03 janvier 2009
Le webart
— II —
Dickinson, dimanche 20/12/2015, 10:38:51
Au bas de l’écran, le sous-titrage indique : “Professeur Blaise Carver, ethnosociologue, enseignant agréé par les universités de Boone (Caroline du Nord, USA), Athènes (Grèce, Europe) et Kyobé (Japon, Asean)”.
Le professeur Carver, un homme jeune, d’environ vingt-cinq ans, type européen, blond, parlant un anglais international assez riche, vient de commencer son cours sur la naissance du mouvement artistique nommé “webart” :
“Le webart — plus souvent désigné par le sigle WBA — ou “art du réseau”, est un concept apparu à la fin du siècle dernier. Plus exactement dans les années 1990, à la suite de travaux d’artistes comme Fred Forest qui, en 1994, créa “Worldfield”, première installation multimédia universelle sur réseau. Il avait, bien sûr, quelques prédécesseurs, quelques tentatives généralement réservées à des réseaux locaux, et qui, pour cela, ne peuvent être considérées comme faisant partie intégrante du WBA. Elles préfiguraient les tendances essentielles : instantanéité, ubiquité, mobilité, générativité et asubjectivité. Comme j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire, il n’y a jamais eu, dans l’histoire de la création humaine, d’exemple où l’apparition d’un nouveau média n’ait pas entraîné celle d’une conception nouvelle de l’art. Le webart, comme son nom l’indique, est une réponse à la proposition médiatique novatrice que constitue la notion de réseau. Le mouvement du webart a complètement modifié la nature profonde des concepts d’art, d’action artistique et de création. Au point que l’on peut raisonnablement se demander si, dans les deux cas, le mot “art” désigne bien la même réalité… Mais cette remarque anticipe sur ma conclusion. Il faut d’abord que nous explorions quelques unes des manifestations passées et actuelles du webart !
Bart active l’icône d’enregistrement en continu de son ordinateur. Ce cours, où il s’est introduit en étudiant libre, promet d’être intéressant : il décide de le conserver. Bart est très fier du nouvel ordinateur qu’il a reçu pour l’anniversaire de ses quinze ans. Sa mémoire de stockage est pratiquement illimitée, de plus, il est beaucoup plus puissant que le précédent. C’est très important. Ainsi il peut conserver tellement de données que leur impression représenterait des kilomètres de rayons de bibliothèque. De plus, il peut utiliser des fonctions de recherche sophistiquées pour trouver à peu près instantanément ce qu’il cherche. Ses parents ne peuvent plus lui reprocher d’acheter quantité de cours ou d’informations qui, perdues dans l’immensité virtuelle de la mémoire de son ordinateur, risquent de ne jamais lui servir. Ce n’est pas que ce soit très coûteux, mais quand même…
02 février 2009
introduction au world wide web
— V —
Londres, dimanche 20/12/2015, 16:23:60
Le professeur Blaise Carver est assez content de lui, l’introduction à sa thèse lui semble bien partie.
