22 août 2006
El Che ou les arbres meurent aussi
De chez moi je domine toute la ville. Enfin, presque toute la ville car avec les méandres de la rivière et les collines qui les soulignent, certaines parties me demeurent cachées. C’est ennuyeux… En partie seulement, car si je ne peux tout voir, il m’est fort possible d’imaginer tant je connais les lieux et les habitants. D’imaginer la vie : elle n’est pas tellement différente dans les parties cachées et, comme je vois l’essentiel… C’est une situation privilégiée, je dois avouer que j’en suis fier. Un peu… D’autant que ce privilège est, en quelque sorte, symbolique. Aristocratique même, j’ose employer ce terme ; tout le monde ne peut pas, comme moi, habiter le château et pas n’importe quel château, un petit château. Pour beaucoup d’entre vous ce ne serait qu’une grande maison de campagne ; un tout petit château, pas un de ces trucs à tours et échauguettes qui défigurent nos campagnes… une maison de maître avec la ferme en contrebas… Mais, ici, on l’appelle le château. Sûrement parce que le bâtiment domine la ville et que, de presque tous les points de toutes les rues, on en distingue un bout dépassant les arbres du parc.
Un beau parc ma foi, avec de grands sapins épais et une petite maison de concierge à l’entrée même s’il n’y a plus de concierge. C’est ennuyeux parce que cette absence ôte une part du prestige de l’édifice mais il reste la maison. C’est toujours ça et je peux toujours y recevoir… Je dis que c’est une garçonnière car le mot étonne toujours et rétablit la distance nécessaire. La consécration sociale emprunte parfois des chemins tortueux…
28 août 2007
Ça n'avance pas…
Je n’ai guère progressé, je ne suis même pas parvenu à dépasser la limite étroite du parc. Malgré le mal de tête qui depuis quelques instants me tenaille, malgré les crampes de plus en plus outrageantes de ma main droite, l’impression de froid et d’engourdissement de mes jambes, il va falloir poursuivre.
J’ai arrêté, me suis persuadé de la bêtise de ce travail: je ne pouvais pas continuer comme ça, je n’avançais pas… ou, ne décrivant que superficiellement les choses, je me dispersais ; si j’avançais méthodiquement, pas à pas, la vie ne m’attendait pas, elle filait, impossible à rejoindre. J’avais beau me dire qu’il fallait y arriver, qu’il n’était pas question d’abandonner, je ne voyais pas de solution. De fait, il s’avérait impossible d’enfermer la réalité, même une réalité restreinte par le cadre de ma fenêtre, disciplinée, dans l’espace étroit de ma feuille de papier. Assez désespérant. C’était assez désespérant et de moins tenaces que moi auraient certainement laissé tomber.
Pas question. Malgré les douleurs de plus en plus gênantes de ma main droite — qui maintenant, d’ailleurs, gagnaient même le fléchisseur et l’extenseur profond des doigts, enfonçant dans ces deux muscles de grandes aiguilles qui les raidissaient et les tailladaient à la fois — mon pari m’engageait trop pour que je puisse songer à une fuite. Je m’étais enferré dans la simulation, j’avais provoqué d’autres vomissements et la sous-alimentation à laquelle je m’étais contraint rendaient ma «maladie» de plus en plus plausible. Le docteur Charlus avait ordonné que je prenne quinze jours de repos. Je devais donc garder la chambre. Qu’y faire d’autre sinon regarder par la fenêtre et dire ce que j’y voyais ?
26 septembre 2007
Notes d'écriture
Faire de l’écriture une écriture, c’est-à-dire refuser « ce qui est écrit d’avance » (Gertrude Stein), comme le roman policier où la trame conditionne l’ensemble du récit ou encore tout ce qui relève d’une « tradition de l’écriture » comme dans la plupart des romans contemporains aux psychologies définies, attendues, à la logique réaliste.
Chercher quelque chose comme une fiction picaresque moderne allant de faits improbables en faits impossibles, ne s’orientant que selon un ordre fantaisiste supérieur.
Wilfrid d’Eurymédon est un roman vrai : tout ce qui y est rapporté est totalement vrai, emprunté au réel mais à un réel invraisemblable et l’ensemble ne peut être qu’impossible. Richesse absolue des faits divers. Suffit d’ouvrir les pages des journaux et de noter les faits bruts.
