21 juin 2007
Où l'on retrouve Madame Trang
Ce roman pourrait commencer ainsi :
« De minuscules flocons de neige gelée griffent les doubles baies vitrées du quinzième étage. Le ruisseau artificiel, serpentant sous les arbres de la terrasse et les petits ponts de pierre — qui, l'été, donnent l'illusion de boire un verre à l'ombre de la campagne — n'est qu'une triste cicatrice de neige boursouflée se perdant dans le trou glacé d’une piscine béante. Plus loin, au-delà des terrasses, le dôme vaguement byzantin de la basilique Sainte-Marie-Reine-du-monde. Plus loin encore, dans un brouillard de neige, la minuscule église anglicane Saint-Georges, face à l’immeuble néogothique de la gare, étouffée par des gratte-ciels grandiloquents. Ce que l'on aperçoit des rues au travers des griffures de la tempête ne laisse percevoir que quelques rares silhouettes d’automobiles frileuses… Comme la plupart du temps en décembre, les habitants ne sortent plus du réseau marchand des rues souterraines. Montréal a son allure hivernale de ville fantôme.
Madame Trang, femme d'étage au Hilton Bonaventure, sort de la chambre 1532. Elle ne peut s'empêcher de regarder par les fenêtres, savourer le plaisir de travailler au chaud dans un établissement de renommée internationale. Elle plaint son mari qui, lui, n'a pas cette chance : en ce milieu de journée, il doit parcourir la ville sur la neige avec sa vieille camionnette pour livrer dans les immeubles de bureau des dizaines de pizzas à des employés affamés trop souvent grincheux, chiches en pourboires. »
Mais il se dit que cette écriture est trop « attendue » (se souvient de sa réaction a une première réaction d’éditeur : « votre écriture est trop attendue » et vingt ans après se demande encore ce que cela peut bien vouloir dire). Se demande aussi, se demande pourquoi écrire ça COMME ÇA… S’interroge, se dit, s’interroge, cherche autre chose comme :
« Quinzième étage : de l’autre côté de la vitre, terrasse — ruisseau artificiel, arbres, petits ponts de pierre, jardin japonais de pacotille… Il neige, neige, la neige est une nécessité qu’elle ne peut éviter, paysage blanc où pointent vaguement des clochers : Sainte Marie Reine du Monde, Saint Georges, yin et yang, mâle et femelle, le monde est simple… Simple pour madame Trang, simple pour les occupants du Hilton Bonaventure, simple pour ceux qui ont abandonné ce matin la chambre 1532, simple pour son mari qui livre des pizzas aux ventres affamés sans désir autre que celui de la lourdeur rassurante d’une pizza. Madame Trang n’en a rien a foutre. Elle fait le ménage, elle ne fait que le ménage, ne pense à rien d’autre (sauf peut-être, parfois, à son mari, même si elle ne sait pas trop pourquoi) »
02 juillet 2007
Madame Trang disparaît
Mme Trang va trouver un cadavre dans une chambre ce qui, semble-t-il, n'est pas rare à cette époque là (l'auteur situe l'action en 2015, mais c'est maintenant si proche que nous sommes à peine dans l'anticipation). C'est le point de départ de l'ensemble qui va apparemment se dérouler ensuite comme un banal roman policier où chaque information, même la plus anodine, joue un rôle dans cette motivation absolue de l'écriture. Les dates par exemple: simples volontés d'accréditation ou autre chose ? La précision des chiffres et notamment la minutie des heures devrait faire penser à autre chose. Mais les héros n'y sont pas obligés. Madame Trang disparaît rapidement se "débarrassant" du problème du cadavre sur une organisation efficiente et il faudrait se demander pourquoi elle s'appelle Trang et non Lamourette.
