12 juin 2006
Du côté de la vie, du côté de la mort…
Il est malaisé de porter un jugement sur la révolte du moins philosophique des anges, sans y mêler sympathie, étonnement et réprobation.
Cioran. Précis de décomposition
L'explosion fut effroyable: Ganançay s'éveilla en sursaut. Des détonations se succédaient dans sa tête, des tocsins à le mettre en miettes. Lardé, défoncé, éventré, il ne pensait qu'à se comprimer, se tasser, attendant la fin de la crise. Comme un torrent, un bruit épouvantable remplissait ses oreilles, transformait en fracas solide l'espace humide et trouble de la pièce. Mauvaise ivresse, envie soudaine, irrépressible, de vomir, le vacarme envahit ses muscles, ses tripes, réduisit à zéro ce peu de conscience qui s'efforçait péniblement d'émerger de la fange profonde du sommeil. Comme dans une séance de torture, un engin de chantier, compresseur absurde et bruyant, venait, sous lui, de se mettre en route. Il n'était plus que boucan, douleur, vibrations. Il fit la moue pour éloigner ses lèvres de ses dents qui sans cela les auraient tranchées net. Un tel paroxysme ne se soutient pas, l'organisme cède ou se redresse : il lui fallut quelques temps pour se ressaisir, renaître au jour, le temps de comprendre, de sentir la chaleur de l'éveil envahir ses membres, d'apprendre à situer la chambre dans laquelle il se trouvait, de savoir qu'il ne rêvait pas, reprendre lentement le fil des événements qui l'avaient mené là. Du côté de la vie ou du côté de la mort, au point où il en était, ce ne pouvait être qu'un adoucissement de sa souffrance.
14 juin 2006
Ganançay est aux pieds de l'éternité
Ganançay jeta un coup d'œil à sa Rollex à vingt dollars: huit heures du matin mais le bungalow ne tremblait pas. Il avait dû dormir deux heures. C'était déjà ça. Au-dessus de lui, le ventilateur brassait l'air et s'il ne suffisait pas pour assécher la moiteur de l'atmosphère, au moins il chassait les mouches. Ganançay regarda à travers les claires-voies de bambou que bouchaient mal des moustiquaires métalliques. De l'autre côté du fossé où clapotait un mélange glauque d'eaux verdâtres borné de quelques ajoncs, une bande d'adolescents braillards aux tee-shirts impeccablement blancs venait de mettre en route une pompe à eau pour laver des jeepneys. Il pensa: «l'injustice gouverne l'univers» et aussitôt se jugea prétentieux, ridicule d'oser cela comme une vérité définitive alors qu'il avait appris que rien n'était définitif moins que la vérité. Lui, il ne comptait pas. Dans l'univers il n'était rien. Dans l'enchaînement absurde des faits son existence ne pesait pas plus que ces grains de poussière chassés par les jets d'eaux des adolescents chinois. Depuis une semaine, c'était la première nuit où il avait dormi un peu et dans la succession étrange des événements, c'était pour décrasser des véhicules minables faisant du transport bon marché qu'on le réveillait. Il se sentait au bord de l'épuisement nerveux, prêt à hurler. Il boucha ses oreilles de ses poings, serra ses yeux avec rage comme si sa volonté, seule, pouvait mettre fin au vacarme. Comme par miracle, le bruit cessa: les voix nasillardes des adolescents lui parurent presque harmonieuses. Dans la paillote des toits les cris d'oiseau d'un lézard ramenant le calme, il ne pensait déjà qu'à redescendre vers son lit comme un fleuve: il referma les yeux.