La vie de Wilfrid, est-ce une trame ? En gros :
ne s’appelle pas Wilfrid d’Eurymédon, choisit ce nom assez tard. Pourquoi ? Est-il nécessaire de le préciser ?
naissance dans une petite ville de province, famille assez bourgeoise,
études médiocres (trop non conventionnel)
jette sa gourme
part à l’aventure, rencontre de multiples personnages tous plus surprenants les uns que les autres depuis Emily Dickinson jusqu’à Narcisse Diaz de la Pena
se marie plusieurs fois, la dernière avec Angelina Ebberly (ce n’est pas non plus son vrai nom)
parcourt l’Europe, plus ou moins à pied
sur le tard s’installe dans une vieille caravane qui lui est prêtée
savoir où il va n’a pas d’importance, ce qui importe c’est qu’il va donc on ne s’y retrouve pas parce qu’il ne s’y retrouve pas lui-même
Improvisation permanente : essayer de maîtriser cela, le comment étant l’essentiel du propos ?
Un défroqué octogénaire, chaque matin se rend au café le plus proche de son domicile, et boit un plein verre de cognac puis il va acheter un croissant chez le boulanger voisin et revient boire un second verre de cognac : il est en forme pour la journée.
Un professeur, lecteur pour une maison d’édition, a son bureau dans un immeuble, quelque chose comme un bunker, en ruines au bord de la mer.
21 octobre 2007
Histoire de l'instituteur (1)
A la fois modeste et ambitieux, peu à peu, ce projet s’est installé en moi… D’abord je n’y ai pas pris garde, ne me suis pas méfié, quelques notes griffonnées hâtivement ça et là, écriture enfiévrée, pages d’agenda, carnets, notes de supermarché ou de restaurant… Cette habitude prise, une autre s’est imposée, aussi peu dangereuse: relire parfois mes notes anciennes. Leur laconisme me frappa. Je m’interrogeai sur leur utilité, leur raison d’être, leur portée. J’ai bien dû accepter de comprendre qu’elles me donnaient une raison de vivre, une source inépuisable de forces — toujours nouvelles — puisées dans une pure et honnête interrogation sur mes motivations, mes habitudes de vie. Et, bien que cette conception d’une existence figée où l’avenir regardait toujours le passé me semblât quelque peu dérisoire, il fallut bien m’accommoder de ce que j’appelais alors mes «confessions laïques». Je le fis sans déchirement, tirant aussitôt les conséquences nécessaires: je devais m’étudier chaque jour, plus complètement encore. Mon métier m’en fournissant en nombre, je décidai de le faire sur un cahier.
Lentement, le flux du temps déposa, l’un après l’autre, des cahiers dans une armoire où ils se sont amoncelés. La quantité en devint bientôt si importante que les relire me demandait plusieurs jours de vacances. Je ne faisais alors rien d’autre. C’est ainsi que se constitua lentement ce projet qui maintenant me fait prendre la plume: regrouper ces notes éparses et quotidiennes dans un ouvrage qui ainsi retracerait ma vie. Qu’elle soit ni très riche ni très aventurière me semble secondaire, toute vie écrite est magnifiée par l’écriture et, noté dans un roman, la couleur du papier de toilette utilisé à tel ou tel moment, devient une notation importante. Je veux tenter de donner à mes semblables, s’il s’en trouve car chaque être est profondément unique, l’occasion de découvrir un homme le cœur ouvert, chose si rare en ces temps de consommation où chacun, livré à l’agression quotidienne de la télévision, aux vrombissements mécaniques, aux échanges protocolaires, au vide abyssal des mails et au flux incontrôlable d’Internet ne connaît de ceux qu’il fréquente qu’une façade. Peindre un homme dans toute sa détresse et sa vérité pour, qu’un instant au moins, il pense: «nous sommes deux sur terre».
10 novembre 2007
Histoire de l'instituteur (2)
On le voit bien, bien que limitée dans sa portée, la tentative de tout noter s’avéra vite audacieuse. Ainsi je songeai, dès l’abord à quelque chose comme une autobiographie toute simple, celle d’un homme ordinaire dans un monde ordinaire, une autobiographie d’une vie sans intérêt, ce qui aurait changé de toutes ces vies plus aventureuses ou riches ou dramatiques les unes que les autres… Après avoir, par quelques anecdotes, sommairement situé le cadre de ma vie enfantine dans la douceur bleutée de cet Argoat que je n’ai jamais su quitter, j’aurais parlé plus longuement des déchirements subis par une courte vie devenue collective dans un lycée de Quimper où, âgé de douze ans, je fis une entrée inaperçue. Et puis, surtout, j’aurais longuement analysé les mouvements psychologiques de ma vie d’instituteur à Huelgoat décrivant avec minutie et soin une de mes journées face à mes élèves. Quelque chose comme du Proust, mais dans un cadre plus modeste, comme si Yves Le Bras (un de mes élèves) était le baron de Charlus ou le marquis de Ganançay. Après tout, leur psychologie vaut bien celle de ces personnages…
Mis en chantier, ce schéma, trop linéaire, me sembla à la fois peu attirant et littérairement risqué. La tentation pittoresque et populiste y était trop forte risquant d’entraîner le lecteur vers un régionalisme géographique et social que je refusai, mes personnages avaient droit, eux aussi, à l’universel même s’ils ne connaissaient pas Roberte.
