Écrits de Marc Hodges

Éléments de l'HyperFiction dynamique et répartie La disparition du Général Proust.

08 janvier 2006

Trois jeunes tambours (001)

Plus que tout Antinoos ressemble à la noire Kère…
Odyssée, chant XVIII


Chartres, lundi 13 mai, 22 heures trente

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept…
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept…
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept…

comptait Yvré suivant à cloche-pied le labyrinthe circulaire tracé sur le dallage de la cathédrale de Chartres dans laquelle il s’était laissé enfermer pour la nuit… Les bancs le gênaient bien un peu dans sa progression mais, comme il s’ingéniait à les oublier, il les oubliait et les bancs ne le gênaient plus : c’était relativement simple.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept…
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept…
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept…

Parvenu au nombre sept, il s’agenouillait avec la régularité rituelle de l’officiant d’une quelconque religion et dressait sur le dallage une bougie, en suif de bouc, haute exactement de vingt-et-un centimètres, colorée à l’encre de chine noire, et sculptée par ses soins en forme de femme nue. Une femme quelque peu empâtée et maladroite, une femme mûre et par endroit molle, mais qui, pour le moins, ne manquait pas de formes.

Lorsqu’il eût terminé ses soixante six fois sept pas (chiffre mixte, à la fois diabolique et divin), les bougies formaient un cercle soulignant le tracé du labyrinthe. Il retourna alors à la première et, traversant le colimaçon symbolique, évalua son diamètre au nombre de ses enjambées. Ceci fait, il se plaça au centre, s’allongea sur le dos et attendit.
Il attendit…

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20 janvier 2006

Prostitution (Trois jeunes tambours 002)

Yvré attendait…

Il attendit longtemps…

Cependant cette attente ne semblait pas trop lui peser. Si l’on en jugeait par son sourire béat, il paraissait même qu’il y trouvait une certaine satisfaction.

Parfois cependant il était parfois agité d’étranges tressautements, parfois de soubresauts violents. parfois il haletait, s’essoufflait puis, brusquement, recouvrait provisoirement un certain calme, une certaine sérénité même comme s’il était entré dans un monde de voluptés paisibles pour être, quelques instants plus tard, à nouveau habité de curieux tressaillements. Il donnait alors des coups de rein au vide, mordait, griffait l’air… On aurait dit qu’il faisait l’amour à un être virtuel et que cet amour tournait parfois au combat… D’autres fois encore, comme sous l’effet de chatouilles immatérielles, il se trémoussait, riait d’un rire bruyant qui s’émoussait alors en gémissements.

En démonologue pragmatique, Yvré, plutôt que de se rendre dans un quelconque lupanar ou de risquer d’attraper froid — ou pire encore — en s’offrant le luxe relatif d’une tapineuse draguant en bordure de forêt, soucieux de ménager son éternelle impécuniosité, trouvait en effet plus rationnel d’invoquer, chaque fois que le besoin s’en faisait sentir — donc au moins deux à trois fois par semaine…— de convoquer succube quelconque ou incube ordinaire — Yvré n’ayant aucun préjugé quant au sexe de ses partenaires et donc suivant son désir du jour — pour utiliser au mieux leurs inépuisables et gratuites capacités sexuelles.

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25 janvier 2006

Une confession imprévue (Trois jeunes tambours 003)

Les bougies entièrement consumées, Yvré se leva, satisfait. Il alla s’agenouiller au premier banc de la cathédrale et, soucieux de ne négliger aucune des puissances qui dirigent le monde des vivants, pria jusqu’à l’aube. Lorsque les premières lueurs du jour violèrent le bleu des vitraux, il alla se réfugier dans un confessionnal, se cala entre les confortables parois de chêne et, fatigué, s’endormit paisiblement dans l’attente de la venue du sacristain qui ouvrirait les portes de l’édifice.

Un prêtre, qui le prit pour un de ses pénitents, l’éveilla. Yvré se confessa. Ses péchés véritables étant trop inusités pour paraître vraisemblables à un bon gros vieil bonhomme de prêtre accoutumé aux médisances et gourmandises vénielles de vieilles filles depuis longtemps en manque de luxure ou encore aux demi-aveux rougissants de jeunes filles pour quelques temps encore pures, Yvré, désireux de se passer d’intermédiaire avec les puissances supérieures, ne sut trop qu’avouer. Il improvisa un vol de bocal de confiture sur le buffet d’une grand-mère, prétextant que cette très ancienne peccadille troublait de remords des nuits qu’il aurait voulues calmes. Bien qu’ancien, ce larcin était pourtant véridique. Un prêtre en ayant entendu d’autres tout aussi farfelues, celui-ci ne s’étonna pas et recommanda deux cent trente paters et un ave, le tout à jeun, au lever.