Les versants de la vallée étaient si abrupts que lorsqu'il ne pleuvait pas, le soleil n'émergeait pas avant midi et qu'il plongeait derrière les sommets de l'ouest dès le début de l'après-midi. Tout en gravissant la montagne entre Mayaoyao et Batang, Ganançay songeait aux nombreux voyages solitaires qu'il avait accomplis depuis sa jeunesse et combien de montagnes, de crêtes et de sommets il avait déjà franchis en vain. Il était arrivé aussi loin que l'homme pouvait aller. Il était arrivé au pied de l'éternité voulant mettre quelques temps entre sa vie et sa mort, il était parti un matin, seul, laissant là ses amis avec la certitude qu'il trouverait le soulagement sur cette île mystique, que sa guérison était au bout de la route dans ces villages perdus de paillotes en équilibre précaire sur des terrasses vertigineuses de plantations de riz. Il savait que là, chez les Ifugaos, au sein de ce peuple primitif encore en contact avec les génies intermédiaires, familier de toutes les forces secrètes de la nature, il trouverait ce sorcier, ce chaman dont on lui avait tant parlé, cet homme fruste, couvert de vermine, vivant d'une poignée de riz au milieu de quelques cochons noirs mais dont la réputation avait franchi les montagnes et les océans pour venir jusqu'à lui.
22 juin 2006
Refuge chez les Ifugao
Ganançay jeta un coup d'œil à sa Rollex à vingt dollars: huit heures du matin mais le bungalow ne tremblait pas. Il avait dû dormir deux heures. C'était déjà ça. Au-dessus de lui, le ventilateur brassait l'air et s'il ne suffisait pas pour assécher la moiteur de l'atmosphère, au moins il chassait les mouches. Ganançay regarda à travers les claires-voies de bambou que bouchaient mal des moustiquaires métalliques. De l'autre côté du fossé où clapotait un mélange glauque d'eaux verdâtres borné de quelques ajoncs, une bande d'adolescents braillards aux tee-shirts impeccablement blancs venait de mettre en route une pompe à eau pour laver des jeepneys. Il pensa: «l'injustice gouverne l'univers» et aussitôt se jugea prétentieux, ridicule d'oser cela comme une vérité définitive alors qu'il avait appris que rien n'était définitif moins que la vérité. Lui, il ne comptait pas. Dans l'univers il n'était rien. Dans l'enchaînement absurde des faits son existence ne pesait pas plus que ces grains de poussière chassés par les jets d'eaux des adolescents chinois. Depuis une semaine, c'était la première nuit où il avait dormi un peu et dans la succession étrange des événements, c'était pour décrasser des véhicules minables faisant du transport bon marché qu'on le réveillait. Il se sentait au bord de l'épuisement nerveux, prêt à hurler. Il boucha ses oreilles de ses poings, serra ses yeux avec rage comme si sa volonté, seule, pouvait mettre fin au vacarme. Comme par miracle, le bruit cessa: les voix nasillardes des adolescents lui parurent presque harmonieuses. Dans la paillote des toits les cris d'oiseau d'un lézard ramenant le calme, il ne pensait déjà qu'à redescendre vers son lit comme un fleuve: il referma les yeux.
Les versants de la vallée étaient si abrupts que lorsqu'il ne pleuvait pas, le soleil n'émergeait pas avant midi et qu'il plongeait derrière les sommets de l'ouest dès le début de l'après-midi. Tout en gravissant la montagne entre Mayaoyao et Batang, Ganançay songeait aux nombreux voyages solitaires qu'il avait accomplis depuis sa jeunesse et combien de montagnes, de crêtes et de sommets il avait déjà franchis en vain. Il était arrivé aussi loin que l'homme pouvait aller. Il était arrivé au pied de l'éternité voulant mettre quelques temps entre sa vie et sa mort, il était parti un matin, seul, laissant là ses amis avec la certitude qu'il trouverait le soulagement sur cette île mystique, que sa guérison était au bout de la route dans ces villages perdus de paillotes en équilibre précaire sur des terrasses vertigineuses de plantations de riz. Il savait que là, chez les Ifugaos, au sein de ce peuple primitif encore en contact avec les génies intermédiaires, familier de toutes les forces secrètes de la nature, il trouverait ce sorcier, ce chaman dont on lui avait tant parlé, cet homme fruste, couvert de vermine, vivant d'une poignée de riz au milieu de quelques cochons noirs mais dont la réputation avait franchi les montagnes et les océans pour venir jusqu'à lui.