“C’est en 1992, alors que la présidence des États-Unis était assurée par Bill Clinton, que le vice-président, un nommé Al Gore, lança le projet qu’il désigna du nom ”d’information super highways”. Ce projet intervenait au moment où les USA commençaient à peine à sortir de la grande crise économique des années 1980, crise qui, dans le monde occidental, avait mis au chômage des millions d’individus et fut le révélateur d’une réorganisation profonde du système économique mondial. Dans l’esprit du vice-président Al Gore, il s’agissait d’imaginer quelque chose comme une “nouvelle frontière”, c’est-à-dire un projet économique capable de redonner aux États-Unis d’Amérique un élan nouveau et, par suite, de leur permettre de retrouver une partie de leur suprématie économique. L’exemple originel était celui que, en leur temps, avaient pu jouer le plan Marshall, la course aux armements de la guerre froide avec l’ancienne URSS et la conquête spatiale. Par l’impulsion de projets ambitieux dont les retombées industrielles promettaient d’être multiples, injecter dans le circuit économique des centaines de milliards de dollars. Cette injection de sommes énormes ne pouvait manquer de susciter de nombreuses recherches qui auraient de rapides incidences sur la vie quotidienne de tous les citoyens, créeraient de nouveaux marchés capables de relayer ceux qui s’essoufflaient par suite des changements économiques que connaissait la planète : marchés agricoles sur lesquels les pays du Tiers-Monde ou d’Europe Centrale intervenaient de plus en plus, marchés de l’armement dont la fin de la guerre froide, suite à l’effondrement des pays communistes, avait considérablement réduit l’importance économique…
Le choix du secteur de l’information n’était pas innocent. La plupart des futurologues, comme Alvin et Heidi Töffler (cf. notamment leur ouvrage “Powershift”, 1990, Bantam books, New-York) considéraient que l’information promettait d’être le grand gisement productif de l’avenir. D’une part, la suprématie politique, économique et scientifique reposait déjà en grande partie sur la capacité à mobiliser, le plus rapidement possible, le plus grand nombre d’informations disponibles. D’autre part, les penseurs de cette époque commençaient à percevoir que, contrairement aux “matières premières” précédentes, celle que constituait l’information promettait d’être inépuisable en ce sens que toute réorganisation d’une information déjà utilisée devenait une nouvelle source d’information. Une des images favorites de ces analystes était celle des “surrégénérateurs nucléaires” qui, tout en produisant de l’énergie créaient du combustible nouveau. Et ceci dans une spirale sans fin. De la même manière, l’information promettait d’être une matière première qui se reproduirait d’elle-même au fur et à mesure de sa consommation. Inépuisable et bon marché à condition de disposer des ressources et des technologies qui permettaient de la traiter.
10 février 2009
Un cours de Blaise Carver (suite)
Or, dans le domaine de l’information, les USA avaient, en 1990, une avance non négligeable. En effet, même si les pays de l’Asie avaient su industrialiser à moindre coût la fabrication matérielle des composants électroniques nécessaires au traitement des informations, ils restaient en retard en ce qui concernait l’invention des systèmes et la maîtrise des technologies de pointe. Semi-conducteurs performants, ordinateurs puissants, réseaux satellites, industries de production de contenus informatifs, grands réseaux de télévision, télévision numérique, étaient encore alors — même si les japonais notamment commençaient à s’intéresser à ce secteur — largement entre les mains des grands groupes américains Intel, Microsoft, IBM, Rank Xerox, Time Warner, etc. De plus, des myriades de petites sociétés inventives, notamment sur la côte Ouest des USA, imaginaient chaque jour un futur possible à leurs technologies.
Il y avait donc sur ce terrain une possibilité réelle de restauration — si tant est qu’elle ait été alors en danger — de la suprématie économique des États-Unis. Que les “information super highway” — les “inforoutes” comme les nommèrent ensuite les francophones — aient visé le multimédia n’est — dans ce contexte — nullement surprenant. Il s’agissait, à partir d’une réelle avance technologique, de tirer le parti maximal des caractéristiques de la structure américaine de production. L’existence, dans ce pays, de grands groupes audiovisuels pouvait leur assurer un avantage majeur. Les français, par exemple, qui pendant un certain temps ont continué à déclarer que les “inforoutes” n’étaient rien d’autre que la technologie qu’il appelaient alors “Minitel”, c’est-à-dire un vaste réseau public d’informations numérisées, ne semblaient pas avoir compris que la différence essentielle ne reposait pas sur le niveau technique — vitesse, nombre de bauds/seconde — mais sur la spécificité des contenus et, peut-être avant tout sur la différence culturelle d’approche.