Ne voulant pas s’attarder à consommer sur place, Yvré sortit souriant de l’édifice religieux. A son habitude, il salua la gargouille de gauche — joli petit démon chimère à bec d’aigle, buste de lion et sexe d’éléphant abusant éternellement, tout en conservant le même rictus, d’une petite bonne femme assez laide, aux fesses et à la poitrine plantureuse — qui continua son infernale besogne car il avait, depuis longtemps, appris à ignorer les sentiments terre à terre des personnes défilant sous son sexe.

Yvré regagna lentement son appartement, une vieille chambre dans la mansarde d’une vieille maison du dix-septième siècle, empruntant, comme à l’accoutumée, les vieilles rues de la vieille ville dont il aimait les remugles le plus souvent nauséabonds. Rentré chez lui, il s’allongea sur son lit et poursuivit un somme interrompu trop tôt par son imprévue confession matinale.

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29 janvier 2006

Psalmodies (Trois jeunes tambours 004)

Quand ta prière aura invoqué les défunts, fais à ce noble peuple l'offrande d'un agneau et d'une brebis noire.
Odysséen chant XI

Huelgoat lundi 13 mai, 20 heures


De son sac à dos, X sortit un livre précieusement relié de maroquin très tendre, en dégrafa les fermoirs de cuivre, l'ouvrit à la page marquée d'un signet en croix puis, d'un ton cérémonieux et inspiré, détachant avec soin les syllabes tout en comptant ainsi les arbres qui entouraient le rocher autour duquel il marchait, psalmodia lentement:

ün sou ri ver teu
ki kou ré dans ler beu
jeu la tra peu par la keu
jeu la mon tra cé mé cieu
cé mé cieu meu di seu
tran pé la dan lui leu…

Sur cette dernière syllabe, il trébucha: comptant les arbres, il n'avait pas fait attention à une racine qui sortait insidieusement de terre; cependant il se ressaisit et poursuivit sa mélopée qui l'avait un peu distancé:

tran pé la dan lo
il lan sor ti ra
ün es kar go tou cho

"cho…" désignait un vieux chêne probablement multicentenaire abondamment tatoué par les amoureux de passage. Traçant sur le tronc une croix au crayon feutre rouge, il marqua à son tour le chêne qui s'ébroua. Il retourna alors à son sac à dos, en sortit une petite pelle pliable, cracha plusieurs fois dans ses mains et entreprit de creuse entre le chêne et le rocher jusqu'à profondeur d'homme. Il descendit dans le trou, ferma les yeux et attendit en silence. Sa tête seule dépassait de l'excavation et, s'il avait eu les yeux ouverts, sa vision du monde aurait été totalement nouvelle.… mais il avait les yeux fermés.

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12 février 2006

Une nuit féconde (Trois jeunes tambours 005)

X… marmonna alors, silencieusement, une invocation rituelle :

…puissances souterraines, cohortes noires des démons informes, infâmes serviteurs des 666 espèces de diables, esclaves rétifs de l’homme qui sait les mots, je vous ordonne de pénétrer en moi, de monter en moi pour un temps, je vous ordonne de me déléguer vos clairvoyances, je vous ordonne de me mettre sur le chemin de l’Œuvre, sur le sentier broussailleux du Vrai…

Un frémissement profond déferla sur son visage crispé : X… semblait absent au monde.

Quand le soleil, fatigué, alla se coucher dans les bras de la lune après avoir discrètement étouffé un bâillement derrière un petit nuage rosissant, X… sortit de son trou. Il eût quelques difficultés à arracher du sol ses pieds qui commençaient à prendre racine et dut nettoyer les quelques radicelles qui perçaient ses semelles. Mis ce n’étaient là que des difficultés mineures et il y avait longtemps qu’il ne s’arrêtait plus à de tels incidents. Il s’ébroua comme un taureau venant de féconder une génisse puis marqua quelques mots sur un petit carnet extrait de sa poche-revolver, rangea sa pelle dans son sac à dos, ferma avec attention le livre de maroquin et s’en fut lentement par la forêt. Vers minuit, il s’endormit sous l’abri précaire d’un rocher.

Lorsque la rosée l’éveilla, il regagna sa tente et poursuivit un somme en somme si bien commencé.

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16 février 2006

Montpellier 13 mai, 20 heures (Trois jeunes tambours 006)

Zabre faisait un feu d'enfer dans la cage de son HLM dont, à coup de couteaux, il avait aveuglé tous les soupirails.

Il avait installé là un matériel qui aurait dû être qualifié de coûteux — mais qui ne le sera pas — car il était de mauvaise qualité d'une part et de récupération de l'autre. Ceci expliquant, en partie, cela.