28 juin 2006
Le stabat Mater de Vivaldi
La pluie violente et continue de la mousson détrempait le sentier, coulait en ruisseaux des larges feuilles de bananiers sauvages, changeait en éponges les herbes qui lui prenaient les jambes. Mais il était aux anges et ne se souciait pas de cela. Tendu vers son but il ne sentait pas la fatigue, en oubliait presque sa souffrance permanente. Il trempait dans un bonheur nouveau à ce point qu'il lui semblait entendre la musique céleste des séraphins qui, pour lui dont l'imagination n'était pas des plus débordantes, avaient des voix de haute-contre chantant le "pro peccatis suae gentis" du Stabat Mater de Vivaldi. Il faut porter en soi le chaos pour être capable d'enfanter une étoile dansante. Un sommet encore, encore une vallée profonde enchaînant les cascades et il serait dans ce village où, méprisant les folies de ses créatures, Dieu s'était retiré : il parviendrait au paradis. Dans ses hésitations et ses souffrances, Ganançay ne vivait plus que pour cette nouvelle naissance.
Soudain il lui sembla que son lit devenait instable: le bungalow tremblait. Le sol bougeait. Très peu, faiblement, mais suffisamment pourtant pour que remonte en lui cette peur panique qui, depuis plusieurs jours le prenait au ventre. Une fois encore il ne savait que faire: se précipiter dehors, attendre, s'allonger ou courir... Il entendit, sur les passerelles en lattes de bambou, un bruit de pas qui approchaient. La terre ne tremblait pas, l'explication était plus prosaïque: un occupant de l'hôtel rentrait ou sortait, sa marche, sur le pilotis léger qui supportait les chambres, faisait vibrer les cloisons de bois. Étrange est la vie humaine et toujours dénuée de sens: une bouffonnerie peut lui être fatale. Les mains crispées sur la bordure du matelas, il attendit qu'avec le son des pas s'apaise le tremblement. Un autre jeepney vint au lavage. Le bruit de la pompe reprit aussi soudainement qu'il avait cessé. C'était la loi des séries en somme, martingale triste dont il percevait soudain le secret. Depuis plusieurs jours tout était ainsi, les signaux les plus simples perdaient leur cohérence. A quoi reconnaître qu'on est arrivé si on ne s'arrête jamais? La vie dérangeait ses fragiles repères. Il se coucha par terre, la chaleur était déjà étouffante, la sueur coulait de ses membres, il regarda autour de lui. Il se sentait épuisé, vidé par ces quatre jours de marche forcée qu'il avait dans les jambes. Conscient , dans sa solitude, de l'affectation stupide de tout jeu intellectuel, aussi gratuit qu'un débat nouveau sur le sexe des anges, il ne put cependant s'empêcher de penser: «L'homme est entraîné par des tourbillons qui remontent à l'aurore des temps ; s'ils prennent parfois figure d'ordre, ce n'est que pour mieux nous emporter. C'est une aiguille aimantée qui ne connaît pas le repos...». La douleur mystérieuse qui, depuis des années, se dissimulait dans son torse avait repris sa place habituelle. Alors il renonça à lutter... Chassant par l'ouverture brutale du jet froid les blattes qui s'y promenaient, il courut se réfugier sous la douche. Imprévisible, lui rappelant l'incertitude de sa condition, le moteur de la pompe alternait silence et tintamarre. Il lui fallait fuir une fois encore. Tout cela lui parut dérisoire : dire qu'il avait fait tant de milliers de kilomètres dans l'espoir de venir à bout de ses souffrances, attiré par ces chirurgiens aux mains nues capables, sans autres instruments que leurs doigts, d'extirper les maux les plus profonds, et qu'au moment où il allait enfin -peut-être...- atteindre son but l'univers tout entier s'était écroulé. Le diable n'est jamais là quand on aurait besoin de lui et l'on finit par ne plus vivre que ce que l'on a en soi. Entre deux aurores une vérité nouvelle lui apparaissait: c'est aux heures noires de l'insomnie, aux heures pessimistes par excellence, que le cœur jette ses plus profonds coups de sonde et atteint la vérité.