En fait, il aurait été intéressant que Madame Trang joue un rôle. Par exemple : "La consigne est très claire : ne toucher à rien, prévenir immédiatement le service spécialisé, ne pas s’attarder, quitter la chambre." mais elle est curieuse et, de plus impécunieuse, un de ses fils veut faire des études supérieures qu'elle n'a pas les moyens de payer alors :
"Mais non… Elle se dirige vers la penderie, enfile une paire propre de gants de ménage en caoutchouc, inspecte une à une les poches des nombreux costumes qui sont pendus là. Récolte intéressante: dans une des poches une liasse de billets de 100 dollars. Elle les dissimule sous des papiers sales de la corbeille à papier qui est un des éléments de son chariot de ménage. Dans une autre une carte de crédit "platinum". Hésite. Une carte de crédit est un risque. Elle sait cependant à qui et comment la vendre. Hésite. La prend, la dissimule avec les dollars. Passe aux valises, trouve deux bagues en or avec de grosses pierres. N'a pas le temps de les examiner davantage. Le temps passe. Rester plus longtemps serai suspect. Prend son téléphone portable, compose le 0000, se contente d’annoncer : "Trang, chambre 1534". Son badge — sa “smart card”, comme ils disent — enregistre l'appel et l'heure : 13 heures 36. Sort."
07 juillet 2007
Réflexions sur un cadavre
Madame Trang étant posée comme protagoniste du roman qui s'ouvre, ne reste plus qu'à l'utiliser ailleurs. Elle réapparaîtra. De catalyse elle devient fonction. Le roman se construit ainsi par petites touches d'éléments ponctuels qui donnent une coloration (les catalyses de Barthes; Mme Trang aurait pu ne jouer aucun rôle par la suite. C'est le choix d'une des premières versions) et d'éléments qui structurent le récit en réapparaissant de loin en loin (les fonctions: le vol de madame Trang annonce au lecteur averti des conséquences probables donc son retout sous une forme ou une autre). Bien… Laissons Mme Trang pour l'instant. Nous avons deux personnages : un cadavre ET Mme Trang. Dans ce chantier "aux chemins qui bifurquent", de nombreuses solutions se proposent à l'auteur:
- parler du cadavre
- parler de Mme Trang
- parler d'autre chose tout en sachant que le cadavre et Mme Trang reviendront nécessairement
Il peut aussi ne pas respecter les règles du genre et totalement oublier les deux. Commencer un autre récit par exemple parler de Wilfrid d'Eurymédon, de Jack kerouac, du Général Proust, de Jean-Pierre Balpe, d'Oriane ou de n'importe quel autre personnage de fiction au risque de déstabiliser son lecteur improbable, le bénéfice alors étant d'essayer de se faire plaisir ce qui n'est pas totalement négligeable car s'il est en partie un personnage de fiction lui-même, il est aussi, en partie, un individu de chair et de sang.
A cette étape, tout est encore possible mais le figment se produira au fur et à mesure de l'avancée du récit pour conduire inéluctablement à une issue et une seule. A moins que…
28 juin 2008
Bifurcations
Le problème central du roman (c'est plus évident pour le roman dit "policier" dont l'intrigue doit être au premier plan) est la possibilité permanente de bifurcations. Par exemple, j'écris ceci, mis dans la bouche d'un personnage que je destine à jouer un rôle central, le professeur Elstir (il aurait pu s'appeler d'un tout autre nom et c'est bien une partie du problème):
"Au bas de l’écran, le sous-titrage indique : “Professeur Elstir, ethnosociologue, enseignant agréé par les universités de Boone (Caroline du Nord, USA), Athènes (Grèce, Europe) et Kyobé (Japon, Asean)”.
Le professeur Elstir, un homme jeune, d’environ vingt-cinq ans, type européen, blond, parlant un anglais international assez riche, vient de commencer son cours sur la naissance du mouvement artistique nommé “webart” :
“Le webart — plus souvent désigné par le sigle WBA — ou “art du réseau”, est un concept apparu à la fin du siècle dernier. Plus exactement dans les années 1990, à la suite de travaux d’artistes comme Fred Forest qui, en 1994, créa “Worldfield”, première installation multimédia universelle sur réseau. Il avait, bien sûr, quelques prédécesseurs, quelques tentatives généralement réservées à des réseaux locaux, et qui, pour cela, ne peuvent être considérées comme faisant partie intégrante du WBA. Elles préfiguraient les tendances essentielles: instantanéité, ubiquité, mobilité, générativité et asubjectivité. Comme j’ai déjà eu l’occasion de vous le dire, il n’y a jamais eu, dans l’histoire de la création humaine, d’exemple où l’apparition d’un nouveau média n’ait pas entraîné celle d’une conception nouvelle de l’art. Le webart, comme son nom l’indique, est une réponse à la proposition médiatique novatrice que constitue la notion de réseau. Le mouvement du webart a complètement modifié la nature profonde des concepts d’art, d’action artistique et de création. Au point que l’on peut raisonnablement se demander si, dans les deux cas, le mot “art” désigne bien la même réalité… Mais cette remarque anticipe sur ma conclusion. Il faut d’abord que nous explorions quelques unes des manifestations passées et actuelles du webart!"
