie mortelle… que deviendrais-je si je venais à vous perdre.

Je me damnerais pour vous; quelle lettre et quel charmant procédé. J'ai l'assurance absolue de ne pouvoir vivre sans vous et je ne peux dire assez combien je vous aime; quand je vous contemple, quand mes regards vous dévorent, quand chacun de vos mouvements porte le délire dans mes sens, un geste de vous me repousse et me fait trembler; il faut me pardonner. Vous êtes le plus charmant… vous ne connaissez pas mon coeur il est triste - il n'y a rien que je ne puisse faire pour vous prouver combien je vous aime… Sur un mot que vous avez dit, j'ai pleuré car je savais bien que vous prendriez pour de l'amitié ce qui est de l'amour. Je vis au jour le jour.

Je ne vois plus personne.

Rachel.

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16 mars 2008

Rencontre dans un café

Wilfrid (ex Edmond) ne suffit pas…
Wilfrid c’est la voix de l’instinctif, du tripal, de l’irrationnel. Il faut donc ajouter un second personnage principal, par exemple un vieux prof miteux déchu à cause de son trop grand amour pour les petits garçons et ne vivant que de petits travaux d’écrivain public (sa plus grande œuvre est la réécriture — façon Rabelais disait la commande — de la vie d’un commerçant enrichi qui voulait publier un «roman» à compte d’auteur. Il habite une vielle bicoque mal entretenue faut de moyens à l’entrée du camping de Wilfrid. Il pourrait représenter la voix de l’analytique, du rationnel à travers des monologues, des monologues en écho, des dialogues (bref tous les moyens possibles de discours direct, plus ou moins…). Il pourrait parler de Wilfrid ainsi: «ma première rencontre avec Wilfrid remonte au 3 avril 1975. Comme à mon habitude, j’étais assis au fond du café plutôt crasseux, «le petit Vattel» où devant l’expresso que je m’offrais toutes les heures et demie, j’attendais quelque client improbable. Le patron, Roger (je n’ai jamais connu son nom de famille), cul calé comme à son habitude sur sa chaise haute derrière le comptoir se contentait de faire sonner le tiroir caisse pendant que sa femme-esclave servait les consommateurs du bar, les acheteurs de tabac, ceux de loto, de jeux à gratter, ceux des divers journaux et magazines et répondait occasionnellement au téléphone. J’étais depuis longtemps habitué à cette comédie sociale qui ne continuait pas moins à me fasciner comme je ne me lassais jamais d’observer la faune du café et d’écouter les conversations toutes plus ou moins dérisoires, épicées de commentaires plus ou moins salaces, sur la pêche à la ligne, les derniers matches de foot, la politique locale et la cherté de la vie. La routine. Un jour était un jour qui était un jour (Gertrude Stein)… rien ne changeait et rien ne changerait jamais même si, parfois, un inconnu, ayant perdu son chemin ou assoiffé ou ne sachant pourquoi, attirant tous les regards, entrait dans le café où il ne restait guère. Ce jour-là, ce fut Wilfrid. Ce qui me surprit c’est qu’il entra dans le café comme s’il était un habitué. Pourtant, alors que j’étais le plus assis (au sens Rimbaldien) des habitués, je ne l’avais jamais vu. Il entra, se dirigea sans hésiter vers le comptoir, ignora le patron, s’adressa directement à Simone (la femme) et, de la façon la plus naturelle du monde, commanda un Fernet-Branca (cet amer (bitter) d'origine italienne surtout connu comme boisson du lendemain, inventée en 1836 par Bernardino Branca, boisson alcoolisée à base de plantes au goût fort amer qui contient entre autres de la gentiane, de la rhubarbe, de l’aloès, de la camomille, de la rue, de l’angélique, du safran… vieillie un an en foudres. Elle peut se boire en apéritif, en digestif, voire en cocktail. Elle est également réputée en cas d'estomacs fatigués, ou suite à des excès de boissons alcooliques. La distillerie du Fernet-Branca est située à Saint-Louis (Haut-Rhin); aprèse 2004 elle deviendra un musée d'art contemporain), commande qui tendait déjà à se faire rare. Il me fut aussitôt sympathique, mu par un sentiment plutôt rare chez moi, j’eus envie de faire sa connaissance.»