04 juillet 2006
Un peuple religieux
Il se promenait dans Manille. Le lendemain il partait pour les montagnes du Nord. La pluie avait cessé pour un temps, la nuit était venue splendide, à chair très noire, à grains serrés. Les étoiles brillaient. En haut la voie lactée était une piste de caravane usée par d'anciennes comètes. Lorsque la lune se leva, il lui sembla qu'elle voulait mettre au monde un soleil tant elle s'étalait à l'horizon, lourde, pleine et lumineuse. Au centre d'un jardin public, s'élevait une église ronde, simple voûte de béton entourée de canaux brodés d'énormes nénuphars. Une foule de fidèles s'y pressait, serrée sur des bancs de bois. «...On aime encore son voisin, on se frotte à lui: on a besoin de chaleur» ce mauvais réflexe le protégeait un peu contre le sentiment nouveau de sympathie qu'il sentait naître en lui. Il lui était difficile d'abandonner ses habitudes d'ironie même s'il en sentait ici toute la vacuité...
Pour le cent vingt-cinquième anniversaire des apparitions de Lourdes, un grand concours international avait été organisé, les églises du monde rivalisaient de reconstitutions pieuses à la louange de la vierge. La mise en scène, occupant toute une partie du bâtiment, était impressionnante par sa magnificence. Dans l'angle inférieur gauche, la petite bergère est agenouillée dans la grotte, étalant dans l'herbe ses jupes misérables, la tête couverte d'un capulet, un chapelet emprisonné dans ses mains jointes. Elle lève son visage lumineux vers la longue dame blanche, nimbée d'une poussière d'argent, qui lui sourit du haut de son rocher, élégante et précieuse comme un mannequin de haute couture, coiffée d'une anachronique fontange de dentelle hispanique, la taille marquée d'une soyeuse écharpe bleue dont les pans épousent en tombant la ligne de la cuisse. Sous sa tunique, elle cache un corps plein de grâce: Notre Dame de Lourdes est la plus belle des vierges. On la prie, on lui rend grâces, on la couvre d'ex-voto, de récits de miracles: l'une demande le retour de son fils disparu; l'autre, pour la remercier d'on ne sait trop quelle satisfaction, dépose en offrande son cœur de sucre; on lui présente des nouveau-nés braillards; des vieillards baisent le bas de sa robe; un jeune homme, genoux en sang, termine le chemin qui, d'une banlieue lointaine, mène de chez lui aux pieds de sa vierge ; des religieuses à la certitude gracile prient doucement; une jeune fille, ignorant sans doute que l'on n'est jamais aussi dangereusement tenté que par eux, tend un journal titrant que les anges lui parlent; une vieille femme réclame le paradis; des prêtres prient; un innocent s'abîme dans des orgasmes mystiques... Et parce que les morceaux de bonheur qui sont en route entre le ciel et la terre se cherchent pour asile une âme de lumière, la source claire des yeux immenses de la Vierge laisse, sur la foule en extase, couler un regard d'amour pur.
Devant l'évidence tranquille de la foi que diffusaient ces êtres simples, Ganançay comprit que jusque là il mourait de désappointements, de contraintes, de frustrations, d'amour déçu, de mécontentements de lui-même... Ce soir, le bonheur rendait toute lumière plus tranquille. Mésange tendre et discrète, il se posait sans bruit sur son âme. Le reste était déjà derrière lui. L'histoire de sa vie n'avait jamais été intéressante... Je deviens une autre espèce d'homme, pensa-t-il et il ferma les yeux, vidant son esprit, ne désirant rien d'autre que ce calme paisible promettant cette paix du corps qu'il était venue chercher si loin. Il se sentait devenir confiant, généreux. «Les Philippins sont le dernier peuple naturellement religieux, c'est ici que je dois vivre car ici seulement, où les chérubins sont présents, des miracles peuvent encore se produire.»
