14 octobre 2007
Promenade sentimentale
Zabre accompagna Wilfrid à la porte de sa chambre et, après l’avoir salué, le quitta.
Wilfrid alla s’allonger et comme les vapeurs du vin lui communiquaient des sentiments élevés, il sonna la bonne. Ce fut la garçon du bar qui monta. Il le renvoyant lui commandant deux cognacs: il ne se sentait pas encore assez bien pour goûter aux amours masculines.
Zabre, désormais assuré de rencontrer X…, alla rejoindre Armelle qui l’attendait dans sa chambre lisant un livre d’alchimie qu’il lui avait prêté. Ils avaient projeté d’aller se promener… Aussi sortirent-ils et, ayant la veille visité la campagne environnante, décidèrent de flâner dans les rue du village. Armelle abandonna sa main à Zabre.
Ils trouvèrent le garde-champêtre occupé à inscrire au crayon feutre rouge un procès verbal sur le pare-brise d’une spitfire écarlate : ni le véhicule, ni le garde champêtre n’eurent droit à un regard.
Ils rôdaient en silence, allant au hasard des rues sans jamais s’arrêter, repassant plusieurs fois par les mêmes lieux, paraissant ne rien voir ou, plutôt, tel des poissons rouges dans leur bocal, trouvant tout toujours nouveau car c’est en eux-mêmes, dans les yeux l’un de l’autre, qu’ils découvraient leurs paysages.
Devant l’église, assise sur les pieds de la vierge éplorée, une vieille femme en costume local cirait les pierres du calvaire. Des enfants, riant et se bousculant, sortirent de l’école sous l’œil fatigué de leur maître…
18 décembre 2007
Pendant ce temps à Huelgoat
Pendant ce temps :
Un tonnelier faisait des tonneaux
Une dentelière faisait des dentelles.
Un cordier faisait des cordes.
Un puisatier faisait des puits.
Un arbaletier faisait des arbalètes.
Un banquier faisait des bancs.
Un sardinier faisait des sardines.
Une boulangère faisait son mari cocu.
Un épicier faisait la sieste.
Un cordonnier faisait des chaussures.
Un carabinier faisait des carabines.
Un caravanier des caravanes.
Une bouchère faisait la gueule.
Un rentier ne faisait rien.
Zabre pense :
…comme ici la vie est calme et paisible, comme j’ai bien fait d’abandonner femme et enfants, je n’aurais jamais cru être aussi heureux, il faut banir famille et propriétés, peut-être dois-je déclarer mon bonheur à Armelle ? Je crois que je l’aime mais je n’ose pas le lui dire, elle est si jeune…
Armelle pense :
…c’est un joli petit coin de France mais je ne voudrais pas y rester trop longtemps, il ne semble pas y avoir ici beaucoup de distractions, faudra bien que je m’en aille un de ces jours… Qu’est-ce que je fais avec ce Zabre ? Il est bien gentil mais pas marrant, il ne dit rien, heureusement encore qu’il a ses curieuses manies d’alchimiste.
19 décembre 2007
Toutes choses ont une fin
Wilfrid et Armelle échangent un coup d’œil furtif. Zabre est rempli de joie. Armelle n’y prête pas vraiment attention.
Le carillon du clocher sonne sept heures.
Ils retournent à leur hôtel du roi Artus. Serge et Robert essuient l’inscription tracée sur le parebrise de la Spitfire rouge. Un ancêtre assis sur un banc fume la pipe, les deux mains appuyées sur une canne, son menton repose sur ses mains jointes sur le pommeau sculpté dans le bois. Il est donc difficile de dire ce que représente la sculpture naïve qui l’orne mais, l’auteur, privilège inamovible, le sait: le pommeau représente un sanglier dans la force de l’âge si l’on en juge par les défenses impressionantes qu’il arbore. L’ancêtre ne s’intéresse pas à grand chose car il est déjà passé de l’autre côté de la vie, dans cette zone où l’homme ne devient plus qu’un spectateur irrité, amusé, critique des actes de ses semblables. Aussi passe-t-il l’essentiel de son temps assis sur ce même banc à simplement regarder les scènes qui se déroulent devant lui comme des fragments de film. Il vit pour mourir, doucement, laisse la vie couler comme un ruisseau lorsque l’on remonte vers sa source. Pour l’instant, il arbore un léger sourire légèrement ironique mais, en fait, ne pense vraiment à rien sinon que le soleil dans son dos est bien agréable et qu’il faut en profiter tant qu’il est temps.
Le rideau de la nuit tombe sur la scène.
Huelgoat, samedi 18 mai, 19 heures.