Ce personnage pourrait être Elstir après la Disparition du Général Proust, mais il faut voir de près si cette solution peut fonctionner. Sinon il s’appellerait Michel Psellos ou John Fante…

20 mars 2008

La boucle (01)

Le maître préféra donc sa première idée, qui, en exploitant de façon inédite la trouvaille ancienne dont il tirait un juste orgueil, le séduisait en outre par l’imprévu que donnerait au curieux tableau projeté l’emploi de fragments découpés et teintés par le hasard seul à l’exclusion de toute volonté artistique et préméditante.

Raymond Roussel, Locus Solus, ed. Rencontres, 1962, p.80.



Depuis longtemps, en ce jeudi de commençant avril, Elstir n’avait aussi bien dormi. Son travail de thèse n’était pas une sinécure et, ces cinq dernières années, peuplait souvent son sommeil de rêves-cauchemars plus ou moins transparents. Cette fois pourtant, il était certain d’avoir mis la main sur quelque chose de vraiment important qui lui permettrait de faire une communication sensationnelle au monde scientifique. Au cours de ses recherches, Elstir avait lu maintes pages contradictoires et pleines de passion véhémente inspirées aux divers commentateurs de l’auteur sur lequel portait sa recherche: il se sentait maintenant en mesure de joindre au débat une voix avisée. Aussi, la satisfaction intellectuelle et la fatigue se conjuguant, son esprit avait consenti au repos.

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25 mars 2008

Traces d'un auteur (la boucle 03)

Elstir supprime les adverbes «abondamment», «amplement» et «vraisemblablement», met la parenthèse en note, réécrit le fragment de phrase «les travaux de cet écrivain mineur […] ont été parmi les premiers» en «cet écrivain a été un des premiers». Bien qu’il ait choisi le paramètre «style scientifique», celui du texte ne lui convient pas parfaitement. Il est loin d’être aussi fluide que ce qu’il l’aurait souhaité. Les rédacteurs automatiques sont utiles mais perfectibles.

Il poursuit sa lecture:

«Les difficultés inhérentes aux recherches sur les pionniers de la littinfo ont déjà été beaucoup soulignées dans la plupart des travaux sur ce domaine (135 références en bibliographie générale). En effet (renvoyer à l’ouvrage 3 de Marc de Laumon et al. ainsi qu’à celui de Gérard Lauwerys?) leurs travaux étant en rupture avec les habitudes de l’époque, on ne possède bien entendu ni manuscrit, ni brouillons, ni notes de travail, ni les enregistrements informatiques génétiques que créent les récents logiciels d’écriture. Ne demeure que ce qui a été publié et ne relève généralement pas du genre. Les rares œuvres disponibles ne sont bien souvent que des citations de textes contenues dans des articles critiques ou analytiques traînant dans des backlist d’Internet, parfois incomplètes, toujours inactives.

Ainsi du roman de Balpe «Fictions d’Issy» (2005) conçu pour panneaux d’affichage électronique d’information, téléphone portable et site Internet, il n’a été possible de retrouver que les deux citations présentes dans un article signé Annick Rivoire, publié le 19/04/2005 dans un quotidien intitulé Libération de même que trois photos d’écran: une retrouvée sur un vieil ordinateur de l’Université Paris 8, deux autres dans une base de données de l’université de Salerne.

De plus, les quelques algorithmes — ou fragments d’algorithmes — récupérables sont écrits dans des langages antérieurs à l’apparition des «langages à intention» (2032).

Enfin, les documents disponibles sont pour l’essentiel des cédéroms actuellement illisibles sur les ordinateurs moléculaires (2043), ainsi que des citations dans des articles critiques ou dans des thèses.

Le document le plus complet de cet auteur est sans aucun doute le dépôt de brevet effectué à l’INPI les 8 avril 2003, enregistré sous les numéros PCT/FR03/01098 et constitué d’une soixantaine de pages, intitulé «Procédé de codage et de génération de textes». Document purement technique ne renfermant aucun texte littéraire (Document joint en annexe n°15 sur la puce moléculaire normalisée XXU 33 et l’espace en ligne sécurisé personnel HB333)»

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28 mars 2008

Analyse d'un manuscrit (la boucle 04)

La manie de la précision numérique des adverbes et des conjonctions argumentatives constante dans les générateurs automatiques de commentaires agace toujours Elstir qui déteste encore plus cependant le lyrisme enthousiaste du « style littéraire ». Qu’il ait lui-même besoin, dans sa vie quotidienne, de suivre des routines numériques, n’est pas du même ordre. Tous ces paramètres gagneraient à être assouplis et améliorés même si quelques unes des manifestations automatiques à obtenir réclament un agencement particulièrement délicat. De nouvelles versions plus riches semblent d’ailleurs être en préparation. Pour le moment, il ne lui reste qu’à dicter les quelques modifications qu’il juge nécessaires. Tout ceci n’est en effet encore qu’un travail préliminaire.