07 juillet 2006
Sauver sa peau
Ganançay retourna vers son hôtel. Sur le trottoir, le long de l'étalage des marchands ambulants de nouilles et de fruits, quelques lampes à acétylène, telles les étoiles d'une crèche, étincelaient dans la rue obscure. Au loin, il entendit comme une explosion, puis deux autres, plus faibles. Dans la rue suivante d'autres lampes brillaient, il ne savait combien. Sa tendresse pour ses semblables était devenue telle qu'à la toute petite fille au visage angélique qui vendait de fragiles colliers odorants de fleurs de jasmin il donna dix pesos. Puis il dut fuir devant la meute de petits mendiants rameutés par l'enfant émerveillée d'avoir, pour prix d'un unique collier, sans qu'on ne lui demande rien de plus, obtenu l'argent d'une dizaine. Des sirènes de voitures de police se mirent à hurler dans la nuit. Cela entacha un peu son plaisir nouveau.
Le cours des choses roulait sa pente vertigineuse avec un sans-gêne barbare. Il se savait prisonnier de Cauayan. Réellement, il n'en pouvait plus. Il sortit de sa chambre où il se sentait assez tranquille parce que, posée sur un étang, sur pilotis, elle était de construction légère, que les cloisons étaient de bambou, les toits de palme, les vitres en petits carrés d'écailles de nacre translucides. Le tumulte de la pompe se mêlait aux cris des chinois.
Partout résonne la voix de ceux qui prêchent la mort: devant toutes les portes, des soldats vaguement assoupis, assis ou allongés, tenant dans leurs bras, avec la tendresse que les femmes mettent à porter leurs enfants, d'énormes fusils-mitrailleurs huilés comme des corps d'athlètes, torses couverts de cartouchières entrelacées, grenades à la ceinture. La cour était encombrée de véhicules militaires tous terrains, arborant mitrailleuses ou mortiers, chargés de caisses de munitions. D'autres voitures encore, véhicules ordinaires de tourisme, montraient dans leurs coffres grand ouverts, des pleines caisses de grenades, ici et là il vit quelques engins qu'il prit pour des missiles... Le monde est plein de ceux à qui de mauvais anges doivent prêcher la mort, l'omniprésence de la guerre semblait naturelle. Il y avait beaucoup de misère cachée qui voudrait parler, beaucoup de soir, beaucoup de nuages, beaucoup d'air lourd. Depuis quelques jours, il avait compris tout cela. Plus de solutions toutes faites: toutes les passions finissent par devenir des vertus, tous les démons des anges et s'il était venu ici avec des théories, elles avaient mal résisté à l'épreuve de faits absurdes. «Tout ce qui est droit ment, murmura-t-il avec mépris. Toute vérité est courbée, le temps lui-même est un cercle: on ne retient que l'intolérable...»
Ce qui dès lors comptait pour lui n'était rien d'autre que sauver sa peau. Cela seul lui donnait du courage et ce courage était le meilleur des meurtriers: il tuait aussi la pitié. Machinalement, sous son tee-shirt, à la couleur rougeâtre de boue, il vérifia la présence de sa ceinture de voyage. Même si dans ses poches il ne gardait jamais plus de dix dollars, elle était bourrée de billets. Grâce à eux, grâce à ses précautions, il ne s'en était, jusque là, pas trop mal tiré.
12 juillet 2006
Panique à l'aéroport
Il héla un vélo-taxi: «To the Airport!»
Son anglais était déplorable, sa prononciation auvergnate, il ne
parlait pas plus le tagalog que l'ifugao ou le chinois... Mais ceux à
qui il s'adressait ne parlaient guère mieux anglais que lui et, quoi
qu'il puisse faire ou dire, tous le considéraient comme un diable
américain.
Il fallut près d'une demi-heure pour faire quatre
kilomètres. Partout des soldats surarmés, des véhicules militaires. Les
patrouilles surveillaient la ville, faisaient la ronde jour et nuit. La
route bourdonnait d'une nuée de touk-touks fumants, indisciplinés
chassée à grands coups de klaxons rageurs. Tout en haut de gros nuages
s'amoncelaient, se disloquaient, s'éloignaient lentement vers le nord.
La pluie reprit, brutale, torrentielle, transformant la route en
rivière. Quand ils parvinrent à l'aéroport, une foule agitée débordait
du hall, tous hurlaient, se bousculaient, agitaient des papiers,
s'efforçant, sous les regards de policiers blasés, d'entrer dans le
bâtiment. Quelques privilégiés, sans que l'on sache pourquoi, étaient
autorisés à passer par une porte latérale aussitôt refermée sur eux.