Matériel donc… Il comprenait:

— primo: une bonbonne sphérique de verre vert dépouillée de son manteau d'osier et trônant majestueusement sur un vieux trépied de fer forgé.
— deuzio: item, une bonbonne spéhrique — quoique légèrement difformée au col — de verre blanc, dépouillée de son manteau d'osier et trônant majestueusement sur un antique trépied de fer.
— tertio: item, une bonbonne spéhrique de verre jaune, dépouillée de son manteau d'osier et trônant majestueusement sur un archaïque trépied de fer.
— quartio: quatre bouteilles des plus vulgaires, pleines de pastis maison.
— cinquio: un entonnoir de verre blanc.
— sixio: une cafetière, de la marque Helem composée de deux boules de verre emboïtées l'une dans l'autre par l'intermédiaire d'un tube du même dit verre.
— septio: divers tubes dits "à essais" dispersés dans un désordre peut-être élégant, sur un établi métallique.
— huitio: divers tubes dits "éprouvettes", durement éprouvés d'ailleurs par l'usage et dont certains ne pouvaient certainement plus fournir aucune preuve.
— neuvio: un merveilleux alambic de verre fauché à la distillerie clandestine du grand-père de Zabre et simplement baptisé "athanor".
— dixio: une marmite de cuivre posée sur le sol et pleine d'un liquide — coïncidence purement accidentelle — vomissure mais sentant cependant la lavande.
 

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03 mars 2006

Montpellier, lundi 13 mai, 21 heures (Trois jeunes tambours 007)

Un feu d'enfer chauffait la bonbonne de verre blanc nommée — dans une langue hermétique — "cornue" car destinée à des travaux sataniques. Un liquide noir comme de l'encre y bouillonnait à grosses bulles. Zabre, à intervalles réguliers de quelques secondes, y jetait une pincée de poudre aux yeux.

Le bruit rythmé de la chute de la poudre dans la cornue introduisait, dans le silence calme de la cave, une certaine notion de temps.

Zabre surveilla longuement — et plus encore — le liquide de la cornue qui, peu à peu, s'épaississait. Soudain, il éteignit le feu en l'arrosant d'un liquide alchimique contenu dans la bonbonne verte: comme à regret, le feu laissa échapper son dernier soupir… Zabre mit alors l'entonnoir de verre jaune dans l'ouverture béante de la bonbonna jaune et, prenant pour ne pas se brûler un chiffon, versa une partie du liquide noir et bouillant de la cornue dans l'entonnoir.

Ensuite, il s'empara d'un des verres rangés sur une des étagères de l'établi, y versa une quantité d'eau bien précise, ajouta une dose de pastis et le but en faisant claquer sa langue de satisfaction.

Il introduisit une seconde dose de pastis dans la cornue, s'en servit une troisième qu'il but sans faire claquer sa langue mais en se léchant les lèvres, urina dans la cornue sur laquelle il fixa, à l'aide d'un bouchon, l'alambic de verre, plaça le tout à nouveau sur le feu éteint, nettoya le foyer et ralluma la flamme. Enfin, il fixa un sifflet au bout de l'alambic.

Il s'allongea alors sur un lit de camp qui se trouvait — peut-être fortuitement — dans un coin de la cave et s'endormit comme une vierge nonnette.

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12 mars 2006

Huelgoat, mardi 14 mai, 14 heures (Trois jeunes tambours 008)

Il se distinguait par la gloutonnerie de son estomac ; il était capable de manger ou de boire sans s’arrêter.
Odyssée, chant XVIII

Wilfrid d’Urymédon se promenait, il en avait le droit et, en congés payés, le devoir : il visitait la Bretagne parce que Morel, un de ses amis, colonel de gendarmerie, presque cinquante mille francs par mois — celui qui, ayant depuis son enfance, beaucoup voyagé, connaissait l’Aquitaine, la Bretagne, le Cotentin, la Côte d’Azur et même le Massif Cnetral — lui avait dit un jour que le Massif Armoricain était spécifique. Wilfrid d’Eurymédon (c’est ainsi que Verdurin aimait à se faire appeler) était donc présentement payé pour rechercher cette spécificité parmi les éboulis imposants du chaos de Huelgoat.

La majesté et la rudesse du paysage l’inspiraient déjà et il déclamait des phrases dignes des Guides Verts :

…forêt au relief tourmenté (180 à 210 mètres d’altitude), traversée par des cours d’eau aux vallées profondes semées de gros blocs de granit et… de grès (ajouta-t-il après avoir léché un rocher proche pour en vérifier la nature). Beaux peuplements de hêtres, chênes, épicéas et pins sylvestres…
Étonné de la richesse de son savoir et de l’étendue de son vocabulaire, il rêva un moment sur le mot sylvestre.

