Dans sa timide pudeur, le paysage bronche, se dérobe. Il voudrait n'être qu'un rayon du jour. Il pense au passé…. Rien ne se cache dans le regard des arbres. Il aspire à tout ce qui peut arriver. Les lointains se perdent dans de molles ondulations, à la plaine ont succédé les combes, le paysage tout entier baigne dans la couleur verte, un vert comme suri de jaune. Que ce soit trop plein de soleil, pluie ou brouillard, l'espace se dilue dans l'espace. Une couronne de noms tourne dans sa tête. Il cherche sa langue, les mots que dit la terre. Il ne vient personne, il faut tout mettre au passé… C'est un lieu d'adieux. Il y a quelque chose en lui qui est de demain, et d'après-demain, et de l'avenir. Son cœur lui fait mal. Ses rêves se mêlent à la réalité. L'exaltation que provoque en lui la profondeur orgueilleuse de sa solitude est contaminée par la certitude de l'ennui qu'il éprouve à vivre. Il sait ce qu'il est, d'où il vient ; il sait son être. Ce pays est libre et sauvage. Le bruit de ses pas ne sonne plus déjà que dans le souvenir. Le causse lui semble l'âme impudique du monde. Une haute herbe jaunie souligne la lisière lointaine des forêts. Il sait l'orgueilleuse solitude que figure l'isolement presque absolu du plateau. Un jeune bois de chêne pousse vers le ciel. Les pins s'épaississent le long de la route. Sur sa droite, s'étale de la rocaille à vipères, dégarnie d'arbres. Ici tout est proche. Il pense que rien ne vaut vraiment la peine. Il ne veut pas rêver trop fort, a peur de réveiller ses doutes. Il voudrait une langue qui aurait la rudesse, l'impolitesse, la rugosité des pierres. Le long silence lui est une bonne chose folâtre. Qu'il soit ici aujourd'hui, demain ou qu'il ait pu y être hier n'a pas grande importance, toute seconde enferme le temps complet et pour cela ignore les hommes. Il y a des jours qui paraissent louches. Il éprouve à la fois un étrange sentiment de malaise et d'inconfort. Il veut créer un monde devant lequel s'agenouiller. Il recommence à marcher. Enfermé dans sa grande cape vert-gouffre un berger est au loin immobile comme un mégalithe. Il le sait…. La conscience règne et ne gouverne pas…. Peut-être rêve-t-il à un autre monde…. Vers où sont-ils allés. Il pressent des compagnons, des inconnus qui rôdent autour de lui. Les morts vivent en lui. Pour se dire, ses mots déchirent ses artères. Il pense que l'intensité de la présence n'est fondée que sur le mystère de l'absence. L'homme s'améliore avec les années…. Dans la lente respiration sourde des bois, il entend la voix de tous ses ancêtres. Quelque chose vacille en lui, qui touche aux racines mêmes de sa vie. Le vent circule derrière les arbres. Des étendues, des étendues de petits plis, des étendues de perplexité, de désolation, de souvenirs…. Il sait ce qu'il est, d'où il vient ; il sait son être. Il regarde autour de lui. Il a appris à attendre, à s'attendre. Il pense qu'il suffirait de détruire trois ou quatre routes d'accès pour isoler presque définitivement le plateau du reste du monde, y réaliser comme un rêve de pureté. Il ne doit rien écarter de lui. Dans les buissons épars s'agite le vert tendre des mésanges. L'horizon tremble dans la lumière. Dans les lointaines collines, les genèts sont fleuris. L'image du petit garçon à culottes courtes qu'il était courant avec délices sur ces terres d'herbes rèches brouille le regard qu'il porte sur le paysage. Les lignes des lointains s'inscrivent, longues et fines, dans l'espace. Pourtant, il a confiance, se sent bien. La lourde dalle ocre, frustre, d'un dolmen signe la noblesse de cette terre. Il y a toujours quelqu'un qui manque auprès de lui.