Impuissant,
accablé, Ganançay regardait la bataille. Étranger, ne connaissant
personne, s'exprimant difficilement, il savait qu'il ne pourrait jamais
passer, que, dans ces circonstances, son passeport européen ne lui
serait d'aucune utilité. Le chinois qui devait venir le chercher à
l'hôtel l'avait abandonné. C'était sûr. Il avait dû trouver un moyen de
partir. Ganançay essaya de se renseigner: «Un avion? Peut-être...
Quand? On ne savait pas, aujourd'hui, demain, après demain, dans trois
jours? Il y en aurait un, sûrement, militaire, civil... On ne savait
pas... Il fallait des billets, une autorisation de partir? Où? On ne
savait pas...» On commençait à le regarder étrangement. Il lui sembla
entendre: «american, american...» Sans cesse la noria puante et
pétaradante des touk-touks déposait de nouveaux arrivants. Quatre
personnes, cinq parfois sautaient des sièges des petites motos hondas
prévues pour trois passagers. Il n'avait pas l'impression d'être lâche
mais se sentait bien seul. Un avion militaire surgit, survolant le
quartier à basse altitude. Son ronronnement faisait trembler les
vitres. Les visages se levèrent où l'on pouvait à la fois lire de
l'espoir, de l'étonnement et de l'inquiétude. Mais l'avion s'éloigna
rapidement, ne devint plus qu'un point brillant, un reflet orangé sur
une hélice ou un hublot de la carlingue. Les conversations qui avaient
cessé un instant reprirent de plus belle. Ganançay entendit parler d'un
bureau en ville, du siège d'une compagnie d'aviation... Des coups de
feu dans le lointain, plus proche une rafale de mitraillette. Une
détonation retentit; une autre, une autre encore, plus faibles. Les
motos-taxis sont prises d'assaut.
17 juillet 2006
Pas de monnaie
Ganançay se précipita :
— «en ville, vite....»
— «cent pesos, sir!...»
C'était dix fois le tarif de l'aller, la demande était scandaleuse et il n'avait plus cent pesos. Il sortit de sa poche son billet de dix dollars, trois cent pesos environ, de quoi faire vivre une famille entière pendant une semaine. Le garçon lui jeta un regard dur, mélange de haine et de cupidité:
— «no change, sir!»
Ganançay feignit de fouiller ses poches montrant ostensiblement que c'était là son seul argent. Sèchement, le garçon répéta:
— «pas de monnaie, m'sieur...»
— «Ok!» dit Ganançay d'un ton las soulignant son accord d'un geste machinal de la main comme pour chasser quelque mouche...
Sur le réservoir de la mobylette, une peinture sulpicienne regroupait toutes les puissances bénéfiques: dans un carré magique, sous le visage illuminé de la vierge de Fatima, entouré d'une brillante phalange de saints, Saint Georges, cerné d'une cohorte d'anges et d'archanges, garantissait la protection des passagers et terrassait un démon grimaçant.
22 juillet 2006
Le monde s'écroule
Ganançay avançait sans s'en rendre compte, progressant doucement, montant l'une après l'autre toutes les marches de la montagne. Aussi ne comprit-il pas tout de suite ce qui lui arrivait.
Il était près de la crête, vraisemblablement un quart d'heure de marche encore quand il sentit le sol remuer. D'abord il pensa qu'il avait posé le pied sur une branche d'arbre, que son équilibre s'en trouvait compromis mais, s'étant arrêté et ayant regardé à terre, il fallut bien se rendre à l'évidence, ce qui bougeait c'était le sol comme si, sortant d'un sommeil ancien, la montagne reprenant sa respiration monstrueuse, insoucieuse des acariens invisibles qui la parcouraient, gonflait d'air sa poitrine. Dans la forêt le silence se fit. Tous les oiseaux se turent. La nature, s'interrogeant sur la réalité de l'événement, se mettait en attente.
