Relire attentivement les textes
Toujours sans nouvelles de Hodges, auteur de Lettre-Néant. Écartant l’idée qu’il ne savait pas comment finir, j’ai cherché quelle fin il pouvait avoir imaginé pour sa fiction. Plusieurs ont noté un complot. Mais pourquoi ? Certains ont suggéré une secte — quel serait son but? — d’autres des terroristes, des trafiquants de drogue (le colombien?), etc. Difficile à démontrer, il faut convaincre.
Entre certitudes et hypothèses, les principaux points de mon travail d’investigation: sur les blogs Marc Hodges (j’ai trouvé la solution du code de la lettre et son sens: «Pour déterminer l’intrigue, le but est que le groupe désigne un homme, l’engage dans un complot et le pousse à la fuite.»), Romans, Hyperfiction… Puis, m’appuyant sur la récurrence du nom Riche et ses variantes, Nathalie Riches (http://riches.skyblog.com/) où j’ai trouvé ma solution.
Une fois de plus, démonstration est faite: on ne nous montre que ce qu'on veut bien nous montrer: Riches organise des jeux, — dans la lignée des MOB ou MMOG — les MGOO (Massive Onlines Outlines Games) dont le concept — à la limite de la légalité et inquiétant car nous pouvons tous en être victime. — consiste à choisir quelqu’un, le placer dans une situation intrigante, observer son comportement et le diriger à son insu vers un but fixé d’avance.
Qu'en déduire? Ludovic aura été un de ces pions. Nicolas, Jérémie des complices? Sur cela aucune certitude. Mais une relecture attentive du texte me laisse penser que je suis dans le vrai.
MO B
Effondrement de soleil sur la comédie humaine
Montpellier, 12 h. Rafales: touristes, pigeons: effondrement de soleil sur la Comédie, la sécheresse persiste, s'aggrave… Grand Café Riche. Nathalie (Perrier zeste), le colombien au béret rouge (Casanis)… Lui: «Tout a failli mal se terminer pour moi, Ludovic…!» «Je sais, le rapport de force a changé, vous vous êtes un peu affolé: Il ne sait rien, n’a rien compris, c’est un alcoolo… Nous aurions pu aller plus loin.» «Quand même!» «N’en parlons plus. Nous ne referons pas les mêmes erreurs.» «Vous savez où il est?» «Non. Il a disparu… nous sommes nombreux, bien renseignés: il a pris le train pour Paris… si nous voulons, nous le retrouverons» «Mais?» «Nous ne le cherchons pas, il est hors jeu, ne nous intéresse plus.» «Fin de partie?» «Pas de raison de ne pas tenir compte de l'histoire: fin de partie… Rassurez-vous quand même, le jeu continue, nous avons d’autres pions à placer. Plus importants, plus intéressants… Y a toujours des coups à tenter!» «Si c'est possible, nous allons les faire!»
A 708 km de là, soleil-ersatz. Moret-sur-Loing, Ludovic —sa machine s’est détraquée (elle l'est toujours)—, difficile d'être autre chose que son image, a du mal à se reconnaître dans l'affirmation, il ne sait pas ce qui lui manque le plus, nourriture ou raison d'être: toute sa vie il a été à la recherche des frontières. Mise en œuvre du plan santé mentale, rêve du Grand Projet qui règlerait tout. Ce n'est pas si difficile de se préparer au néant. A suivre?…
Quand la situation s'enkyste
L'inquiétude troue Ludovic. Se souvient d’une vielle brasserie vide, dans Veneux-les-Sablons (S-et-M), qui appartenait à un vague parent. Personne n’ira le chercher là. Y va. Lieu déjà squatté. Ludo n'a aucun état d'âme. S’installe. Ça se passe plutôt mal: pas de meufs. Si Kamel chevauche Bert, les autres, oreilles à la porte, se masturbent. Trop de mecs, trop jeunes, trop de rats, de Subutex, anesthésie totale, ça met KO. Direct… Ludovic n'aime pas leurs plaintes — «dur de trouver du taf sans connaître personne…» — leurs bouts de vie triste, sans vie… Même si ce sont celles de mecs qui marchent sur terre.