Ce qui suit l’intéresse davantage:

«Ces différents points élucidés, la découverte d’un manuscrit en relation directe avec la littinfo est de la plus haute importance. Celle-ci n’a pas été évidente. Une enquête auprès des 32 descendants directs de Balpe n’avait en effet jusqu’à ce jour rien donné la plupart n’étant en rien concernés par la littérature, ignorant totalement le rôle de leur grand-père ou arrière grand-père dans ce domaine et ne possédant aucun document.
Ce n’est qu’en découvrant que l’auteur avait souvent travaillé avec le célèbre compositeur Martial Canterel (1971-2036), également pionnier de la musique générative, que la recherche a pu progresser. Le nom civil de Martial Canterel était en effet Jacopo Baboni-Schilingi. A partir de cette piste nouvelle, l’auteur de cette thèse a pu retrouver la trace d’un performer musical virtuose fils de ce compositeur: Arthur Baboni-Schilingi, né en 2003. Interrogé, celui-ci lui a dit posséder quelques archives de son père. Le fait, presque enfantin, d’avoir pieusement conservé ces reliques trahit un touchant amour filial appelant la sympathie mais telle n’est pas la question: il a autorisé l’auteur de cette thèse à les dupliquer intégralement et à les analyser.
Parmi ces archives familiales, (constituées pour la plupart, de copies d’articles théoriques, de rares lettres familiales ou amicales, de partitions musicales, de vieux cédéroms audio), se trouvait un livre d’artiste à tirage limité. La dernière page de l’ensemble indique en effet: «ouvrage réalisé en 200 exemplaires numérotés comportant chacun un cédérom. Les exemplaires numérotés 1 à 10 constituent une édition «à la demande» comportant chacun une lithographie retouchée à la main ainsi que d’autres documents suivant les particulières demandes de l’acheteur. Exemplaire numéro 4». Daté d’octobre 2005, constitué d’une boîte en carton recouverte de velours rouge, contenant trente planches lithographiques d’un artiste suisse Jean-Blaise Évequoz (1954-2043) constituées chacune d’une illustration et d’un poème, cet ouvrage intitulé «Poèmes érotiques», signé du nom de ses trois «auteurs», est sous-titré «textes, dessins et musique génératifs» (Document joint intégralement en annexe n°21 sur la puce moléculaire normalisée XXU 33 et l’espace en ligne sécurisé personnel HB333).
Un cédérom malheureusement illisible aujourd’hui atteste qu’il devait effectivement s’agir d’un travail de littinfo. Cet exemplaire ne contient cependant pas de «lithographie retouchée à la main» comme il se devrait.
Remarquons que la date de 2005 est intéressante parce qu’elle est celle de la pleine maturité de l’auteur (1942-2025).»

30 mars 2008

La littinfo (la boucle 05)

C’est à peu près ça. Pas grand chose à ajouter: une thèse ne doit pas contenir de relations psychologiques ou anecdotiques. Elstir se lève, va chercher une barre de chocolat blanc aux noisettes, regarde par la fenêtre les nuages qui s’effilochent sur un fond de vague bleu ciel. Il ne peut s’empêcher de penser que tout cela est bien plat à côté de l’immense joie qu’il a eu à discuter avec Arthur B-S., suprême entrevue qui aurait à elle seule mérité que Elstir en publia le récit. Tenir enfin entre ses mains un ouvrage complet — même si ses générateurs étaient désormais inutilisables — des premiers temps de la littinfo était un rêve.

