Écrits de Marc Hodges

Éléments de l'HyperFiction dynamique et répartie La disparition du Général Proust.

03 septembre 2005

Un moment dans la vie d'Argencourt

Ce que dit la phrase suivante est vrai.
Ce que dit la phrase précédente est faux.
Petit paradoxe logique

Après une demi-heure de course à pied dans les allées givrées du parc, une douche, il a sorti sa voiture aux environs de neuf heures trente. France-musique diffusait un extrait d'Ulysse, opéra intertextuel de Luigi della Piccola dont l'écriture totalement symétrique s'apparente à celle, sérielle, de Schönberg. La journée promettait d'être belle. Le brouillard enfermait le château et les rues de la ville dans une étale luminescence.

Durant la demi-heure suivante, son intuition de l'aménité du jour s'était lentement confirmée. On devinait que, vers la mi-journée, le soleil finirait par venir à bout d'un brouillard très légèrement éclairci et, malgré quelques ralentissements anodins aux approches de l'aéroport, la circulation était restée fluide.

Le premier encombrement sérieux ne s'est présenté qu'aux portes de la ville. Les panneaux autoroutiers à diodes annonçaient : « Paris-ouest circulation fluide, Paris-est ralentissement sur quatre kilomètres ». Comme pour se durcir devant l'épreuve, effleurant de l'index droit le bouton de commande électrique, il a très légèrement redressé le dossier de son siège puis, faisant fond sur l'esprit moutonnier de ses contemporains, a décidé d'emprunter la branche « Paris-est » dans laquelle il s'est engagé au moment même où de très légers grésillements sur les aigus de sa chaîne stéréo l'avertissaient qu'il devait, pour conserver, sur la même émission, une excellente qualité d'écoute, passer du programme 3 au programme 4 de son ordinateur de bord. Bien qu'à vive allure -aux alentours de 100 kilomètres-heure- les files de véhicules roulaient côte à côte. A l'intérieur de ces files elles-mêmes, l'espace entre les véhicules ne devait guère excéder vingt mètres. Dans le confort étudié de sa voiture il se sentait en sécurité confiant dans la puissante décélération de son moteur V6 à injection et, en cas de danger imprévu, dans la fiabilité du freinage ABS électronique. De plus, n'ayant, comme premier rendez-vous, qu'un déjeuner, il n'était pas vraiment pressé. Une petite voiture nerveuse, zigzaguant entre les files, s'acharnait à se faufiler. Sachant qu'il lui suffirait de quelques centaines de mètres dégagés pour la rattraper et la doubler, il esquissa un sourire en la laissant passer mais il ne put s'empêcher de lancer, à la jeune automobiliste qu'il jugeait un peu folle et dont le visage, à peine entrevu, lui avait semblé agréable, un regard désapprobateur. Il se sentait détendu, plus attentif à l'interprétation par David Lively des "variations pour piano" d'Harold Copland qu'à l'espèce d'agitation fébrile que trahissaient les appels de phare d'un automobiliste désireux d'occuper la centaine de mètres laissée entre sa voiture et celle qui le précédait.



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06 septembre 2005

La vie d'Argencourt

Peu à peu, la circulation se densifiait. Malgré le plaisir inépuisable que lui procurait l'écoute parfaite de la musique, il détestait se trouver immobilisé sur une autoroute. S'étant, au fil des ans, patiemment, constitué un catalogue d'itinéraires de dérivations pour se tirer toujours d'affaire, il prit, aux abords de Paris, la sortie d'Arcueil. En dépit de la succession de feux rouges qui ralentissaient sa progression et l'émotion que lui procura un cycliste coupant inopinément sa route, il eut, longeant l'autoroute, la satisfaction de voir qu'il avançait plus vite que la moyenne des autres véhicules. Ce fait le renforça dans la conviction qu'il avait fait le bon choix.

De loin, il aperçut le carrefour de la porte d'Italie très encombré et n'hésita pas un instant à dévier vers Gentilly puis sur sa droite à prendre rue de la Poterne des Peupliers. Devant le cimetière de nombreuses caravanes réduisaient la largeur de l'avenue. Un camion de déménagement, chargeant des containers, interrompait la circulation. Il regarda la pendule de son tableau de bord. Dix heures cinq. Il n'était pas pressé. Il avait bien roulé. Avec délectation il se concentra sur l'écoute de l'orchestre philharmonique de Vienne attaquant "Der Cornette" de Franck Martin sur des poèmes de Rilke. La voix de femme était merveilleuse. Il se dit qu'il fallait enregistrer les références du disque sur son petit magnétophone de poche. Derrière lui d'autres automobilistes, s'impatientant déjà, klaxonnaient rageusement. Sans raison apparente, il songea au recueil de poèmes qu'il était en train d'écrire et dont, pour des motifs impérieux qui lui échappaient tout de même un peu, il avait fixé le nombre définitif de textes à quatre vingt. Assez satisfaisait des soixante sept déjà écrits, il savait qu'en quelques mois il en viendrait à bout et le seul fait d'approcher du but lui était une joie. Pas un instant cependant, il ne s'était demandé si cette tâche avait un sens quelconque mais quand cette idée l'effleura, elle lui inspira le thème d'un nouveau poème dont l'incipit serait « Ne leur demandez pas... ». Le camion de déménagement démarra dans une mofette de fumée noire. Pour protéger l'odeur sensuelle de cuir fraîchement ciré des sièges, cherchant refuge dans la climatisation, il actionna la fermeture électrique de la vitre vaguement entrouverte.