Les choses se sont enchaînées, est entré dans un processus que personne ne connaît, personne ne contrôle. Sent qu'il est mal barré… Repositionement structurel sur le terrain des luttes: le plus dur, c'est d'être simple, fort. Il n’est pas mûr pour le néant. S’il n’avait pas contrôlé les événements, ils auraient vraiment dégénéré. Se fait jeter comme un malpropre.
Dès que l'on complexifie une situation, elle s'enkyste. Ludovic n’a pas un rond, ne peut même pas se jeter une mousse. Retour case rue. Faire la manche? Une pluie légère a remplacé le soleil de la veille, il rôde dans les villages, quémande un bout de pain à la boulangerie, trouve — à Moret-sur-Loing — une ruine, sous un viaduc. S’y abrite. N'y a plus rien… sauf des rats. Se demande si la vie vaut encore la peine d’être vécue? Mais est-ce qu'une question où chacun répond la même chose est une bonne question?..
Système D comme démerde
Dernier SMS de Nicolas: «un choc pour tout le monde, ton appart est ravagé, cette histoire pue, tire-toi!…»
Assez joué: l'Église renouvelle ses costumes, les accidents se multiplient dans les mines chinoises… Tout fout le camp… Ludo est dépassé par les événements, dégoûté de tant de choses. A toujours voulu être invisible; sait que quelque chose existe, mais comment ça fonctionne, pour qui?… Si Jérémie veut lui passer un message, il a choisi la façon la plus tordue de le faire. Ludovic dérape, total parano: «J’ouvre le passé pour essayer de m’assurer un avenir, depuis le 11 septembre, j’ai intégré le risque d'attentat. Si ça continue je vais me balader avec une carabine sous le bras. En attendant me reste plus qu'à éviter les accidents, comme tout le monde j'ai besoin de m'allonger. C'est le système D comme démerde qui domine, aurait fallu inventer d'autres choses, tenter d'avoir prise sur les événements avec l'espoir que le pire n'est pas toujours certain… à condition de l'avoir vu venir pour m'en prémunir. Chais pas ce que demain me réserve, personne ne peut me dire ce qui va arriver. Si seulement j’avais un peu de paix!…»
Comment se tromper, persévérer dans l'erreur? Ce choix est vraiment son affaire, ne peut le partager avec personne d'autre. Pas nécessaire de choisir entre faits et fiction, met du temps à dépasser cette situation de crise. Quand il y arrive, il est pressé, jette son portable, ne repasse pas chez Angelina, se tire : le voyage se fait à l'arrache.
Communiqué de la rédaction
Communiqué
Notre rédaction avait confié à Marc Hodges (pseudonyme JP Balpe ?) l’écriture d’un feuilleton de 40 feuillets de 1500 signes devant être écrits à partir d’éléments pris dans notre journal entre le 01/07et le 27/08. Pour des raisons techniques, Marc Hodges devait envoyer ses textes 10 jours avant leurs dates de parution.
Ce contrat a été respecté pour les 34 premiers et nous avons pu, jusqu’à aujourd’hui, publier régulièrement ses textes. Nous restent donc encore 3 feuillets inédits.
Cependant, pour des raisons que nous ignorons, nous ne recevons plus rien depuis sept jours. Nous avons évidemment tenté de joindre l’auteur: son téléphone ne répond pas, les mails que nous lui envoyons nous reviennent.
Cette situation inattendue nous oblige à adopter l’attitude suivante: nous allons publier les 3 feuillets restants. Ne manqueront donc que les 6 derniers qui devaient certainement donner la clé de l’énigme.
La dernière version possible de cette histoire n'aura donc été donnée par personne, ou tout au moins jamais publiée aussi notre rédaction propose ceci: d’une part, ce feuilleton étant aussi publié sur Libération numérique, les internautes pourront proposer leurs solutions en commentaire à la dernière parution. Aussi le blog Hyperfiction, restera accessible jusqu’à la mi-septembre. D’autre part, nous avons demandé à un journaliste, d’enquêter afin de proposer aux lecteurs la fin la plus plausible. Celle-ci, le 28 août prochain, sera la dernière publication de Lettre-Néant.