Cette découverte aurait cependant pu être relativement banale. Balpe — écrivain classique de l’époque de transition entre la littérature standard industrialisée du livre et celle interactive et personnalisée de la littinfo — avait à plusieurs reprises publié des textes génératifs dans des revues ou sous forme de recueils classiques. Pourtant ce qui, justifiant son excitation, rendait cette découverte si passionnante aux yeux de Elstir était le fait que, entre chaque lithographie, était insérée un ou plusieurs feuillets, vraisemblablement produits sur une ancienne imprimante à laser mais présentant de larges parties manuscrites. Ces feuillets lui paraissaient si importants qu’il ne s’était qu’à peine intéressé à la lecture des poèmes principaux eux-mêmes. Pourtant ces textes érotiques n’étaient pas sans intérêt, à la limite du lyrisme, jouant, comme les illustrations, sur le même et le différent, ils constituaient une approche originale de l’acte érotique conçu comme une infinie variation sur un ensemble relativement pauvre de possibles combinatoires. Si Elstir n’avait pas été fasciné par d’autres aspects des « Poèmes érotiques », cela aurait pu être un nouveau sujet de thèse. Passons.

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03 avril 2008

Reliquaire (la boucle 06)

Il y avait enfin dans le cartonnage du livre qu'avait découvert Elstir un autre élément qu'il n’avait pas encore pris soin de faire enregistrer, encore moins scanner ou analyser. C’était, juste après le dernier feuillet intercalaire, et avant la dernière lithographie, une petite pochette de plastique contenant, comme un reliquaire, une boucle de cheveux noirs tressés formant couronne, d’environ cinq centimètres de diamètre et retenus par six anneaux dorés également répartis sur la circonférence, chacun d’une largeur d’environ un centimètre portant gravé des chiffres et des lettres. Bien que l’objet en cause évoqua tout un drame, il ne lui semblait pas en effet que ce «document» puisse, en tant que tel, faire partie de l’ouvrage lui-même mais qu’il relevait bien davantage d’un quelconque souvenir familial dont il n’avait pas à se préoccuper.

La thèse continue ainsi à décrire le livre:

«La partie lithographiée de l’ouvrage est constituée de trente planches (ancien format 1/4 de raisin, 240x320) portant chacune texte et gravure. La liaison avec la musique affirmée dans la page de titre n’est pas indiquée, pas plus que les planches ne permettent de comprendre le lien qu’elles entretenaient avec le cédérom.
Textes et gravures, comme l’indique le titre de l’ouvrage, étant de caractère érotique il n’est possible — dans un ouvrage destiné à la publication en ligne et selon la loi sur le respect des diversités culturelles — de les reproduire que par utilisation d’un code réservé aux spécialistes.
L’extrait suivant du premier texte destiné à leur permettre de juger de leur teneur est donc codé suivant l’algorithme OLPO/L1966 avec la clé «florilège=flocon»:

le désordre bouleversait de grotesques florilèges (colibri intelligible)
gorille des shorts
j’étudiais le despote ampoulé
quando la mani accarezzano ai confini del corpo"

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07 avril 2008

Politiquement correct (la boucle 07)

Il y avait enfin dans le cartonnage un autre élément qu'Elstir n’avait pas pris soin de faire enregistrer, encore moins scanner ou analyser. C’était, juste après le dernier feuillet intercalaire, et avant la dernière lithographie, une petite pochette de plastique contenant, comme un reliquaire, une boucle de cheveux noirs tressés formant couronne, d’environ cinq centimètres de diamètre et retenus par six anneaux dorés également répartis sur la circonférence, chacun d’une largeur d’environ un centimètre portant gravé des chiffres et des lettres. Bien que l’objet en cause évoqua tout un drame, il ne lui semblait pas en effet que ce «document» puisse, en tant que tel, faire partie de l’ouvrage lui-même mais qu’il relevait bien davantage d’un quelconque souvenir familial dont il n’avait pas à se préoccuper.

