01 avril 2006
Ludovic
Quoi de plus ordinaire que de recevoir une lettre ?…
Mais nous ne contrôlons rien. Nos vies ne sont rien d’autre qu’une somme d’événements aléatoires... C’est ainsi… Au cours de nos brèves existences, nous ne faisons rien d’autre que nous efforcer à rapiécer — vaille que vaille — le tissu de nos destinées, lentement tissées des fils du hasard, de lambeaux informes que nous ramassons ça et là.
Ludovic a vécu. Quarante deux ans… sans la moindre impression de pouvoir piloter, ne serait-ce que marginalement cette vie dont le flot qui l’entraîne s’est accéléré depuis quelques temps de façon bizarre. D’un monde au cours d’une banalité tristement quotidienne, il se trouve soudain roulé dans un flot torrentiel, chaotique, où il n’a plus le temps de respirer. Le sentiment de ne pas pouvoir échapper à l'urgence du récit mais de devoir l’accélérer sans cesse génère l'impression d'être pris dans un cercle vicieux duquel il ne peut se libérer.
D'un ensemble aléatoire de faits observables, de ce qui n'est qu’indices partiels —ne rapportant nécessairement qu'une petite partie de son histoire — je ne peux cependant aujourd’hui que tirer une conclusion partiale tant ce qui s’est produit est invraisemblable. Si l'enchaînement de récits qui vont suivre, — chronique d'intersections aléatoires, de coups de chance, d'événements fortuits qui ne révèlent que leur propre manque d'intentionnalité — vous paraît illogique, attribuez cela au hasard, à l’aspect confus du monde… à l'arbitraire de ma mémoire.
07 avril 2006
Une erreur de destinataire peut changer un destin
Tout commence par une lettre que Ludovic a ouverte… comme d’habitude sans regarder l’adresse puisqu’elle était dans sa boîte aux lettres. A l’intérieur une simple feuille de papier, blanc, dont toute la largeur est occupée par un losange rouge vif. Rien de plus. Bien que les angles en soient trop aiguës, il a d’abord pensé qu’il s’agissait d’une publicité pour le tabac mais il n’y avait aucune autre information que ce triangle rouge, ce qui était tout de même bizarre. Son premier geste a été de tout jeter puis il s’est dit que s’il n’y avait rien sur la feuille, c’était peut-être une erreur, qu’il devait y avoir une adresse sur l’enveloppe. Mais non. Aucune mention d’expéditeur, ni au dos de celle-ci, ni sur son recto.
C’est alors qu’il s’est aperçu que l’adresse du destinataire n’était pas la sienne. En fait, il y en avait deux : une première caviardée par de gros traits de feutre noir ; une seconde rajoutée, dans les intervalles, une écriture tremblée, assez peu lisible : Catherine Riche ou Riché 36 rue Poissonnerie (ou Poissonnière…) 75002 (75003 ou 75009…) – Paris.
Cette lettre ne lui était pas du tout destinée mais comme il habitait 39 rue du Faubourg Poissonnière, dans le neuvième arrondissement, l’erreur était compréhensible.
Il se dit qu’il s’occuperait plus tard de la faire parvenir à son vrai destinataire. Pour l’instant, il avait autre chose à faire. Il posa lettre et enveloppe sur la table basse de la pièce qui lui servait à la fois de salon et de chambre à coucher.
13 avril 2006
Libération s'efface
«Libération fond» dit Thomas désignant
de son verre le losange rouge de la lettre mouillée par les glaçons,
«Libération ?» «Le logo de Libé !». Il dégustait son Lagavullin,
«Pourquoi pas ?». Aux endroits mouillés, des lettres apparaissaient.
Peu distinctes d’abord, puis de plus en plus lisibles.
Ludovic
prit un glaçon, en frotta la feuille. Effacer le losange rouge révélait
un texte manuscrit d’une écriture maladroite, tremblante, presque
apeurée. «On dirait une écriture de gosse… bizarre ce truc, ça doit
encore être une pub !» Rien n’était vraiment lisible. On aurait dit un
code. «Strange, dit Thomas transcrivant la première ligne, regarde». Il
avait recopié le texte suivant :
«toubuauqsujrellaanoitacovateeega26penu0107200515110617».