25 décembre 2007
Matin de marché
Ainsi, devant les yeux du maître, tout n’était que sites étrangers, les mouillages des ports, les rocs inaccessibles, les sentes en lacets et les arbres touffus.
Odyssée, chant XIII
Huelgoat, jeudi 23 mai, 8 heures 15
D’un coup précis de son canif, la garde-champêtre trancha la gorge du chien ficelé sur l’achafaud. Un jet de sang puissant jaillit de la gorge de l’animal dont l’aboiement s’affaiblit en un long sifflement d’agonie. Le sang, giclant au rythme cardiaque, mouillait les chaussures de l’exécuteur, rebondissait sur les pavés tachant la place d’une mare de de rouge brun. Quand la bête cessa de s’agiter, que le sang ne coula plus que goutte à goutte se coagulant avec lenteur le long des pieds de la table qui servait à l’exécution, la foule applaudit bruyamment puis commença à se disperser. Passant devant le cadavre un jeune homme se signa, une grand-mère trempa dans la mare de sang une branche de buis, un enfant prit quelques photos avec un appareil jetable, un peintre croqua la scène puis, peu à peu, chacun retourna à son travail et ceux qui n’avaient rien à faire se dirigèrent vers la place Aristide Briand où se tenait l’habituel marché du jeudi.
Une agréable odeur de cochon rôti et de fumier emplissait l’air, des paysans venus de toutes les fermes environnantes avaient posé sur le sol, alignées le long des trottoirs, des caisses renfermant chacune cinq ou six piorcins embrennés. Déjà des camions arrivaient.
Zabre et X…, l’air fatigué, traits tirés, teint have, rentraient de leur labeur nocturne. Ils traversèrent la place sans trop regarder autour d’eux tant il leur tardait d’aller enfin se coucher. Rue de Berrien ils se séparèrent.
Ouvrant la fenêtre de sa chambre à l’hôtel du Roi Artus, Armelle, sans geste ni mot, regarda Zabre pénétrer dans l’hôtel.
05 avril 2008
L'échafaud
Serge et Robert s’approchent de l’échafaud. Serge guide Robert dans la foire et lui explique les coutumes locales, les diverses coiffes, le cérémonial de l’égorgement des cochons, celui de l’appauvrissement des pauvres, de l’enrichissement des riches, le travail des cordiers, le rôle du garde champêtre, du curé, la cérémonie de bâillonnement des jeunes, celle de la sanctification des saints artistes officiels, de l’élection dans l’académie des saints, de la lapidation des étrangers et des déviants… tout ce qui fait tenir la société. Ils évitent soigneusement de marcher dans les ruisseaux de sang qui, par endroit traversent la place. Robert, veut se moucher. il laisse tomber son mouchoir, le ramasse, le porte à son visage, s’aperçoit qu’il est souillé d’un sang nauséabond, grimace, le jette…
Ils sont maintenant devant l’échafaud.
Ils ne bougent plus.
Ils ne disent rien.
Ils se dirigent vers l’écriteau.
Ils lisent : « A contrevenu à la loi du 31 juillet 1881 »
Robert sort un paquet de cigarettes de la poche abdominale gauche de sa chemise, le tend à Serge. Celui-ci en prend une. Robert en prend une, aussi.
Midi sonne au carillon du clocher.
Le sacristain Petit traverse la place d’un air dominateur.
Serge fourre sa main droite dans la poche de son pantalon.
Armelle s’approche, elle aussi voit l’échafaud, elle s’arrête à côté des jeunes hommes. Ils se tournent vers elle, se regardent en silence quelques secondes puis leurs regards se portent à nouveau sur le cadavre du chien, les poils ocres du cou sont collés par une tache brunâtre sur laquelle dansent des mouches.
Armelle se retourne, s’en va.
Serge et Robert la regardent partir. Serge, le premier bouge, tape amicalement sur l’épaule de Robert, lui fait un signe de tête, discret. Tous deux s’en vont rejoindre Armelle.
11 avril 2008
Nature canine
Dans l’église, Yvré commençait à avoir mal aux genoux. De plus son rhume prenait de l’importance, il éternuait… Il avait beau changer de position, ses genoux étaient de plus en plus douloureux mais lui restaient encore 3333 ave. La tache presque blanche de son derrière, accrochant la faible lumière qui s’écoulait des vitraux, attirait tous les regards: ceux de Petit, le sacristain, qui traversait souvent la nef ; ceux de la femme agenouillée deux bancs en arrière. Yvré sentait ces regards comme un poids, une pression sur son postérieur. Il en éprouvait un certain plaisir et ne voulait pas se retourner. Cependant, la douleur de plus en plus cuisante, il lui semblait être agenouillé sur du gravier. N’y tenant plus, il envoya Dieu au Diable, se leva, prit ses vêtements (posés sur le banc derrière lui), se dirigea vers la sortie de l’église. Au confessionnal entrait un cinquième pénitent. La femme en prières se leva aussi, suivit Yvré, l’accosta, alors qu’il se rhabillait, sur le parvis de l’église.