Ganançay ne voulait pas le croire, malgré la boue, il s'agenouilla, plaqua ses mains sur le sol détrempé: le doute n'était pas possible, profondément, rapidement, puissamment, la montagne vivait d'une longue vibration horizontale. Inquiet, Ganançay scruta en vain la brume chaude de la vallée, les fougères géantes bordant le sentier, le vert luisant des arbres tremblant sous le vent et la pluie, le gris profond du ciel qui jetait sans trêves ses baquets d'eau puis, ne trouvant, dans leur calme apparent, nulle réponse, les mains pétrissant la fange, stupide, désemparé, il ferma les yeux s'en remettant, une fois encore, à la protection de son ange. Un grondement sourd, avertissement rauque de fauve, lui fit lever la tête, rouvrir les yeux: en avant de lui, au-dessus de lui, la montagne s'effondrait. Ce fut d'abord un rocher, puis deux, puis, chacun d'eux en arrachant d'autres, une immense coulée de roches, de pierres, d'arbres et de boue qui, comme une blessure à vif, taillaient une saignée luisante dans le flanc des forêts. Il y eut cinq minutes d'éternité et, quand le mouvement du sol prit fin, il n'en prit pas conscience tout de suite tant son corps frissonnait du tremblement malade de la terre.
Lorsque il recouvra enfin ses esprits, ce fut pour s'apercevoir qu'il n'irait pas plus loin: à quelques dizaines de mètres devant lui, le sentier, noyé sous la vomissure énorme de la montagne, déjà changée par la pluie diluvienne en un torrent de boue, n'avait plus d'existence. Il ne pouvait que retourner, revenir sur la piste de Labo où l'attendait sa voiture puis essayer, par une autre route possible, d'atteindre plus tard Batang.
04 août 2006
Chaos
Il était dix heures passées. Depuis quatre jours, la terre tremblait, on parlait de huit cent secousses et si elles étaient de moins en moins violentes chacune provoquait la même panique. La pluie avait cessé, les rues étaient encombrées d'une foule pressée. La chaleur montait du sol comme de la voûte d'un four. Il y avait, tout le long des maisons, à intervalles réguliers, des rangées de petits étalages de fruits, de viande ou de légumes. Les gens discutaient. Il se mit à marcher sur l'asphalte graisseux, leva la tête pour chercher le ciel toujours gris et sombre, tel un pan de rideau noir déteint protégeant un mystérieux espace privé. Ganançay resta ainsi un bon moment, tête levée, inattentif, absent, ne s'appliquant ni à écouter, ni à voir, juste comme s'il cherchait à tuer le temps. Il avançait sans but réel, parcourut trois rues au hasard, manqua d'être renversé par un vélo. Le cycliste l'injuria , Ganançay n'entendit rien comme s'il s'était trouvé à cent lieues de là tant sa tête était vide. Les journaux nationaux n'arrivaient plus à Cauayan, il acheta le journal local en anglais: on annonçait quinze mille victimes dans les campagnes environnantes mais rien n'était bien clair car les diverses guérillas en avaient profité pour intensifier leurs activités et beaucoup de régions échappaient désormais au contrôle gouvernemental.
Ganançay erra longuement dans les rues, hésitant, sans volonté, vidé. Les autochtones ne cessaient de chuchoter sur son passage, de le dévisager. Il avait l'impression d'être une curiosité, une pauvre parade de cirque. N'ayant rien ni personne à quoi se confier, il se sentait fragile, abandonné, menacé même. Il trouva cependant la banque du Santo-Spirito. Laissa l'un des portiers vérifier qu'il ne portait pas d'armes pendant que l'autre, fusil à pompe sur les genoux, le scrutait d'un air soupçonneux et, parce qu'ils ne se dérangeaient pas dans leur travail, il lui sembla que les employées ne faisaient pas preuve du même empressement qu'à Manille. On n'acceptait d'ailleurs plus ni carte bleue ni carte american express: il changea des devises. La valeur du dollar avait subitement baissé: il n'avait pas le choix, n'essaya pas de discuter. A ce rythme, il ne pourrait rester plus d'une dizaine de jours au bungalow-hôtel et l'idée de devoir se loger ailleurs le désespérait.