Ludovic
vérifia. Mise à part une hésitation sur les 5 qui auraient pu être des
6, le déchiffrage de Thomas était correct. «Ouais… c’est une connerie…
ou c’est sérieux».
Thomas comptait les lignes : «Dix huit,
aucune compréhensible… un drôle de truc !» «Aucune n’est lisible.» «Le
mieux est de rendre ça à son destinataire, tu crois pas ?» Thomas
transcrivait une autre ligne :
«sennosrepederbmonniatrecnuemrofn19egal0107200507051600»
«A
mon avis, dit-il se resservant trois bons doigts de whisky, c’est un
code.» Il avait peut-être raison. Mais alors si c’était un code, son
contenu devait être sérieux. Il y avait peut-être du fric à faire avec
ça; en cette période de recherche frénétique de millions, ne pas
vérifier serait trop con.
29 avril 2006
L'information est un marigot
Informations. Ludovic sent que le destin fait signe. L’information est un marigot à ne parcourir qu’avec les plus grandes précautions. Sous sa surface grouillent quantité de bestioles, des virus les plus agressifs aux carnassiers les plus féroces. Mais bien que toute montagne soit faite de grains de sable, et que toutes les histoires, même les plus modestes, soient liées à celle de l’Humanité entière, il néglige la chose publique. «On croit monter au ciel alors qu’on tombe par terre, ébloui par le mensonge», lui a dit Marc, dans la nuit, sortant du Banana Café pour ramper chez Castel. Il ne se doutait pas à quel point cette phrase était juste… Les soubresauts du présent ne commencent à l’intéresser que lorsqu’ils sont destinés à s’inscrire dans son histoire.
Il a lu, relu la lettre sans parvenir à y percevoir la moindre signification, entrevoir la moindre possibilité de déchiffrage. Il a essayé diverses relations chiffres-lettres, en vain. Toujours le même nombre de lettres, 36; le même nombre de chiffres 18; la même structure… Ludovic s’est demandé si ces textes étaient des textes codés… des clefs de codage. Il n’a rien pu prouver.
C’est décidé, il va prendre les choses par le bon bout: s’appuyer sur les seules informations dont il dispose pour essayer de les relier entre elles. Commencer par l’adresse. A Paris, cinq adresses possibles: rue Poissonnière, villa Poissonnière, boulevard Poissonnière, rue du faubourg Poissonnière et impasse Poissonnerie. C’est déjà un début.
04 mai 2006
Toutes les informations sont bonnes
Villa, impasse et boulevard n’ont pas
36 numéros. Du coup l’affaire n’est pas encore tout à fait jouée. Nous
devons apprendre à gérer les situations. 36 rue Poissonnière: magasin
de fourrure — nombreux dans le quartier — vieille maison de quatre
étages. Pas de Riche ou Riché sur les boîtes aux lettres. Toutes les
informations sont bonnes à faire remonter. La boutique, s’appelle
Harliz, le marchand Escher. Il ne sait rien. Connaît personne dans
l’immeuble. Pas plus d’ailleurs que le bistrot du coin. Ludovic montre
l’enveloppe à la factrice qui passe à ce moment-là. Elle ne peut pas
l’aider : «ça arrive souvent, tout change tout le temps». Rue du
Faubourg Poissonnière, près de chez lui. Ludovic n’a rien remarqué. Il
y retourne. Immeuble parisien ordinaire, cinq étages. Garage au
rez-de-chaussée. Porte d’entrée à code. En face, son bistrot favori.
«Un café, serré», Ludovic interroge le patron, vieux grognard
moustachu: «Ça me dit rien, je connais pas le nom de mes clients. Vous
c’est Ludo, je n’en sais pas plus…»
Onze heures, ombre et soleil
tranchent la rue comme une baguette. Ludovic n’a rien à faire, s’assied
à la minuscule terrasse, regarde les passants. Une jeune femme, jupe
gitane orangée, s’apprête à entrer au numéro 36. Il se précipite. Entre
avec elle, regarde les boîtes aux lettres. Rien. «Excusez-moi, je
cherche quelqu’un qui s’appellerait Riche ou Riché?». Elle semble
hésiter un peu: «Non, je ne vois pas». Passe le deuxième code, fuit
dans les escaliers.