Serge et Robert rattrapent Armelle, l’abordent. Serge: — Les mœurs de la campagne sont rudes! — C’est horrible, répond Armelle. — Oui, c’est horrible, renchérit Robert. Vous n’êtes pas d’ici? demande Serge, la première fois ce spectacle est toujours effarayant. — Pourquoi la première fois, demande Robert, ce n’est pas la première fois que tu y assistes? — Non… c’est même assez fréquent, il est dans la nature des chiens de pisser sur les murs et les propriétaires redoutent l’érosion… — Mais, suggère Armelle, ne serait-il pas possible de les dresser? — On le fait, répond Serge, mais… Il n’y a pas grand chose à faire… On dirait que tous les chiens le savent : un jour ou l’autre, tous pissent contre un mur. — Tous, demandent en chœur Armelle et Robert? — Tous, répond Serge péremptoire.
20 avril 2008
Armelle
Juste face aux voies de chemin de fer où ne transitent presque que des trains de marchandise, à la sortie du camping est un vieil hôtel des plus minables nommé — allez savoir pourquoi — «Au roi Artus»: façade décrépite par plaques, coulées de mousses tombant des toits, lézardes, enseigne à moitié illisible… Son rez-de-chaussée est occupé par un café dont la cour (terrasse) donne sur la rivière (presque un égout à ciel ouvert tant elle est boueuse, nauséabonde, charriant des déchets de toutes sortes, berges servant de décharge…) avec, traversant le fleuve presque au niveau de son troisième et dernier étage, le pont de l’autoroute. C’est dans cet hôtel qu’officie une fille qui se fait appeler Armelle, dont on ne sait presque rien mais qui est arrivée là un matin à l’aube avec un mec qu’elle avait dû ramasser quelque part à la sortie d’un bistro ou d’une boîte. Le mec est parti très vite, elle est restée, s’est fait assez facilement une clientèle locale (elle était alors assez belle et pas trop vieille…). Elle fait maintenant partie du paysage humain comme Wilfrid, Antoine, La Beude (avant son décés), Edmond (le patron du bar), Flores la diseuse de bonne aventure et d’autres que l’on retrouvera ici ou là dans cette histoire qui essaie péniblement de se raconter. Tous les hommes ont couché au moins une fois avec Armelle dont les tarifs sont adaptatifs en fonction du jour, de l’heure, de son humeur, des ressources des clients, de leur proximité, etc… Elle paie par exemple le patron en nature et ils forment ainsi un curieux couple comme s’il avait sur elle un droit de péremption, ce n’est pourtant pas son proxénète, elle n’en a pas… simplement le patron, Edmond, estime que, pour sa chambre humide au papier défraîchi, avec son coin au lavabo fendillé, toilettes sur le palier, elle lui doit tant d’affection. Et ça ne va pas plus loin, leur accord est complet sur ce point. Pour le reste, elle fait ce qu’elle veut avec qui elle veut et personne ne lui demande rien.
28 avril 2008
Réflexions d'Yvré
Les ombres des nuages déferlent en vagues sur la place. Tout en discutant, Armelle, Serge et Robert arrivent devant la crèperie «A l’anneau d’or». Serge suggère d‘entrer. Les deux autres acceptent. Ils entrent, vont s’installer à une table du fond de la salle. Ils se sentent étrangement bien, comme s’ils se connaissaient depuis toujours (impression de meubles patinés, trames usées aux accoudoirs des fauteuils, couleurs passées, oubliées, paroles disparues, éteintes… comme un emboîtement de moulages de choses anciennes…)
Dans sa chambre, Zabre s’éveille. Il a rêvé d’Armelle. Il se lève, va vers l’unique fenêtre, constate qu’il fait plutôt beau, pense à la promenade, qu’après le repas, ils vont faire ensemble.
Sur la place, dessinant un vaste coquelicot, les marchands de cochon se sont assis en rond, ils font circuler des paniers de charcuterie, mangent en silence tandis qu’autour d’eux les porcs encore vivants couinent avec vigueur car, pour vérifier leur bonne forme, les paysans-acheteurs-éventuels les piquent sans cesse de longues épingles à cheveux.