Aucune structure éditoriale européenne ne pourrait en effet rivaliser avec la puissance des grands groupes producteurs qu’étaient déjà Walt Disney CO. ou ce que l’on appelait, en ce temps-là, les “majors” compagnies. Qu’elles aient immédiatement visé un monde futuriste n’est pas davantage étonnant, il s’agissait de tirer parti au maximum des capacités inventives des sociétés américaines en mettant, dès l’origine, la barre suffisamment haut pour décourager tout nouvel entrant, aussi puissant puisse-t-il être !
17 février 2009
Blaise Carver
Ethnosociologue, cela fait maintenant plusieurs années que Blaise Carver travaille sur ”l’Histoire des changements socio-économiques mondiaux induits par l’apparition des réseaux intégrés d’information et les stratégies d’acteurs”. Ce travail le passionne dans la mesure où il lui permet, sous la masse des faits, de découvrir des mouvements de fond qui tracent de nombreuses perspectives d’avenir. Il a rassemblé des quantités de renseignements et de notes. Bien sûr, il sait qu’il n’aura jamais épuisé son sujet — cela aussi fait partie du plaisir — car, à peine commence-t-il à explorer une branche du domaine que l’afflux des informations lui ouvre de nouvelles perspectives, toutes aussi excitantes et prometteuses, toutes aussi créatrices et stimulantes. Il lui a fallu décider, arbitrairement, d’arrêter pour se consacrer essentiellement à la rédaction… En fait, il a toujours retardé le moment de commencer cette rédaction. Profondément, il est un chercheur, ce qui l’intéresse c’est fouiller les pratiques de ses prédécesseurs ou de ses contemporains pour tenter d’apercevoir vers où va le monde. Il était quand même grand temps qu’il passe à l’écriture…
Ce qui l’intéresse vraiment, c’est voir comment des innovations techniques modifient les comportements et les relations humaines. Depuis cette année 1990, date qu’il a fixée comme début à sa recherche, le monde a complètement changé, pas toujours comme les analystes de l’époque le prévoyaient. Non seulement ces changements ont, en peu de temps, affecté tous les grands équilibres, mais ils ont aussi profondément transformé les comportements humains, jusque dans leurs aspects les plus quotidiens, ceux en apparence les plus intuitifs, spontanés. On peut affirmer que l’homme de 2015 n’a plus grand-chose à voir avec celui de 1990. Comme d’ailleurs celui de 1990 n’avait pas grand-chose à voir avec celui de 1900. Simplement, l’évolution a été beaucoup plus rapide… Peut-être plus radicale aussi… en dépit des apparences…
Blaise Carver s’enfonce dans son fauteuil, appuie sa tête sur ses deux paumes jointes, se laisse aller au plaisir de sentir son cerveau fonctionner à plein régime.
Blaise Carver lève un moment les yeux de l’écran que dessine sur le mur blanc de son bureau le projecteur de communication à cristaux liquides. Il essaie d’imaginer comment pouvaient travailler ses parents sur les petits écrans de leurs ordinateurs, comment ils pouvaient accepter de se fatiguer la vue sur ces rectangles lumineux de quelques centimètres carrés dont ils savaient pourtant l’incidence négative sur leur santé. Et ses grands-parents qui passaient leurs journées à taper sur ces machines archaïques — appelées “machines à écrire” — où la moindre faute de frappe demandait de recommencer au moins une page entière ! Lui, il ne se préoccupe plus d’orthographe, son ordinateur rectifie immédiatement ses erreurs. Son écran, projeté — non agressif pour l’œil — occupe une surface qui peut, au besoin, être de plusieurs mètres carrés. Comment pouvait-on écrire alors ? Lui se contente de dicter son texte. Il lui suffit de penser à voix haute pour que l’ordinateur traduise ses mots en phrases. Si une expression ne le satisfait pas, il la reprend: l’ordinateur corrige instantanément. Carver n’est même plus très sûr de “savoir écrire”, du moins au sens que ses parents pouvaient donner à cette expression. Il se contente de dire ses pensées: la machine traduit l’information en respectant les nécessités de la transcription écrite… Il est vrai que l’on a cru, un moment, que l’on pourrait même se passer de l’écrit, ne conserver que l’enregistrement de la voix. On s’est vite aperçu que l’écrit avait une densité supérieure, que pour des informations riches, compactes, demandant à être repensées, le texte restait un instrument de traduction symbolique irremplaçable.