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08 septembre 2005

Vie d'Argencourt (suite 3)

Passé le pont sous le périphérique, parce que le camion continuait tout droit, il prit rue des longues raies, boulevard Kellerman, rue Cacheux à droite et tout droit rue Barrault. Celle-ci, après la place de Rungis, coupée par des travaux, il bifurqua à gauche rue Boussingault puis à droite rue Vergniaud. Il se souvint avoir cherché dans le « Dictionnaire encyclopédique Quillet » — édition de 1935 léguée comme un trésor par ses grands parents et que, pour cette raison précise il chérissait particulièrement- les notices des personnages qui prêtaient leurs noms à ces rues : Boussingault était un agronome parisien du dix neuvième siècle, Vergniaud certainement le révolutionnaire exécuté en quatre-vingt treize mais Barrault -dont il ne pouvait croire qu'il s'agissait de Jean-Louis- et Cacheux restaient ignorés. Il s'était dit que, si la postérité pouvait avoir une importance quelconque, cette situation, par ce qu'elle comportait d'intriguant, était bien préférable à l'enfermement, dans cinq ou dix lignes de texte, du sens d'une vie de quatre-vingt cinq ou même de quarante ans. Vergniaud était définitivement "ondoyant et insaisissable", Boussingault fondateur de l'institut agronomique de Paris. Ces pensées l'occupèrent pleinement quelques minutes pendant lesquelles, aidé en cela par la souplesse de la boîte de vitesses automatique qui le déchargeait de l'essentiel de la fatigue d'une conduite en ville, il oublia presque qu'il était dans sa voiture essayant d'atteindre son but dans le labyrinthe des rues. Comme, pour éviter le sens interdit de la rue Vulpian, il empruntait sur quelques mètres le boulevard Auguste Blanqui avant de se réfugier dans la rue de la glacière, la suite du texte s'imposa : « ne leur demandez pas ce qui donne un sens à leur vie... ». Incontestablement le texte devait être ainsi. Il sentait que ce thème avait pour lui de l'importance, que sur ce point il pouvait dire des choses précises. Il essaya plusieurs prolongements : « ils ne s'en soucient pas », « leur vie est un labyrinthe de questions », « ils n'y songent jamais », mais aucun ne le satisfaisait vraiment car, outre qu'ils l'entraînaient vers une écriture trop abstraite, ils lui semblaient, intuitivement, ne pas permettre un déclenchement rythmique satisfaisant. « Dans la couleur du jour », tentative de retour à un concret plus sensuel lui sembla trop poncif et peu signifiant pour ce qu'il attendait. Les mots qui se présentaient d'abord n'exprimaient que la banalité d'expressions réflexes. Comme toujours la langue résistait. Il mâcha longuement ce début hésitant entre l'ampleur du vers de quatorze syllabes, la mesure rassurante parce que coutumière de l'alexandrin, le boitement du onze syllabes ou l'inachèvement du décasyllabe puis, avant de l'enregistrer, décida de s'en tenir là.

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18 octobre 2007

De Germaine à Argencourt

Par moments le vide presque tyrannique de ce paysage que j'aime m'effraie... Produit de mon imagination? Tous les gens suivent le même chemin les uns commencent par la droite les autres par la gauche, la vie passe ainsi or j'estime avoir droit à tout, venez à Fontainebleau... Je me demande quel avenir aura lieu ! Il faut bien dire quelque chose. Autonomie excitée! La nuit est tiède - à Fontainebleau comme ailleurs, faute de temps et de passion, les habitants s'aiment sans le savoir! La lune brille; oubliez Ganançay, vous seul comptez à mes yeux, je vous aime, en doutez-vous; des ombres dessinent votre visage, l'air vibre, la lune bouge depuis l'église Saint-Louis! Je ne vois plus personne, le G20 a une enseigne neuve...