Yvré pique nique sous sa tente. Il devine pourquoi personne n’est encore venu le consulter: les clients veulent du mystère, du drame, du fluide… Son pouvoir étant étrange il ne faut pas le déprécier en l’étalant au grand jour, il ne faut pas laisser supposer qu’il est semblable à celui de n’importe quel autre marchand. L’herboriste peut ouvrir boutique au grand jour car il se contente de réunir des feuilles de tilleul ou des queux de cerise pour éviter cette peine à son client. Aussi personne n’attribue de grands pouvoirs à ses tisanes. Ceux qu’Yvré veut se faire attribuer sont d’une autre nature, les objets qu’il propose à la vente ou dont il se sert dans son ministère ne sont que des représentants de forces occultes, redoutables, ignorées. Ces objets sont des intermédiaires grâce auxquels il peut tout: vie, mort, vie dans la mort, mort vivante… Ses connaissances, jalousement transmises de siècle en siècle à quelques rares initiés, s’accomodent mal de l’aspect banalisé, quotidien, public, du négoce. C’est ce qu’il a compris maintenant, c’est aussi ce que savent les paysans surpris et éloignés par l’officialisation soudaine de sa sorcellerie. D’où leurs hésitations : le diable toujours fuit le soleil. Yvré sourit et, feuilletant distraitement les pages rouges d’un Agrippa de poche, mord dans son sandwich de couleuvre.
06 mai 2008
Petite conversation entre amis
Armellle, Robert et Sege se sont assis à une table ronde au fond de la crêperie. Ils ont commandé des crêpes de froment (complètes, œufs miroir, bolée de cidre…) et poursuivent leur conversation : — Et si on les attachait, demande Robert ? — Ce ne seraient plus des chiens errants, répond Serge avec perspicacité, or le système social exige un certain nombre de chiens errants pour que les autres ne le soient pas… — C’est juste, acquiesce Armelle.
Robert attaque sa crêpe. Armelle coupe la sienne, Serge boit une gorgée de sa bolée de cidre… L’atmosphère de la pièce, meublée de vieux meubles rustiques en bois sombre bien ciré, ornés de toutes sortes de roues, est chaude, agréable, même un peu embarassante tant elle pousse ces jeunes gens qui, il y a quelques minutes ne se connaissaient pas, vers une camaraderie confiante et absolue.
— Mais, reprend Robert, prendre les chiens en flagrant délit doit pas toujours être facile? — Non, répond Serge. — Alors, poursuit Robert, ça doit limiter les exécutions! —Non. Un temps de réflexion, un angelot passe dans la vapeur des crêpes — Pourquoi donc, demande Armelle? — Ils ont plusieurs moyens, dit Serge. — Lesquels, demandent simultanément Armelle et Robert? — Assez simple, dit Serge. — Mais encore, insiste Robert entamant sa troisième bouchée soigneusement constituée d’œuf, de crêpe, de gruyère et de jambon!
Serge avale une gorgée de cidre. Il poursuit: — D’abord il y a les chats policiers… dès qu’un propriétaire constate une infraction, il requiert le garde-champêtre qui amène un chat policier sur les lieux. Celui-ci attire la plupart des coupables. Ensuite…
Il marque un temps d’arrêt, déglutit, se passe une main sur le front… — Ensuite, insiste Robert?
10 mai 2008
D'Armelle à Serge
Un homme-lune passe sur sa moto, matinée très claire de septembre je suis toujoursincapable d'imaginer un matin sans vous (comme le rapport de la lettre d'amour au réel est étrange!). Votre lettre m'a fait un grand plaisir. Je souhaite que ma vie réelle et ma vie virtuelle se confondent…
Serge, je vous aime. Il n'est plus temps, Serge, mon secret est échappé, je suis folle d'espérance car je ne saurais aimer que vous et j'ai tant des choses à vous dire… Comment ne pas vous regarder éternellement, acceptez donc de me voir quelquefois, je ne suis nulle part ailleurs à ma place; je ne vous saurais voir sans vous déclarer mon amour - vous êtes le seul homme de ma vie et j'aimerais mieux vous voir mort qu'inconstant. Si vous étiez capable de quelques sentiments, vous ne me pourriez voir en l'état où je suis sans étouffer de douleur… je serais seule avec vous dans tout l'univers que je ne serais pas encore lassée de votre présence. Quoi, ne serais-je jamais maîtresse de votre cœur? Je crois pourtant faire ce qu'il faut et je ne me pardonnerais pas, Serge, de vous importuner perpétuellement.
Que de choses depuis que je vous ai écrit pour la dernière fois, j'attend de vos nouvelles avec impatience. Je souffre, pourquoi me faire des reproches? Je vous aime si fort n'étant point aimée de vous que je pourrais vous adorer: jugez de ma passion par mes troubles.
Serez-vous bientôt à Huelgoat; je vous écrirais jusqu’à demain si je n'entendais venir le jour.
Je vous aime plus qu'il n'est possible, venez à Huelgoat.
Armelle.