Les danses graciles des sylves, les jeux fripons des sylvains, les blonds cheveux de Sylvie, la jeune fleuriste que, tous les matins, il regardait de la lucarne de sa mansarde sortant des bottes de marguerites si favorables à son teint, le fuseau doré des jambes d’une Sylvette autrefois connue et courtisée à Deauville, jeune-fille non possédée malgré ses lunettes cerclées d’acier et son blazer de yachtman, dernières dépenses somptuaires, derniers restes d’un maigre héritage…

Et après être monté sur un des rochers les plus proches, fixant les taillis comme dans un défi aux forces obscures des bois, Wilfrid poursuivit :

…cet amoncellement au milieu de la verdure, de blocs granitiques, est fort pittoresque…

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29 mars 2006

Huelgoat, mardi 14 mai, 14 h 30

La vue d'une coiffe bigoudenne glissant sur les buisson interrompit Wilfrid d'Eurymédon dans son envol: la dentelle phallique ravivait son amour immodéré pour les fanfreluches féminines. Il descendit du rocher où il était juché, ne vit pas un trou à la jonction entre le rocher-pédestal et le rocher-marchepied, s'y prit les pieds, tomba sur les genoux. Il hurla, ce qui fit approcher la coiffe compatissante. Elle adornait un visage agréablement rosé de jeune paysanne, délicatement parsemé de fines taches de rousseur. Grands yeux pers, traits doux et mous — mais non sans charmes… Elle aida Wilfrid à retirer son pied immobilisé dans le trou granitique puis resta devant lui, muette, gauche, gênée de se trouver seule, dans une profonde forêt profonde, face à un monsieur semblant bien — mais on ne sait jamais… —. On lui avait tellement parlé du cochon au sommeil léger, prêt, en toute occasion, à montrer son gros groin sale!… Elle se décida cependant à rompre un silence aussi délicat que replié sur lui-même comme une coquille d'escargot. Elle demanda:

— Vous visitez le pays?

Célibataire, Wilfrid prit cette question anodine pour une manifestation d'intérêt et, poussé par l'habitude administrative de l'efficacité, entra sans préambule dans le vif du sujet de ses préoccupations:

— Je suis cochon, êtes-vous chèvre?

L'horoscope chinois n'ayant pas encore pénétré les landes bretonnes, la bigoudenne, alertée par le porcin et vexée par la chèvre, lui balança de ses larges mains à la beauté efficiente de battoirs, une paire de gifles sonores puis, la coiffe légèrement inclinée d'indignation, reprit ses claques et ses cliques, s'enfuit sans se retourner.

Wilfrid d'Eurymédon cessa de frotter sa cheville droite pour se caresser les deux joues.

En d'autres circonstances pourtant, une idylle aurait pu naître de cette rencontre.

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05 avril 2006

Montpellier, mardi 14 mai, 8 heures 30

Il parla ainsi et le messager Agriphonte ne lui désobéit point…
Odyssée, Chant V

Zabre fut réveillé par les cris aigus de sa femme, mais aussi par la violence des coups de pied avec lesquels elle lui saccageait les côtes. Sa tendre et charmante épouse le secouait fort rudement et, d’une voix peu suave, lui enjoignait de mener les enfants à la garderie.

Pensées d’Andrée, femme de Zabre

Andrée, femme de Zabre… curieux ce que la vie peut faire de vous, devenir la femme de Zabre, par exemple et, surtout, surtout, l’avoir voulu avec acharnement, s’être agrippée de toutes ses forces à ce rocher, comme une moule, avoir dépensé toute son énergie, son intelligence, pour atteindre un but aussi dérisoire… C’est presque drôle tant c’est ridicule ! On en pleurerait !

Quatre grosses bouches, quatre anus, huit bras, huit jambes, quatre tignasses et huit regards… tous les jours : à remplir, vider, laver, torcher, essuyer, consoler, gifler, caresser, subir dans une haine croissante pour Zabre le géniteur, ce doux maniaque incapable d’assurer le minimum de vie décente, de joie, d’amour… Bien sûr on en pleurerait… On en a pleuré…

C’est un remède depuis longtemps épuisé, il ne sert plus à rien ; maintenant il y a la vie, tous les jours avec les ourlets des enfants à refaire, les pull-over de plus en plus longs à tricoter… Il n’y a plus qu’un crâne vide de pensées sinon de comptes et de recettes pour accommoder les restes… Vide à faire peur, incapable de fonctionner tellement ça grince et ça fait mal, surtout que ça ne sert à rien, sinon à regretter.

On en avait autrefois des espoirs, des illusions… N’est-ce pas ? On était fière d’être la première en classe. Pensez, une fille d’espagnols, venue en France à l’âge de douze ans — c’en était une sale époque— qui ne connaissait pas un mot de français. Il avait fallu devenir Andrée, oublier Antonia…; il avait fallu l’arracher tout son savoir, à coup de longues veilles dans une sale petite chambre humide encombrée des autres mômes de la tribu. On en fourrait jusque dans son lit ! Un lit à une seule place… Mais fallait bien.

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