Mais j'aurais pu tout aussi bien écrire autre chose sur le même thème ou un thème approchant. Le lecteur perçoit bien ici en effet, que cet écrit n'a pas d'autre fonction que d'installer l'ensemble du récit qui va suivre dans l'univers des réseaux informatiques et, tout particulièrement que ce qui est désigné comme "webart" va jouer un rôle. Sinon à quoi bon? Il faut donc que le lecteur garde une partie de cette information en tête pour entrer dans la suite. L'auteur peut donc jouer avec ça en créant des fausses pistes, mais jusqu'où peut-il jouer avec des fausses pistes? C'est tout le problème du rythme et de ce que l'on appelle le suspense. Un jeu de chat et de souris, de lignes droites et de bifurcations toujours possibles, certaines prolongeant la ligne droite, d'autres menant vers des culs-de-sac.
08 juillet 2008
Génération automatique
Le "problème" de la génération automatique de texte est qu'elle est sans limites. Dans le roman, voulant donner une idée de ce que pourrait nous réserver le futur de l'informatique (qui n'est d'ailleurs déjà plus un futur), j'avais écrit ceci:
"Le professeur Elstir lève la main gauche, un écran se projette derrière lui. Il sélectionne l’icône de la mappemonde, désigne le Canada (USA) dont une carte apparaît sur le mur, choisit la ville d’Ottawa et, sur le plan de la ville, le Musée des littératures. Il avance dans le plan en relief du musée, entre dans une salle étiquetée “Un roman inachevé. Auteur inconnu, classe des littératures génératives © Musée des Littératures, Ottawa (USA)”. Un texte s’inscrit aussitôt sur l’écran :
“Un roman inachevé”, page 11.037.604.
“Marie sait le nom et le prix de toutes les choses, tout ce que chacune exige pour s'épanouir. Le monde des adultes lui paraît être un tourbillon à la fois excitant et incompréhensible. Elle n'ignore pas non plus que les regards masculins la suivent sur son passage. Elle respire mal, se sent oppressée. Sa vie n'a d'intérêt que dans l'exacte mesure où elle se laisse oublier… A-t-elle encore un but ?
“Le temps est devenu tout mou. Une jeune femme inconnue passe, portant dans ses bras un bouquet de lilas. Derrière la jeune femme, deux enfants — vraisemblablement un garçon et une fille — jouent dans l'herbe. Plus loin, un vieil homme avec un casque de joueur de football américain retaillé pour faire un casque de mobylette. Marie se souvient aussi d'une longue semaine d'été à faire des randonnées en montagne. Elle feint de chercher quelque chose dans son petit sac à main. Marie n'a jamais connu d'autre vie que celle-là… Elle porte un lourd collier de perles baroques."
Mais pour prouver la réalité de la génération automatique, il faut donner plusieurs pages du même type. Impossible en effet d'en reproduire plusieurs millions dans un livre. Il faut bien constater alors que le livre est inadéquat à ce propos car les textes produits par la génération automatique y sont illisibles. D'où des sites (TRAJECTOIRES ou Fiction d'Issy ou Le peuple manque ou…) ou des blogs (trajectoires ou Poèmes de Marc Hodges à Gilberte ou Un autre roman ou…). Mais dès lors que l'on entre sur ces supports, la notion même de littérature se transforme, ne reste plus qu'à essayer d'en réinventer les formes.