Qu’on en juge par cette première page…
14 décembre 2007
Fin de l'histoire de l'instituteur (8)
Ce texte n’était pas très réussi… Bien sûr cette page pouvait donner naissance à une épopée d’une résistance mythique où je serais devenu le héros, anonyme mais héros, un héros qui aurait eu de plus en plus de mal à me ressembler tant ses actions auraient pris d’importance, texte emporté par un souffle épique, entraîné dans le tsunami d’une imagination si facilement débordante. Je risquai d’oublier l’homme pour n’accorder toute mon attention qu’à l’aventure, oublier l’essentiel pour ce qui ne devait être qu’accessoire…
J’étais assez désespéré, l’écriture résistait. J’avais souvent entendu des interviews d’écrivains ou lus certains de leurs textes qui parlaient de ça, mais je n’y croyais pas avant de mettre mis moi-même au travail. Écrire était un vrai travail de souffrance… Enfin c’est ce que je me disais pour éviter d’avoir à réfléchir plus longtemps là-dessus. J’étais désespéré. Puis je me suis dit qu’on pouvait aussi vivre sans écrire d’autant que la plupart des livres ne sont jamais lus par personne et ne servent au mieux qu’à donner de la pâte à papier pour d’autres livres tout aussi peu lus, au pire leurs pages arrachées finissant accrochées à un crochet de fer dans des toilettes de jardin (de moins en moins il est vrai mais pour des raisons non littéraires…). Il est vrai que, moi-même, je n’achetais jamais, pour un prix dérisoire, que des livres en solde sur le marché dominical de Huelgoat. Bref, j’ai ouvert les yeux : la littérature, contrairement à ce que toute son industrie voulait nous faire croire, n’était qu’une activité humaine secondaire. Qu’il y avait beaucoup de romantisme dans tout ça, une autre façon de faire exploiter l’homme par l’homme, le cerveau de l’homme par l’agent de l’homme et que c’était une merde comme une autre.
Penser ça m’a rassuré, je me suis dit que j’avais un métier intéressant et que je ferais mieux de consacrer l’essentiel de mon activité intellectuel à épanouir les cerveaux des gamins.
C’est ce que j’ai fait.
Tous les enfants étaient maintenant sortis de l’école pour un temps vouée au silence, l’instituteur rentra dans la cour, poussa derrière lui le portail et le ferma à loquet.
12 mars 2008
La vraie réalité / la fausse
Que faire de la réalité? Par exemple ce prolo du Blanc-Mesnil au visage remarquable et qui devrait figurer dans la galerie de portrait. Ça ne peut pas être le visage de Wilfrid (déjà décrit ailleurs). Peut-être celui de Zabre ou d’Yvré: «il avait une petite tête de brute ascétique, taillée à la serpe, sous des cheveux noirs de jais plaqués à la gomina et qui, de part et d’autre d’une raie centrale lui faisaient comme deux oreilles d’épagneul sur le côté du visage. Son nez était remarquable qui prenait la moitié verticale du visage, un gros nez tout piqueté de rouge, aux pores dilatés, qui laissait deviner qu’il n’était pas insensible à la boisson, mais écrasé sur sa bouche comme celui d’un boxeur, donnant ainsi à son profil une allure verticale rectiligne; de petits yeux ronds et noirs sous des sourcils minces; la lèvre inférieur charnue, lippue, très en avant, formant crochet avec la courbure du nez comme pour enfermer dans cet intervalle ce qui oserait passer à sa portée.»
Penser aussi à la semi-clocharde du RER et à son chien mangeur de cacahuètes qui pourrait faire un épisode de la vie de La Beude; ou encore à cet autre moment où endormie sur un banc, elle est chassée par un chien minable, pelé, qui veut prendre sa place.