La thèse continue ainsi à décrire le livre :

«La partie lithographiée de l’ouvrage est constituée de trente planches (ancien format 1/4 de raisin, 240x320) portant chacune texte et gravure. La liaison avec la musique affirmée dans la page de titre n’est pas indiquée, pas plus que les planches ne permettent de comprendre le lien qu’elles entretenaient avec le cédérom.
Textes et gravures, comme l’indique le titre de l’ouvrage, étant de caractère érotique il n’est possible — dans un ouvrage destiné à la publication en ligne et selon la loi sur le respect des diversités culturelles — de les reproduire que par utilisation d’un code réservé aux spécialistes.
L’extrait suivant du premier texte destiné à leur permettre de juger de leur teneur est donc codé suivant l’algorithme OLPO/L1966 avec la clé «florilège=flocon» :

le désordre bouleversait de grotesques florilèges (colibri intelligible)
gorille des shorts
j’étudiais le despote ampoulé
quando la mani accarezzano ai confini del corpo
…»

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12 avril 2008

Feuillets intercalaires (la boucle 08)

Cette approche du «moralement correct» devenue, au fil du temps, ordre moral accepté par la collectivité, agace Elstir, mais qu’y faire? Il n’est pas question de risquer de choquer tel ou tel et puis, après tout, cela réserve aux connaisseurs bien de petites joies égoïstes: seuls ceux qui savent déchiffrer ou qui possèdent l’autorisation d’accès aux règles pour le faire, formant comme une littéraire fraternité d’initiés, ont le privilège d’accéder à de tels textes. Pour y diluer un médiocre café en poudre, Elstir se fait chauffer de l’eau. Il est environ dix heures: les corrections et interventions diverses sur le travail automatique prennent toujours plus de temps que prévu.

Les feuillets intercalaires — il en avait compté 80 — n’étaient pas répartis régulièrement dans l’ouvrage. Elstir avait pris bien soin de noter leur distribution. Ainsi, en face du texte 1, il avait trouvé 3 feuillets, 0 en face du texte 2, 1 en face du texte 3, 3 en face du texte 4, 4 en face du texte 5, etc. selon une alternance et une progression incompréhensible mais symétrique car elle s’inversait en effet au centre de l’ouvrage en deux séries de 15 chiffres ce qui, d’évidence, ne pouvait pas être aléatoire. Cet apparent désordre était sans nul doute le résultat laborieux d’études approfondies. La répartition totale des feuillets intercalaires entre les 30 planches était donc la suivante : 301345225321045540123522543103.

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01 mai 2008

Programmer la recherche (la boucle 12)

Elstir est désormais sûr qu’il a mis la main sur un document exceptionnel, que là se trouve le véritable potentiel apport de sa thèse. Le fait constant qu’il y ait une recherche d’intégration syntaxique systématique, lui oppose en effet plusieurs mystères: pourquoi les poèmes ne sont-ils pas tous confrontés au même nombre d’intercalaires? Pourquoi toutes les versions imprimées contiennent-elles des vocables empruntés à plusieurs langues autres que le français, situation que les corrections manuelles éliminent systématiquement? C’est à tout cela qu’il devra apporter une réponse.

Convaincu d’être engagé dans une bonne voie, il fait, mais en vain, des efforts suivis pour acquérir de plus grands résultats. Entraîné par son esprit chercheur, il est cependant décidé à faire l'effort nécessaire. Elstir se dit qu’il doit attacher une importance grandissante à son étrange travail préalable sur les papiers. Il sent bien que pour triompher d’une tâche aussi ardue, il lui faut une règle fixe et sévère, sachant le contraindre, jusqu’au dernier jour, à un irrémissible labeur quotidien.

Pour l’instant il est près de 13 heures: le corps a aussi ses impératifs, Elstir a faim. Pour ne pas perdre de temps, il commence à paramétrer, sur les outils de recherche automatiques, une analyse exhaustive de tous les feuillets ainsi que des indications numériques inscrites ici ou là pour en extraire le plus de corrélations possibles. Cependant quelques-unes des manifestations automatiques à obtenir réclamant un agencement particulièrement délicat, il remet ce travail à plus tard car il a la vie devant lui. Il va manger.`

Puis revient. Averti par son instinct qu’une voie fertile vient de s’ouvrir sous ses pas, il passe son après-midi à programmer les outils d’analyse dont il dispose, à en chercher d’autres dans le réseau universitaire universel, à formuler des hypothèses pour voir si n’existent pas des travaux antérieurs ou des outils qui permettraient de les vérifier. Ceci fait, le soir tombe et Elstir, oubliant l’heure, prolonge sa rêverie. Puis il passe à autre chose. Comme il aime à le répéter, «pour être chercheur on n’en est pas moins homme»… Et cette partie de sa vie n’a pas à être publique.

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