 

Qu'est-ce donc qu'une lettre d'amour ? Je ne sais pas écrire une lettre d'amour... Les rencontres nouvelles font échapper à l'expérience, Argencourt, moi Germaine, je suis folle de vous... Mon regard se perd dans les perspectives des chaussées, la cruauté se contemple avec soin dans les miroirs des vitrines, pourquoi ai-je honte de mes sentiments, je suis au désespoir, Argencourt, je ne vous verrai pas de toute la journée, que deviendrais-je si je venais à vous perdre... Faites de moi ce que vous voulez. Que de larmes me coûte notre brève rencontre d'avant-hier... Je ne me méprends pas sur ce que cela veut dire : l'absence qui est pour les vrais amants un supplice abominable, n'est-il pour vous qu'un repos : je meurs du besoin de dire le vrai; je vous imagine en train de rire, pourquoi votre bonté se dément-elle quelquefois...

 

Je suis impuissante à maîtriser le désordre de sensations qui se bousculent en moi et mon cœur ne peut négliger de rendre grâces à son délicieux Argencourt.

 

Adieu, je vous aime…

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16 novembre 2007

De Germaine à Argencourt

My dear Argencourt,

je cherche par des termes à décrire un monde qui échappe aux mots. Je cours le risque du souvenir, s'il y a quelque chose qui m'empêche d'être crue quand je parle de passion, c'est que j'en parle trop bien; je suis sortie d’auprès de vous avec le Paradis au-dedans de moi. Se peut-il que vous ne me donniez jamais un moment de désir. Ne savez-vous pas que les histoires en disent plus que tout le reste... Si je pouvais conserver de l'estime pour vous, je serais fort navrée de ne pas mourir, écrire n'est pas une nécessité; j'ai besoin de vous. Comment ne pas vous regarder perpétuellement... J'attendrai donc de vos nouvelles avec impatience - l'amour ne s'obtient pas il s'arrache. Je tremble quand je lis ou que j'entends votre nom! Je suis celle que les petites villes et la solitude ravissent,

Vous m'avez écrit, vous écrivez agréablement. Je suis au désespoir, Argencourt. Qui tiendra une place plus grande dans les jouissances que j'attends; ou alors il faut que je vous retrouve - je ne sais plus très bien où je vais; croyez moi digne de votre confiance - vous me pourrez bien voir mourir sans être touché. Je n'aime la vie que pour la passer avec vous... Mon sort reste dans vos mains: pourquoi faut-il qu'il y ait parfois tant de différences dans les compréhensions: ne me laisserez-vous jamais en repos.

La puanteur de la passion galope à travers les impasses de Fontainebleau. Rien ne s'épuise jamais. Fontainebleau est un produit de mon imagination... Fontainebleau est si saturée par elle-même qu'elle devient autre chose. Dans mes souvenirs d'adolescente, de nombreux amours se sont effilochés... Au centre de la place de l’Hôtel de ville la tête d'un poète mort fait une fontaine…

Depuis que je vous aime, moi, Germaine je ne suis plus Germaine, seulement jugez ce qu'il paraît à d'autres à qui votre amour serait absurde.


Servez-vous de moi.

Votre Germaine.

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23 novembre 2007

De Germaine à Argencourt

Souvenez-vous toujours, Argencourt, que j'ai manqué de pouvoir,  non de volonté, je ne m'attendais pas à vous écrire encore et encore! Cher Argencourt: je voudrais construire un univers devant lequel m'agenouiller: acceptez donc de me voir parfois - serais-je constamment dans des menaces de vous perdre! Pourquoi votre bonté se dément-elle de temps en temps, je suis incapable d'imaginer un matin sans vous... Je vous aime trop pour accepter de vous perdre! Ne doutez pas que lorsque le hasard nous rassemblera à nouveau, je ne vous donne les preuves les moins confuses de mes sentiments, mais qu'il est difficile de haïr celui qu'on aime - je vous en prie écoutez mon tourment... Mon âme est soucieuse et agitée, il m'est impossible de vous parler sans vous dire que je vous aime, croyez moi digne de votre confiance... Sempre mi siete presente, sempre vi veggo, sempre vi dico tante, tante cose, tutte al vento, tutte ! Sans vous je n'ai point de jouissances - trop profondes, les vallées sont autant de frontières à mes mots… Je n'ai plus assez de mon âme elle est toute à vous.

Le parc du château est plein d'amoureux; ce que vous lisez est une image de ma réalité; des garçons jouent: Fontainebleau nous regarde : souvenez-vous, Argencourt, que j'ai manqué de capacité d'action,  non de désir, mon ambition est sans réponse mais je n'ai pas choisi mon destin. L'amour, qui n'est jamais sans angoisse de déplaire, me fait considérer que vous avez pu changer: j'accepte la part que vous m'offrez. L'approche du silence fait naître la parole; il y a quelqu'un d'instable en moi. Je vous aime trop pour risquer de vous perdre et ce n'est pas en cessant de me faire souffrir que vous pourrez obtenir ma haine. Au bord du Grand Canal la tête d'un poète mort fait une fontaine, sans vous les carrefours du parc sont inhabités. Il y a trop longtemps que je ne vous ai vu!

Je ne vous ai jamais tant attendue, ne m'oubliez pas.

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