09 mai 2006
Chassé du lit
Un fait anodin peut prendre une importance démesurée si l’on rencontre des difficultés inattendues. Ludovic Poirier se prend au jeu. Il joue de la clarinette, a son hamac, fait pousser des fleurs sur son balcon, écrit un peu, peint quelques pastels: une vie. Il ne peut admettre que cette lettre l’atteigne sans raison. Il rapporte cet incident à tous ses amis. La veille, le lundi 25 juillet, dans une de ses soirées habituelles où ce qui lui plaît le plus est le sens du désordre, une jeune femme qu’il ne connaît pas, lui dit être épigraphiste, spécialisée en cryptographie. Il n’y a pas de fonctions symboliques réservées aux hommes. Elle s’appelle Elizabeth. Elle est plutôt fine, cheveux longs auburn, visage souriant, pas désagréable. Il lui montre la lettre, l’enveloppe. Ils boivent, discutent, boivent, boivent, flirtent… finissent la nuit chez elle. Agréablement.
«J’ai trouvé l’adresse caviardée» dit elle quand il s’éveille. Elle a passé l’enveloppe sous plusieurs éclairages. «La première adresse était certainement Katrin Roche 36 ou 3 b rue Denis Poisson ou Poinsot, ce n’est pas très clair». Elle lui offre un café puis le regarde: «Nous avons eu des rapports d’adultes consentants, j’aimerais maintenant que tu t’en ailles.» Il est un peu surpris: «Mais…» «J’avais un peu bu, tu m’as fait passer un bon moment, n’en parlons plus. Adieu !»
La première femme quelque part, c’est toujours une avancée. Mais une avancée vers quoi? Pas d’autre choix possible que s’en aller.
13 mai 2006
Tester des jeux pornos
Mélange de réflexes, d'anticipation, de sens du temps?…
Au moins on saura à quoi s'en tenir: Ludovic publie une annonce dans Libé: «Cherche aide pour comprendre phrase: «setercesseessalcsnoitamrofnisede95oval0607200511042724». Indique aussi son numéro de portable. Il verra bien. Nous sommes toujours sous pression. A peut-être mis la main sur quelque chose de vraiment important: la sécurité dépend de chaque français. Aimerait bien que ce soit le cas? Ça pimenterait un peu une vie ordinaire. Ludovic galère plutôt. Va de petit boulot en petit boulot, de trucs foireux en trucs plus foireux encore. Il a fait dans le nu burlesque, testeur de jeux pornos, vendeur d’été à la Samaritaine. Rien n’a duré. Est plutôt dans l’inaction. Ça ne facilite pas la vie. Mais il est plutôt cool, les mecs friqués l’aiment bien, il navigue ainsi de cocktails en parties, de soirées privées en boîtes. C’est toujours ça de pris.
Consulte l’annuaire sur Internet, élimine le 36 : ni la rue Poisson (dans le XVII ème), ni la rue Poinsot (dans le XIV ème) n’ont autant de numéros. Reste «3 b», sûrement «3 bis». Faudra voir sur place.
Il va à son bistrot habituel, retrouve son copain Nicolas, lui montre lettre et enveloppe. «Mets tes phrases sous tableur ou traitement de texte», dit Nicolas, «tu pourrais faire des tas de calculs». Ludovic n’y avait pas pensé. «Je m’en occupe…», suggère Nicolas. Ils traversent la rue, font une photocopie chez le libraire, reviennent prendre une quatrième bière.
21 mai 2006
Le sens est au creux de la forme
Beaucoup de choses ont été essayées. Ça n'a rien changé: le sens est au creux de la forme, Ludovic Poirier a le sentiment étrange de vivre une histoire que quelqu’un écrit. Ne sait plus de quoi demain sera fait. Nicolas téléphone : «En général, les bruits et les rumeurs n'ont pas de sens, nous ne nous y arrêtons pas. Mais là, il y a des informations, phrases régulières, structurées. Pas le fait du hasard : 32 caractères + 2 chiffres + 4 caractères + 16 chiffres. 54 éléments. Une suite de carrés, en désordre… n’ai rien trouvé d’autre pour le moment. Ça pue la numérologie. Je continue à chercher, te tiens au courant.»