Pourquoi ce besoin d’emprunter des personnages à la réalité pour les prendre en otage dans le monde de Wilfrid?
Ce roman doit être comme un cirque, comme une image criarde et fantasmatique du monde, une réalité exacerbée où les individus sont des clowns (gais ou tristes), des funambules, des trapézistes, des dompteurs de fauve. décrire l’épicier arabe qui vit sa vie solitaire dans les huit mètre carrés de son sinistre magasin au rez-de-chaussée d’une vielle maison délabrée en clown triste par exemple. La maison pourrait être décrite ainsi: «un ridicule petit chalet de mauvais ciment dont la façade néo-rocaille s’orne d’un entrelacs de faux branchages en ciment grisâtre d’où émergent de petits personnages grotesques, tout ça décati, déjeté, descellé, puis la maison comme une espèce de cheminée de brique de trois étages, chicot incongru et grêle, tour loqueteuse dominant de très peu des arbres moribonds dont la cime empanache de hauts murs noirs, percés de soupiraux grillés, qui semblent ceux d’une forteresse»
31 mars 2008
Manœuvre de retardement
Je me disperse… C’est vrai, je me disperse, c’est ce que Père me reproche sans cesse, je ne finis jamais rien, je pars dans tous les sens, je m’égaille, m’égare, mon mode de pensée est le labyrinthe. Je ne finis jamais rien. Finir, aller vers une fin, se donner ou se fixer un but, une échéance, arriver à une conclusion, tout ça me fait peur. Je n’ai pas envie de finir, faire un pas… Quoi que ce soit. Je ne sais pas, ne peux pas ; je bavarde, glose, brode, enjolive, traîne, hésite… seule l’immobilité me rassure, autant de moyens pour faire du surplace, de rester là, arrêter le temps qui passe, l’idée qu’il faudra bien un jour en finir pèse sur moi comme une menace, me tétanise. Je sais, je le sais, le devoir de rédaction de Théo est un prétexte, il n’en a rien à foutre de cette rédaction, c’est un cancre et ce n’est pas une note qui peut le sauver. Lui, ce qui l’intéresse, ce sont les parties de pêche ou de chasse, se colleter avec la nature, les éléments, tuer ou capturer des animaux qui ne lui ont rien fait. C’est un sauvage. Alors une rédaction ! Pensez donc, le rapport du texte au monde, il n’en a rien à battre. Son texte ce sont les bois, les rochers, les rivières, les galets, les feuilles, les buissons, les épines… Une autre conception du temps. Mais bon, j’ai décidé de me lancer là-dedans alors autant y aller… Je me demande d’ailleurs si je dois aussi rendre compte des bruits de la maison, les casseroles du rez-de-chaussée que la cuisinière remue, la toux grasse de mon père, les marches qui craquent quand ma sœur Germaine monte à sa chambre, le vent qui siffle dans les boiseries des fenêtres, le crissement de ma plume de stylo sur ma feuille de papier, la sonnette quand le facteur apporte le courrier… Tout, tout ce qui fait la réalité de la vie. Il y a un nombre considérable d’événements minuscules de ce genre qui m’occuperaient un moment. Mais ça pose des problèmes d’écriture car comment dire un son si le lecteur (l’éventuel, possible même si improbable lecteur) n’a jamais entendu ce son ? Il faut que j’y réfléchisse…
24 avril 2008
Œuvres de M… H…
Un vieil écrivain portant le nom de Martin Honneger (sous les initiales duquel le lecteur habile reconnaîtra facilement Marc Hodges, certains lecteurs ont cru y voir — hypothèse absurde pour de multiples raisons mais venant de la pression médiatique— Michel Houellebecq…) vit dans une caravane archaïque dans le même camping qu’Edmond (alias Wilfrid d’Eurymédon) où, après de nombreuses péripéties qui devront être rapportées un jour… ou l’autre) il est arrivé sans trop savoir pourquoi et dont il n’est plus reparti parce que l’énorme Buick qu’il avait racheté pour tracter sa caravane avait soudain rendu l’âme et qu’il n’avait les moyens ni de la remplacer ni de la faire réparer. Cet écrivain avait eu un temps une certaine réputation parce qu’il énoncé sur la littérature des propositions extrêmes. Ainsi, ayant passé une partie de sa vie à lire tous les ouvrages de théorie littéraire qu’il pouvait trouver (parfois aussi quelques romans…) il s’était convaincu que tous les romans sans exception n’avaient de valeur que par leur première et leur dernière phrase. «Ma mère avait démoli tous les types qu’elle avait rencontré […] Innu pour Innumérables.» suffisaient