23 février 2009
Universités virtuelles
“Comme le monde a changé !…” se dit Carver, “comment simplement imaginer ce que signifiait “penser” pour mon père ? !
Il tend son index droit. L’ombre s’en projette sur l’écran désignant une icône virtuelle qu’il active d’un geste : son texte, aussitôt, est enregistré. Il poursuivra demain… Un signal lui indique qu’il n’a maintenant plus assez de temps avant le début de son cours.
Pour se détendre, Blaise s’étire le cou, fait tourner deux ou trois fois, dans chaque sens, sa tête autour de l’axe de sa colonne vertébrale, se cale confortablement dans son fauteuil. Puis, il désigne une autre icône symbolisant une ville… Sur son écran se dessine la carte d’une cité théorique. Il en désigne l’université. Un plan de celle-ci apparaît. Carver choisit l’amphithéâtre 123. Il sait, bien sûr, que ni cet amphithéâtre, ni cette “université”, ni cette ville, n’ont rien de réel. Ils “n’existent” que dans la mémoire numérique des ordinateurs. Depuis quelques années, la construction de structures collectives lourdes et coûteuses ne s’impose plus. Une université n’est plus une université, mais une idée d’université. Les rares existant encore, réellement, avec de vrais murs, des fenêtres réelles, des portes qui s’ouvrent et des pupitres sur lesquels écrire, se trouvent dans les pays un peu arriérés, Afrique, Moyen-Orient, Asie Centrale, Balkans, certaines régions de l’Inde — tous pays fréquemment impliqués dans des conflits divers — où elles jouent un rôle local réservé à ceux de leurs étudiants qui n’ont pas réussi à émigrer : poches archaïques de pauvreté où les états, pour des raisons plus ou moins confuses, refusent — ou n’ont pas la possibilité — d’adhérer à une des trois grandes confédérations du monde… Ailleurs, les universités sont virtuelles. Réunions temporaires, programmées, d’individus distants. En 2015, une université n’est qu’une métaphore, un mot, un symbole répondant à des archétypes culturels encore ancrés dans l’imaginaire…
Sur l’écran de Carver, aléatoirement choisis parmi les cent vingt-cinq inscrits réguliers, apparaissent ses vingt-cinq étudiants du jour, ceux qui, en direct, en temps réel, vont servir à donner l’illusion réaliste d’un cours “à l’ancienne”. C’est-à-dire celui d’un temps où l’ensemble des étudiants étaient réunis physiquement dans une salle commune. Ils constituent le groupe des “esprits”, étudiants destinés à animer le cours. Chaque “esprit”, peut interroger le professeur en direct, l’interrompre, lui demander quelques précisions, lui faire quelques remarques. Les autres, ce sont les “fantômes”. Ils ne peuvent intervenir en direct. La plupart d’entre eux, quel que soit le groupe auxquels ils appartiennent, sont pourtant, physiquement, distants de plusieurs milliers de kilomètres les uns des autres. Aucun d’eux ne sait ni où réside leur professeur ni d’où il fait son cours. Tout ce dont ils sont sûrs c’est qu’il enseigne en temps réel. Aucun automate, jusqu’à ce jour, n’a réussi à simuler un dialogue crédible…
Les universités n’imposent donc plus que deux contraintes: une contrainte temporelle, une contrainte linguistique. Marc, par exemple, habite actuellement Montbéliard (France, Europe) — comme l’indique la fiche qui apparaît lorsque Carver zoome sur son image — et, pour un cours qui a lieu à quatorze heures dans cette université théoriquement située en Caroline du Nord (États-Unis), il doit s’installer devant son écran à huit heures du matin… Aliocha, qui vit actuellement dans une ville de Sibérie (Russie, Europe), se lève lui en pleine nuit, ou fait enregistrer le cours pour le suivre plus tard…
Après tout, ils avaient d’autres choix, de très nombreuses localisations virtuelles d’universités existent sur terre. Si ces étudiants ont choisi de s’inscrire à ce forum, c’est qu’il doit correspondre à leur intérêt particulier. Beaucoup d’entre eux, en fonction de leurs désirs d’études, du hasard qui les a fait rencontrer tel ou tel cours, de leurs horaires, de la célébrité des enseignants, sont inscrits simultanément dans plusieurs universités virtuelles. Les seules limites sont économiques mais la plupart d’entre eux travaillent en même temps ou disposent de crédits d’états… Chacun fait comme il veut, s’inscrit où il veut, pour la durée qu’il veut… Par suite, les cours peuvent avoir lieu n’importe quel jour. L’université virtuelle travaille en continu ce qui présente certains avantages, notamment pour les étudiants qui ont une activité salariée localisée.