Sauve qui peut
Ludovic a peu de contraintes, aucune notions du temps. En souffre… Parfois.
Va boire une mousse. Café de la Paix. A une table; une midinette qui a encore de beaux restes; à une autre, le mec à béret et chemise rouges rencontré cinq jours auparavant. Sur sa table, un journal. Les objets de notre monde ont une charge symbolique: Libé ? Téléphone. Ne voit pas Ludovic; parcourt le journal, entoure une phrase, la lit au téléphone: «Quiconque porte offense à la liberté sacrée de nos adversaires mérite d'être blâmé.» Prend son pastis, porte le verre à sa bouche, dicte, détachant soigneusement les lettres — comme s’il avait besoin de faire très attention à ne rien oublier — une séquence bizarre: «e m a l b e r t…» puis des chiffres. Ludovic revoit la lettre à l’origine de ses déboires. Une intuition personnelle, se demande si… Conviction n'est pas démonstration.
Leurs regards se croisent. Éclairs laser, lames: les temps sont alourdis. Sauve qui peut. Le mec se lève, laisse le journal sur la table, se tire à toute allure. Ludovic hésite à peine, se précipite. Le mec monte dans une bagnole, démarre en trombe, Ludo tente de l’arrêter, une chance sur trois d'en sortir vivant — de la difficulté d'être chômeur et torero. Elle fonce, l’évitant de justesse, casse un rétroviseur. Il était temps!…
Pas de solution simple, univoque: tout ça est arrivé si vite. Personne n'a plus confiance… sauf la bourse. Ludovic ne sait visiblement ni comment en sortir, ni comment tout cela peut finir.
Jouir du virtuel
La société se vautre dans le virtuel, les mecs préfèrent rêver leur vie que la vivre (On change de monde, le Net offre l'anonymat, chacun jouit d'une liberté inédite, peut mener une seconde vie fantasmée ; parmi les péchés contraires à la chasteté : masturbation (dont l'importance est ici révélée) — fornication, pornographie, pratiques homosexuelles — y a le cybersurf): Sète, cyber snack, lieu très vache. Angelina fait les sandwiches. Gloria surfe.
Gloria appelle Angelina qui pose couteau, beurre, baguette, montre un blog, «Je m’emmerdais, j’ai cherché nos noms dans Gogol. Regarde!» Angelina regarde. Elle est là: histoire trash. Ludovic est là, même histoire trash. Hasard? «Qu’est-ce que t’en dis, j'ai l'air mégalo?… Dis-le si tu le penses!» Parcourent le blog. Ces mecs savent mener une surveillance attentive, regrouper, analyser mieux que quiconque un tas d'informations, même des photos… Tout ça est bien compliqué, piratage des corps, des vies, des cerveaux: état d'urgence virtuel. «Y a quelque chose», dit Angelina, «chais pas quoi, mais…» Des liens les mènent à d’autres blogs: Romans, Marc Hodges: Ludovic toujours! «Pouvais pas intuiter ça», soupire Gloria, «c’est un pion, la société mondialisée fait perdre les repères… des manipulateurs en résultent? on dirait qu’ils le surveillent» «L’est en danger?» «Ça a l’air!» «Qu’est-ce qu’on fait?» «Apéro, on parle au Cristal Bar. Au-delà des souffrances, le pire est l'humiliation: ça va le gaver!»
Le piéton est perplexe
Pas le Paradis, le monde: chaque jour des faits suffisent à justifier qu'on lui foute le feu. Ludovic va au Grand Hôtel. L’attend une lettre. Nathalie s’est tirée, dit avoir changé de portable, demande de ne plus tenter de la joindre.
Y a des échecs précieux! Ludovic comprend qu’elle se fout de lui: elle est seule à savoir où il crèche, leur rencontre à Sète — pas un hasard — explique les merdes qui salopent ses jours. Des arguments très forts, en a marre de se cacher derrière son petit doigt, faut bien accepter parfois de voir la réalité en face! Apprend à se connaître: l’amour vire à la haine. Tout va bien: cette pute s’est payé sa gueule. Pourquoi? N’en sait rien… l’ignorance accentue son désarroi. Comprend que leurs rencontres n’ont pas été fortuites, sont liées à la lettre paumée qui doit porter le plus terrifiant des secrets. L’affaire est douloureuse, il a négligé de s’en préoccuper. Ludovic reste sceptique, vigilant, aura les réponses à l'usage.
