Bien que ce soit une évidence, il nous est difficile d’accepter de convenir que, quand nous disparaîtront, le monde continuera à tourner et que nous n’y laisserons aucune trace car nous ne concevons le monde qu’au travers de notre propre conscience et il nous paraît tout naturel de penser que celle-ci fait partie du monde et que notre mort ne pourra que l’affecter. Pourtant, il n’en est rien ? Nous le savons et nous ne le savons pas ; nous le savons mais au plus profond des cellules de notre cerveau, dans les fibres de nos muscles, nous sommes incapables de l’admettre. Pour chacun de nous, sa propre mort est un impensable absolu.

Ainsi cette anecdote de Ma Vie située en 1942, j’avais 20 ans et je devais partir pour les chantiers de jeunesse. Je peux l’énoncer le plus simplement : la veille du départ pour les chantiers de jeunesse, je décide de refuser. C’est la vérité. Pourtant elle n’est pas satisfaisante car elle ne dit rien de tout ce qui a motivé cette situation. Mais dès que j’entre dans ce désir de complétude, je me heurte aux mots, aux choix des mots et, quoi que je fasse, je fais de la littérature et m’éloigne de la vérité des faits. Or cette vérité des faits n’a, pour autrui, aucun intérêt. Pour qu’il en soit autrement, je dois tricher, porter atteinte à la vérité des faits. Écrire, c’est mentir. C’est ainsi que tout écrivain se laisse prendre au piège des mots qui deviennent alors souvent plus importants que la vie qu’il pourrait vivre : il écrit ce qu’il pourrait, aimerait, rêverait, vivre mais qu’il ne vit plus. Essayer de faire vivre ce qu’il n’a pas été capable de vivre, tel est le paradoxe désespérant de l’écriture. J’aurais dû m’en rendre compte plus tôt mais j’avais consacré toute mon adolescence à ce vertige et j’étais incapable alors que les mots ne sont que des mots et que s’ils résonnent quelquefois en l’un ou l’autre ce n’est parce que leurs victimes s’aveuglent ainsi sur leur incapacité à vivre pleinement. On devrait interdire la lecture à l’école.

Je discutais parfois de cela avec la jeune institutrice du village, une jeune fille venue du sud ouest, très perdue dans ce village où, n’ayant pas su plaire, pour une raison ou une autre, à ses maîtres es-pédagogie, elle avait été envoyée comme en exil pour occuper son premier poste. C’était une jolie petite brunette assez bien faite même si l’on ne pouvait pas vraiment dire qu’elle était belle, aux regards noirs comme ses cheveux, qui s’exprimait avec l’accent de galets de sa région en ouvrant une bouche ronde aux lèvres pulpeuses d’un rose délicat. N’ayant en ce lieu aucun interlocuteur avec lequel je puisse parler d’autre chose que de récolte, de métao, de chasse ou de pêche, je n’avais pas tardé à faire sa connaissance. Nos relations furent rapidement assez faciles car, bien que n’étant pas d’une intelligence supérieure, elle avait lu, savait écrire et devait enseigner la quinzaine d’enfants du village. Elle était logée à l’école du village dans l’appartement même où j’étais né et avait été élevé quelques années ce qui me permettait de lui en faire découvrir certains avantages — ou certains inconvénients. J’étais, pour ma part, logé chez mes grands parents maternels qui avaient aménagé pour moi une chambre sommaire dans la soupente de leur ferme. Ce n’était pas très confortable mais je n’avais pas le choix. Aussi nous prîmes rapidement l’habitude de nous retrouver tous les soirs dans son appartement essayant cependant de ne pas trop donner prise aux médisances d’un village en manque de sujet de conversations. Elle avait vingt ans, j’en avais dix-neuf et notre extrême solitude nous rapprochait irrésistiblement.