Enfin, le cours est en anglais international. Tous les étudiants qui y sont inscrits doivent le comprendre. Du moins on le suppose, car c’est leur affaire… Comprendre l’anglais international n’est pas exceptionnel… Tous les habitants de la planète de moins de quarante ans en ont fait leur seconde langue. Du moins ceux qui appartiennent à la population intégrée. Les autres?… Certains se débrouillent, d’autres non… Même s’il y a des cours dans de nombreuses autres langues, la plupart de ceux du réseau adoptent l’anglais international comme base.
L’écran de Blaise Carver s’ouvre comme un zoom. Chacun est en place. Le cours peut commencer… Carver passe sa main droite dans ses cheveux comme s’il les peignait.
- Comment allez-vous depuis la semaine dernière, demande-t-il? Puis il ajoute: Y a-t-il parmi vous de nouveaux inscrits… ou quelques questions sur mon dernier cours?
Personne ne répond. Carver commence:
- Comme vous avez pu le voir dans le programme d’annonces, nous allons examiner aujourd’hui la notion d’esthétique de la virtualité !
Dans un cartouche à l’angle supérieur droit de l’écran, un chiffre change sans cesse — 250, 249, 252, 276, 243… Prise en compte, en temps réel, des arrivées et des départs des “fantômes”, des non-inscrits, des curieux, d’autres étudiants qui viennent suivre le cours un moment puis le quittent pour un autre. Carver n’aime pas trop que ce chiffre baisse. Sa rémunération en dépend. Ainsi, bien sûr, que son inscription dans telle ou telle université virtuelle. S’il veut s’offrir le voyage dont il a envie, il faut qu’il parvienne à stabiliser le nombre de consommateurs au-dessus de 250. Il va devoir être convainquant…
19 mars 2009
Le web
— VIII —
Londres, dimanche 20/12/2015, 17:27:58
Bien qu’il soit plus de seize heures, Blaise Carver est à table, assis sur une chaise de bistrot en bois laqué noir. Il déjeune. Devant lui, un plat surgelé complet qu’il vient de réchauffer dans son micro-ondes: “steak d’esturgeon aux ananas”. Le plat du jour de son abonnement au cybermarket. Pas à réfléchir, ni à décider… les menus, composés par les meilleurs diététiciens, sont très variés. Ce plat lui est proposé pour la première fois. Rien à préparer… C’est bon, relativement bon marché… Tant les offres sont diverses, il ne lui viendrait pas à l’idée de cuisiner lui-même un repas : abonnement végétarien, végétalien, diététique, gourmet, exotique, zen… tout est possible. On peut changer de formule tous les mois, ou commander “à la carte” mais Carver ne veut pas perdre de temps pour une activité qu’il juge sans importance…
Être à table ne l’empêche ni de se distraire ni de travailler — la différence n’est d’ailleurs pas très perceptible — chaque pièce de toutes les habitations modernes est équipée d’un projecteur d’écran interactif à matrices actives — un life board comme on disait autrefois — qui fait partie intégrante du réseau domotique. Il suffit d’activer l’un d’eux pour accéder à la multitude de services du web: infinité de chaînes de télévision généralistes ou spécialisées, ciné-clubs pay per view ou video on demand, musées virtuels, jeux virtuels — quel succès pour ce terme depuis qu’il a été inventé dans les années 1980 par Jaron Lanier!