Désorienté, il quitte le Grand Hôtel, longe le quai: un maître-nageur embrasse une midinette au bord de la rivière tandis que des jouteurs blancs, déplaçant l'activité portuaire, bustes à la JPG, se foutent à l’eau avec constance… sérieux. Le piéton a des motifs de perplexité, l’ambiance n'est pas drôle, la paranoïa rôde à chaque coin de rue. Sur ce coup, Ludovic a été nul. Hésite: appeler Nicolas? risqué: Jérémie pourrait retrouver sa trace. Ne rien faire l’est aussi. Désormais est à la merci d’ennemis sans visages.
Big brother
SMS: Serge tire la sonnette d'alarme: «Jérémie est ouf, te cherche partout…». Pas de réponse… Les mots tuent: elle sonne dans le vide.
Ces gus s'appellent plusieurs fois par jour, se voient au moins une fois par semaine, peuvent mentir avec un aplomb formidable. L'enregistrement de tout, de tous, partout, toujours est maintenant possible, ce sont d’extraordinaires mouchards: Ludo ne veut prendre aucun risque. Rien n'est plus faisable qu’en se lançant à corps perdu dans la bagarre. Ludovic n’a pas la tête à ça, problème de mobilisation excessive des ressources cérébrales. Il tire les rideaux pour faire le noir. Devant ce trop de concret, son cerveau devient mou, n'imprime plus rien. La spirale de folies qui l’entraîne ne lui laisse plus le temps de réfléchir. Mais la vie continue. Il le faut. La situation est certes moins confortable que d'habitude mais il a du ressort. Nathalie est son problème. Les êtres humains peuvent devenir de purs instruments de la volonté d'autrui, sans capacité de résistance. Le plus dur n'est pas commencer mais renoncer. Comment coucher avec elle? Désir qui occulte tout. Elle l’obsède, ne répond plus à ses messages. Plus elle se dérobe, plus il en a envie. Impossible d'accepter ça, serait temps de prendre un miroir… se regarder. Comme ça. Sans rien faire. Caresser son chien, plutôt que sa copine? Il sexualise tous les micro-événements quotidiens. Quand les mots doux ne suffisent pas, reste la manière forte. Peut-être qu’une bonne flanquette!
Tout romancer
Quand il regarde les autres, certains s'effacent : Mathieu, Antoine, Albert… Ludovic ne se souvient pas avoir parlé avec eux d'autre chose que de cul. D’autres sont comme des meubles : Elizabeth, fondue dans le passé; Zaza, Brigitte, Sonya: décor; Katrin n’a pas fait signe. L'enquête n'avance pas d'un pouce.
Nicolas a la solution, le décodage des phrases forme un texte: «Une procédure judiciaire est engagée et à vocation à aller jusqu'au bout. L'agence américaine avait informé un certain nombre de personne…» Il envoie un SMS à Ludo.
Jérémie est furax, «Si vous voulez jouer, il faut payer»: ses clients ne jouent pas. Il n’a pas beaucoup de temps, cherche partout ce con de Ludovic qui ne donne plus signe de vie, active son réseau… Mais rien de sérieux ne s’est passé, le paquet n’a pas dû atterrir chez les flics.
Angelina, Gloria se demandent jusqu’à quand elles vont subir l’incruste de Ludovic, ça commence à faire. C’est un bon coup, facile à vivre: il paie en nature, mais elles n’ont pas de fric, un boulot instable, raclent les fonds de tiroir… veulent plus être l'hypnotiseur hynoptisé de leur hypnotiseur hypnotisé.
Chaleur écrasante sur le sud du pays… Le rêve de Ludovic est de vivre à l'hôtel. Prendre son petit déjeuner au lit frise le merveilleux. On veut montrer la poésie, l'absurde du quotidien, jouer avec les codes établis, tout ce qu'on peut dire en restant dans la vérité, mener une intrigue moins tordue, plus directe que d'habitude: on ne peut pas tout romancer.