Météo médiocre, encore une journée à tuer. Ludovic consulte Internet. Pages blanches: à Paris, deux Katrin Roche. Aucune aux adresses possibles. Voilà lui montre le 3 bis rue Poisson (Haussmannien) et le 3 rue Poinsot (moderne) mais… Ludovic ne veut laisser aucun détail au hasard; tire au sort. Va rue Poisson. Dans le hall, deux escaliers, a b. La concierge ne connaît ni Roche ni Riche ni Riché. Va falloir s'adapter de façon douloureuse.
Ludovic repère le bistrot le plus proche: travailler sobre n'est pas une façon de travailler… bourré dès le matin, peut-être que ça irait mieux. Il s’installe. Commande un double Scotch. Remarque tout de suite dans le fond de la salle la jeune femme de type asiatique assise face à un vieillard chenu qui déchiffre distraitement les gros titres de son journal.
Il est sûr que c’est la même que celle du 36 du faubourg Poissonnière.
27 mai 2006
Rencontre avec Nathalie
Un seul instant, un seul regard contiennent tellement d’histoires que le présent ne cesse d’être précipité dans le néant. Le vieillard s’en va. Ludovic note son regard: interrogateur.
La jeune femme se lève à son tour. Noblesse féline. Panthère plus que chat. Elle vient directement à lui. Lèvres pulpeuses. Sourire séducteur : «Dites-moi si je me trompe, il me semble que je vous connais!» «Pas vraiment… je vous ai dit deux mots il y a quelques jours…» «Rue du Faubourg Poissonnière?» «C’est ça! Bizarre que vous vous souveniez de moi!» «Je suis assez physionomiste…» Elle s’assied: «On marche tous au milieu d'une foule invisible où les morts sont plus nombreux que les vivants, moi je crois aux coïncidences, je cherche toujours à comprendre ce qui s'est passé.… Vous permettez ! Je m’appelle Nathalie».
Ludovic aime plutôt les choses concrètes: ce n’est pas son café, pas sa ville, elle n’appartient à personne, il n’a aucune raison de refuser : «Ludovic…».Conversation banale : «Je cherche quelqu’un!» «Encore!» «Oui!» «Qui?» «Je ne sais pas: Roche, Riche, Riché… quelqu’un!» «Pourquoi pas Rache ou Raché ou Racher?» «Je sais pas!» Elle rit. Un bon point. Son rire est clair, musical. «Il faut que j’y aille, c’était un plaisir!». Ludovic n’hésite pas: «On pourrait se revoir.» «Les histoires ne sont jamais terminées, laissons faire le destin.»
Elle part: le café soudain paraît vide. Il la suit des yeux. Elle entre au 3 bis rue Denis Poisson.
01 juin 2006
Montée de chaleur dans les testicules
Les choses sérieuses ont alors commencé. Sournoises.
Du moins c’est ce que se dit Ludovic par la suite: sur le moment, trouvant dans sa boîte une lettre manuscrite à son nom, ni timbre ni adresse, contenant une feuille à losange rouge et le message «Tout le monde rêve d’être délinquant, on découvre le pouvoir de la peur», il n’a pas compris. Même s’il a commencé à s’installer en pôle de résistance. Ce n'est pas grand-chose. Mais si ça peut aider: les actes de haine ne méritent aucun pardon, les héros sont taiseux et leur violence sèche.
Il ne s’en serait pas inquiété davantage si, le soir même se bourrant au Pulp de whisky et de petits fours à la soirée gratuite du magazine Trax, il n’avait aperçu Nathalie dans la foule des convives. Transcendante. Lumineuse. Est allé vers elle: «Ce n’est plus du hasard mais le destin qui parle», «Peut-être… peut-être pas, j’ai beaucoup réfléchi sur la façon de gérer la communication dans ce genre de situation: on peut décider d’y croire» Il sourit. Elle sourit. Ses cremasters enregistrent une montée de chaleur au niveau des testicules. Début de romance? Ils bavardent un moment, mangent, boivent, la soirée leur appartient. Il plonge: «on ne sait jamais de quoi demain sera fait, forçons le destin, voyons-nous…» «D’accord, appelez-moi… 0613233254»
C’est alors qu’il a l’impression que quelqu’un les suit, peut-être même les filme avec un téléphone portable. Une impression fugitive, impalpable. Suffisante pour introduire l’inquiétude.