—, catalogues interactifs, télé-achat, télé-universités, télé-market, bibliothèques, vidéophonie, forums, staffs d’information des hommes politiques, jeux, débats publics, concerts “live” ou enregistrés, opéras, ballets, expositions localisées, webart, petites annonces, services météo, agences de voyages, serveurs divers, stations de travail… Établir la liste est une tâche impossible, pas un jour, pas une seconde où n’apparaisse un service nouveau, pas un jour, pas une heure où ne disparaisse un service devenu obsolète. Carver considère le web comme un corps vivant que l’on ne peut décrire qu’à une échelle d’observation donnée — disons macroscopique…— mais qui, à une échelle plus fine, apparaît comme en mutation permanente. Quelque chose comme un “chaos d’informations” en perpétuel mouvement, un magma chaud…
23 mars 2009
L'histoire du WWW
Blaise Carver reprend son exposé:
“À l’origine de l’architecture du réseau, les impératifs étaient d’ordre militaire.
De 1945 à 1985 environ, durant ce que l’on a alors appelé la “guerre froide”, le monde était divisé en deux bloc antagonistes : est, ouest. Cette situation présentait des avantages politiques incontestables dans la mesure où chacun savait où était son ennemi. Chaque état devait choisir son camp, chacun des camps avait un ordre interne mi-imposé, mi-accepté par son “chef de file” — USA pour l’ouest, URSS pour l’est. Un équilibre s’était ainsi maintenu qui, s’il suscita ou laissa se mener quantité de guerres locales — parfois très violentes — assura, d’une certaine façon, le maintien de la paix mondiale. Cependant, une telle stabilité ne pouvait persister que dans la mesure où chacun des deux camps se sentait capable de résister à son adversaire et de lui infliger des pertes considérables… On appelait cette situation “équilibre de la terreur”. Cet équilibre reposait sur le dogme de la “dissuasion nucléaire”, stratégie qui consistait à faire en sorte que chacun craigne suffisamment la puissance adverse pour ne jamais oser la provoquer. Pour qu’un tel jeu — “je te tiens, tu me tiens par la barbichette…” — présente une certaine crédibilité, il ne fallait pas que l’essentiel du potentiel dissuasif de l’un des deux camps puisse courir le risque d’être détruit par une action d’envergure. Or ce risque existait !
- Mode plan, intituler l’ensemble du chapitre “De la technologie à la sémantique”, le mettre après le chapitre intitulé “Historique du réseau”, numéroter. Intituler le dernier paragraphe dicté : “Épistémologie d’une technique”, numéroter !
Pendant que l’ordinateur exécute ces tâches, Carver réfléchit, caressant, comme à son habitude le bout de son nez de l’index gauche. Il reprend :
- Suite… Autre paragraphe, même chapitre, même titre… L’informatique de l’époque était une informatique lourde, centralisée, peu puissante — voir G. Verroust, Histoire de l’informatique, Fayard, Paris, 2011 — Mettre cette remarque en note. Suite : Une frappe nucléaire sur le centre informatique du Pentagone, ouvrir une parenthèse, siège alors du ministère US de la guerre, fermer la parenthèse, risquait de paralyser toutes les capacités de riposte de l’armée américaine, donc, de l’ouest tout entier. Ce risque n’était pas acceptable, points de suspension, nouveau paragraphe !
