Je n’étais ni croyant ni mystique mais cette prophétie m’avait marqué et j’avais besoin d’y croire. Nous étions en 1941 et j’avais dix neuf ans. Le Nord de la France était occupée depuis déjà plus d’un an et chacun sentait bien que la situation n’était pas prête de s’arranger. En 1942, entrant dans ma vingtième année je devrais aller pour huit mois dans un chantier de jeunesse et nous savions tous que cela risquer de se transformer en deux ans de travail obligatoire en Allemagne dont déjà nous revenaient quelques cadavres tués par des accidents de travail ou exécutés en étant accusés de sabotage. Il n’était donc pas question que j’y participe et dès le 3 janvier 1942, avec l’accord de ma mère et de ma sœur qui allait s’occuper d’elle malgré sa dépression devenue chronique, alors qu’il faisait très froid et qu’une tempête de neige s’abattait sur la Margeride, aidé par un  paysan qui était un de mes anciens condisciples élève de mon père, je m’enfuis vers La Roche, village où j’avais passé mon enfance. Il n’y avait qu’une vingtaine de kilomètres par les chemins de terre que nous connaissions mais il fallait une connaissance parfaite du paysage pour ne pas se perdre dans les vents de neige qui nous fouettait le visage et nous brûlaient les yeux, mais nous avions tous deux, lui surtout, passé une grande partie de notre vie à parcourir les contreforts de la Margeride et à chasser ou pêcher sur les plateaux qui menaient au village de La Roche, et plus important encore nous savions où nous abriter au cas où la tourmente deviendrait si forte qu’elle nous empêcherait de voir à plus de trois ou quatre mètres devant nous. C’était le risque à prendre car nous savions que, par ce temps, nous ne rencontrerions aucun gendarme sur notre route, et que personne ne serait susceptible de nous voir, les habitants des rares hameaux près duquel nous passerions devant être cloîtrés au coin de leur cheminée. Je devais y rester jusqu’à l’entrée à Mende des alliés en août 1944, caché par tous les habitants de ce village isolé dont ma mère était originaire et où mon père avait été l’instituteur de tous les jeunes gens et jeunes filles de ma génération. Les gendarmes ne s’y rendaient que très rarement et, même après l’occupation de la zone sud, on ne trouva presque jamais aucun allemand. Je ne me vanterai pas d’avoir fait de la résistance, n’attendez pas de moi que je vous rapporte des actes héroïques car je n’ai fait rien d’autre que de vouloir garantir ma survie et quand, au cours de l’année 1942, quelques résistants s’installèrent dans les épaisses forêts alentour, je ne participai jamais à leurs actions, me contentant parfois de les aider à se fournir en nourriture ou de leur indiquer parfois quelques chemins ou caches qu’ils ne connaissaient pas. Je n’appris ainsi, comme la plupart des habitants de la région, l’existence du maquis et de la bataille pourtant relativement proche du Mont Mouchet que lorsque cette tragédie fut consommée. Durant ces deux années je n’avais pas grand chose d’autre à faire que participer à la vie campagnarde, aider aux travaux des champs, aller chasser ou braconner, réfléchir, écrire de temps en temps… C’est à ce moment là, dans mon incapacité à trouver de profonds sujets pour mes romans que j’ai commencé à penser que je n’étais qu’un écrivain médiocre et que mes quelques succès de publication antérieurs ne présageaient en rien une œuvre forte : j’allais être comme la plupart des écrivains un ouvrier de l’écriture, capable d’écrire quelques livres suffisamment intéressants pour se vendre et me permettre même de vivre de ma plume mais qui n’apporteraient rien de fondamental à l’écriture française, encore moins universelle.