Depuis des jours et des jours qu’il traîne ainsi dans la ville, il doit s’avouer qu’il n’est peut-être plus très sûr de son choix de rupture. A-t-il bien compris ce que disaient les interlocuteurs au restaurant ? Est-il bien sûr que sa société s’apprêter à vendre des tonnes de médicaments dangereux car frelatés au travers d’une série de sociétés-écran difficilement traçables et contrôlables pour le marché africain ? Il a bien entendu ça, mais a-t-il vraiment tout compris de cette conversation dans les bruits d’un restaurant ? Et puis même ? Même s’il avait raison, dans la mesure où il n’avait encore rien dénoncé, était-il vraiment en danger. Ou alors pourquoi n’avait-il pas encore agi pour dénoncer ce trafic qui représentait des millions de dollars ? Était-il trop lâche ? Ou plutôt comment se faisait-il qu’il n’ait pas encore trouvé de méthode efficace qui, tout en mettant fin au trafic, le laisserait à l’abri ? Une lettre anonyme ne suffirait pas, c’est évident, il lui faudrait des preuves. Sa position lui aurait permis de pénétrer dans les données informatiques de sa société mais il aurait fallu qu’il n’adopte pas cette fuite immédiate et irraisonnée. Alors qu’ils auraient dû être protégés, les lanceurs d’alerte n’étaient pas trop bien acceptés dans le monde et bien souvent leur vie était détruite.

Maintenant, difficile de revenir en arrière : il s’était mis en rupture avec sa société, pire encore avec sa famille. Comment pourrait-il revenir chez lui sans, cette fois-ci pour de bon — car sa hiérarchie soupçonnerait vite quelque chose — mettre en danger sa famille ? Il aurait pu partir plus loin, se retirer dans un trou perdu du monde, en Afrique par exemple, d’où il pourrait peut-être trouver des alliés pour un combat qui n’avait pas encore commencé, mais il avait besoin de cette ville, de sa ville, ne se sentait en sécurité qu’ici car il en connaissait tous les problèmes, tous les rouages, toutes les possibilités. Ici il avait l’impression, malgré sa situation étrange de SDF riche, de maîtriser tous les possibles. Son errance n’y était pas un égarement mais un élargissement de ses connaissances. Il savait, il sentait, intimement, qu’il ne pouvait vivre ailleurs, il était comme une minuscule cellule de cette ville incapable de subsister en dehors de son corps-mère. En parcourir sans fin l’infini des rues au hasard lui était comme s’y métastaser.

Il avait maintenant pris conscience d’une évidence : ou il poursuivait cette vie entamée depuis quelques jours, usant parcimonieusement ses ressources qui lui permettraient de tenir des années, se satisfaisant d’être un petit corps parasite du grand corps collectif qui ignorait son insignifiance ou il se décidait à mener son combat. Cette deuxième solution le tentait de plus en plus : redonner enfin du sens à sa vie, ignorer cette trouille qui l’avait paralysé jusque là, redevenir un homme au sens plein. Mais comment le faire sans s’exposer, comment mener à la fois l’exposition médiatique nécessaire et l’anonymat qu’il devait à sa famille ? Sur quels leviers agir, sur qui compter ? Jamais, durant toute sa vie, il n’avait été confronté à un tel ensemble d’inconnus et d’incertitudes et pourtant, il sentait maintenant qu’il ne pouvait en rester là.