31 mars 2009
Cours de Blaise Carver
Au fur et à mesure que Carver parle, le texte s’inscrit sur l’écran :
“En 1969, quelques spécialistes pensèrent que pour que le “cerveau” de l’armée américaine soit moins vulnérable, il fallait le fractionner en une multitude de “sous-cerveaux” dont chacun pouvait se substituer aux défaillances de n’importe lequel des autres. L’architecture du réseau était née. D’une architecture centralisée, fragile aux attaques exérieures, on passait à une architecture décentralisée, répartie, presque insensible aux agressions externes. Plus de cerveau responsable et indispensable, mais la collaboration permanente d’un grand nombre de cerveaux autonomes.
Dès 1970, les scientifiques qui eurent accès à ce réseau s’aperçurent d’un certain nombre d’effets secondaires inattendus : d’une part, le réseau était accessible à partir d’un grand nombre de laboratoires des USA, ce qui leur permettait des échanges rapides ; d’autre part — contrairement à une idée naïve — la liaison la plus rapide n’était pas toujours la plus courte et il était parfois plus rapide d’accéder, à partir de New-York, à un ordinateur de Washington, en passant par San-Francisco. Le réseau parvenait toujours à trouver un point de passage quelconque reliant deux points où qu’ils se trouvent.
Ces deux composantes techniques modifièrent rapidement les usages. Les échanges scientifiques ne tardèrent pas à se multiplier. À la suite de quoi ce que les scientifiques découvrirent, même avec le réseau sommaire d’alors qui ne transmettait que des données pauvres — du texte pour l’essentiel — c’est que cette architecture en toile d’araignée avait des effets sémantiques. Circulant de façon totalement répartie, suivant des trajectoires inattendues, les informations, passant par des lieux qui n’étaient pas originairement prévus pour elles, se trouvaient dans des contextes inattendus où elles produisaient leurs effets spécifiques. Il y avait non seulement un effet “boule-de-neige”, mais également un effet “créatif” !
09 avril 2009
Le réseau
Carver demande à relire. Il n’est pas trop mécontent de lui. Il entre là dans le cœur de sa thèse. Il va essayer de mettre en avant ses idées originales. Pour aller plus loin, il lui faudra revoir ce point plus tard. Carver pense que si le web a changé les rapports sociologiques, politiques et culturels de la société, c’est qu’il agit à la manière d’un cerveau autonome. Le web est devenu “UN” cerveau. Il s’agit bien sûr d’une métaphore. Carver n’est pas rêveur ou utopiste au point de croire — comme certaines sectes d’illuminés — que le web est un être vivant supérieur, le cerveau collectif de la fourmilière humaine… mais il reste persuadé que cette métaphore est en grande partie juste. Le plus difficile, c’est de l’expliquer simplement, scientifiquement, sans tomber dans le passionnel, en évitant tous les pièges de toutes les écoles de pensée qui s’entre-déchirent. Si le fonctionnement du web peut-être comparé à celui d’un cerveau humain — un cybionte comme l’avait appelé un scientifique du XXème siècle dont il a oublié le nom — c’est parce que, d’une certaine façon, la circulation des informations en son sein est comme celle des informations dans le réseau de neurones et synapses. Pas de centre… Une information qui n’est pas orientée vers telle ou telle localisation, mais circule dans des espaces où elle produit divers effets. Lorsque quelqu’un envoie un message sur le web, ce message peut atteindre “son” destinataire, mais il peut aussi atteindre, de façon volontaire ou involontaire, quantité de destinataires non prévus. Ces pseudo-destinataires auront de cette information une lecture différente de celle qu’aura le destinataire réel. Cette information va les conduire à des réactions non prévues initialement. Par exemple à demander des informations complémentaires à d’autres membres du réseau. L’effet global est imprévisible qui produit une information nouvelle initialisée par l’information d’origine mais qui, devenue en partie indépendante et autonome, est elle-même source d’autres chaînes d’engendrement… Tout participant au web dispose en temps réel de toutes les informations disponibles dont il fait une lecture particulière, personnalisée qui à son tour, constitue une information neuve souvent réinjectée immédiatement dans le réseau. L’état du réseau est en perpétuelle reconfiguration…