ainsi pour Sotos de Philippe Djian non parce que ces deux phrases contenaient toute l’intrigue mais parce que, disait-il en prolongateur intelligent de Raymond Roussel, tout le reste n’était que du remplissage qui avait pour fonction néfaste d’empêcher le lecteur de rêver par lui-même. La bonne littérature, disait-il (et il prenait pour exemple la poésie qu’il considérait comme son summum) n’a pas pour fonction de manipuler l’esprit du lecteur en le distrayant — donc en l’abêtissant — mais, au contraire, de le provoquer en l’obligeant à sortir de ses idées reçues pour le contraindre à construire par lui-même le récit qui lui paraîtrait le plus opportun, le plus original, le plus rare, le plus difficile, etc. (selon ses désirs les plus profonds). Attiré un temps par l’Oulipo, il s’en était éloigné lorsqu’il avait compris que les formules d’écriture de ce groupe interdisaient à ses praticiens toute prise de risque. Il avait ainsi écrit de nombreux romans qu’aucun éditeur — comme toujours pour des raisons (bassement: l’argent étant la clef de voûte de la littérature) commerciales — n’avait jamais voulu publier, constitués d’une première phrase, d’un nombre variable de pages blanches (il tirait au hasard un nombre entre 80 et 1200 pages — pour de précises raisons techniques) et d’une dernière phrase. Par exemple, son œuvre intitulée Le sens de la vie commençait par «Après une demi-heure de course à pied dans les allées givrées du parc, une douche, il a sorti sa voiture aux environs de neuf heures trente.», était suivi de 556 pages blanches et se terminait par: «Comme il mettait son moteur en route, le pianiste attaquait chapitres tournés en tous sens et, plus précisément, le deuxième d'entre eux, le porteur de pierre, variations sur l'air populaire nous n'irons plus au bois... Certains de ces romans étaient introduits par un exergue. Pas tous cependant. Tous étaient publiés sous des pseudonymes différents ayant cependant toujours les initiales MH: Martin Heidegger, Michel Honfray, Martial Huysmanns… Détail cependant sans importance aucune puisque aucun d’entre eux n’a jamais été publié.
11 mai 2008
De la célébrité
Un ami, poète de qualité reconnu comme tel, c’est-à-dire presque inconnu — nuance d’envie, de jalousie, modérée par un soupçon de surprise dans le ton de la voix— me dit: «tu es célèbre, partout où je vais dans le monde on me parle de toi!» et en effet, il m’arrive de loin en loin qu’un étudiant rédigeant un quelconque mémoire qui — comme tant d’autres — s’engloutira rapidement dans les profondeurs abyssales de quelque bibliothèque universitaire ou un universitaire, qui a dû, un jour, parler de mon travail pour éblouir de ses connaissances quelques rares étudiants en majorité endormis ou sans intelligence, m’abordent avec une attitude hésitante entre le respect et l’ironie, me parlent de «ce que je fais» sans trop savoir le définir, espérant que je pourrais les aider dans cette tâche, alors que, navigant à vue, je n’en sais trop rien moi-même sinon par ce qu’ils ont cru en comprendre et m’en disent. Célébrité donc, relative, dans un cercle minuscule même si international, succès d’estime comme l’on dit remède de cheval… N’aurais-je pas préféré être un aventurier à la Indiana Jones parcourant en folie et chaleur la planète en tous sens, risquant sa vie à tous moments plutôt que cet «écrivain», race d’être généralement rabougris, fermés sur eux-mêmes et leur écriture, toujours anxieux de savoir si on «les a lus», l’œil fixé sur l’horizon de leurs dérisoires droits d’auteur? On ne choisit pas tout à fait les orientations de sa vie. J’ai cru un temps, trop longtemps peut-être (certainement…) que l’écriture était une aventure avant de m’apercevoir qu’elle n’était qu’un soliloque, mais il était déjà trop tard, je m’étais installé dans le personnage et la vie qui l’accompagne. Ma seule fierté est d’avoir peu publié, d’avoir résisté à cette tentation marchande que je connais trop bien chez d’autres de la «recherche d’un éditeur» pour produire des livres que personne ne lit, seulement destinés à nourrir la machine et finir au pilon. Pour le reste, «il n’est jamais trop tard» dit-on, je crains bien pourtant qu’il ait été trop tard pour moi lorsque je me suis enfin extrait de cette narcose intellectuelle.
Et alors ?… Qu'en déduire et que faire?