Sa force sociologique est là. L’imprévisibilité absolue des incidences d’une information sur la masse des récepteurs d’information et des informations qui, sans cesse, transitent dans le réseau. Le réseau est un vaste magma d’informations en ébullition qui laisse éclater quelques bulles en surface mais dont l’essentiel des effets se produit de façon interne et chaotique. Invisible à l’observateur… Bien entendu tout cela ne s’est pas fait en un jour. Il y a eu de nombreuses tentatives “rétrogrades” comme les divers essais des États pour contrôler les informations diffusées. Ou ce que l’on appelait alors des architectures “clients-serveurs”, la tentative de ne laisser les informations disponibles qu’à ceux qui s’inscrivaient dans une relation de dépendance par rapport à un “maître” détenteur des clés… Les années 1990 furent à cet égard des années de batailles “philosophiques”. Il ne s’agissait de rien moins que de savoir si un réseau devait être ouvert ou fermé… Tenants d’une approche mercantile contre tenants d’une approche créatrice… Si les seconds finirent par triompher, ce n’est pas parce que leur philosophie apparut comme plus convaincante mais parce que la nature même des industries de l’information faisait qu’il ne pouvait en être autrement. Une information confinée est une information stérile. Une information disponible est une information créatrice.
14 avril 2009
L'effet papillon
Blaise Carver ne citera pas le fameux “effet papillon” de la théorie du chaos, si galvaudé — ce battement d’aile d’un papillon dans les Tuamotu qui peut être cause d’un orage à New-York. Pourtant, dans la sémantique des informations, l’effet réseau, c’est bien ça… Multitude des informations, multitude des traitements simultanés et imprévisibilité structurelle des effets ont amené un réseau physique constitué de microprocesseurs, de fibres optiques et de réseaux hertziens à réinventer la sémantique du cerveau humain… Non son libre-arbitre, ni sa subjectivité ni son autonomie. Toute la différence entre le vivant et l’inerte !
Les utopies anticipatrices — qui continuent, dans la littérature de science-fiction à imaginer ce qui se produira le jour où le web commencera à raisonner — ne sont que des fictions, des utopies, abusées par ces effets de sens. Le réseau est un être mort qui tient sa vie des millions d’individus qui la lui injectent. Si, du jour au lendemain, ces individus cessent d’utiliser le réseau, celui-ci mourra aussitôt. Le réseau est une fourmilière de cerveaux qui peut se passer, sans dommage de l’une ou l’autre des fourmis, mais qui a besoin d’une “masse critique de fourmis”. Il ne peut perdurer que si le nombre des fourmis actives est suffisant. Deux fourmis échouent à constituer une fourmilière… C’est ça qui a provoqué le grand changement. Les “intégrés”, ceux qui participent au cerveau collectif en reçoivent en retour des “services d’intelligence” et un profond sentiment d’appartenance à une communauté virtuelle — y compris dans ces effets pervers auxquels il faudra consacrer un chapitre entier : désocialisation, effets de “clubs”, de “castes”, etc. ; les “désintégrés”, ceux qui, pour des raisons diverses, se sont séparés du cerveau collectif, errent dans un monde à part, construit sur des relations de proximité physique donc difficiles à organiser de façon stable, un monde individualiste toujours compétitif. Les “lois de la jungle” contemporaines…
- Je ne dois pas me laisser embarquer là-dedans, pense Carver, c’est trop tôt, je sors de mon plan.
Il dicte : mode plan, à partir du moment où apparaît l’expression “fourmilière de cerveaux”, considérer tout le texte comme un paragraphe à part, le mettre en réserve pour un chapitre ultérieur qui devra être intitulé “effets socialisants et désocialisants”, deux points, “intégrés et désintégrés”… Mode lecture. Je voudrais relire depuis le début du chapitre !
Il est 16 heures 30, Carver est heureux d’avoir encore devant lui une longue période de travail. Il commande au réseau domotique de mettre en marche sa machine à café…
