Une légère brise fait vibrer-lyre-les rayons du soleil. Sa perception du réel a l'accent du sentiment, son sentiment a la clairvoyance de la perception du réel. Passage de nuages dans le ciel. La solitude profonde et comme intemporelle qui l'environne, l'aspect incorporel de ce paysage, tout cela avive son imagination. A nouveau, il est face à des problèmes sans énoncés. Sur les champs, la lumière prend librement sa vraie forme ; dans la plus grande liberté du monde, elle fait voir ce qu'elle est. Les herbes, parcimonieuses et fragiles, se protègent. Rien ne s'émeut autour du bruit de ses pas. La lumière, blanche, n'est qu'une buée sur le ciel. Absent du temps, il est au-delà du bonheur, au-delà du malheur. Les passions qui l'entourent lui montent à la tête. La frontière entre le passé et le présent suit ici une ligne sinueuse. Il n'a rien d'autre à faire qu'à jouir du spectacle. Il s'agit ici de faire son bonheur. Un monde plein de souvenirs et d'espérance…. Les choses ne sont pas toutes aussi saisissables, aussi dicibles qu'il aurait aimé le croire. Les rencontres se réduisent ici à peu de choses, parfois un chercheur de champignon silencieux, quelques oiseaux lointains, au détour d'un bosquet un écureuil fuyant sur une branche, un lapin de garenne affolé…. Vivre le saoule. Il se protège contre la remise en cause de toutes ses certitudes. Sur quel chemin le présent va-t-il vers l'avenir. Dans le désert du paysage il regarde marcher ce vieux paysan bossu chez qui, enfant, il aimait tant aller boire une limonade. Il ne saurait dire exactement d'où lui vient son sentiment de peur. Ses rêves se mêlent à la réalité. Il ne laisse rien de lui au-dehors. Un petit cri, un battement d'ailes, un remuement dans l'herbe suffisent pour qu'il lève les yeux et reste l'oreille tendue. Il pense que les vallées sont là, abruptes, menaçantes, mais n'en veut rien connaître. La solitude est maintenant insupportable. Il soupèse le poids du silence. De loin en loin, un bout de pré cerne une lavogne desséchée. L'herbe est courte et jaune comme du poil de bête et les buissons pareils à des pelotes de fil de fer. Les lointains se perdent dans de molles ondulations, à la plaine ont succédé les combes, le paysage tout entier baigne dans la couleur verte, un vert comme suri de jaune. Le ciel sans horizon pèse au-dessus des terres. Selon la saison, c'est parfois une longue pluie sombre qui arrive pendue sous le ventre du vent ; ou bien c'est une pluie grise installée dans toute la largeur du ciel et qui grignote la terre, les branches nues et même les roches poreuses ; ou bien c'est le clair soleil paisible et fleuri et dans le mouvement de bras d'un invisible semeur, la terre est ensemencée d'oiseaux, ou bien c'est le vent. Il pense qu'une école hautaine, en ces lieux, serait merveilleuse. Il veut se tenir debout. Il devait pourtant exister autour de lui une trace de son passé qui lui serait accessible !…. Personne ne peut comprendre son trouble. La pierre, la simple pierre rencontrée, noyau anodin, témoin délaissé, fait signe. Son bonheur se construit d'absences. Il a envie de répondre à ses questions, pas à celle des autres. La vie ne lui a rien appris il a beau savoir, il a toujours les mêmes illusions. Le paysage est en arrêt pour l'éternité. Il est, pour un instant d'enchantement, le dominateur du temps. Sa gorge est douloureuse de cette langue qui ne sait se dire. Sa destinée lui laisse du temps. Un besoin de paix l'envahit. Il pense que l'intensité de la présence n'est fondée que sur le mystère de l'absence. Sans rêves, que pourrait-il comprendre du monde. Il voudrait ces terres secrètes. Dans l'immobilité approfondie ne bougent que de vagues touffes d'herbes. Le temps est devenu tout mou. Il se souvient des longues heures passées à chercher des helvelles blanches dans la mousse du causse, des marches solitaires et pleines. Les instincts de l'humanité future sont déjà là qui demandent à être satisfaits. Les collines sont comme dévorées par la lèpre verte-orangées des buissons de buis. Il pense à la lente agonie que vit ici le paysage. Au loin, un homme vient vers lui…. Il sait orties, chardons, airelles, églantines, prunelles, ces âmes épineuses des causses. Il le sait…. La règle du jeu est simple. Les vagues tâches colorées des champs d'herbes jaunâtres, celles des ombres, les moirures des moisissures sur les pierres, lui semblent porter les filigranes de visages familiers.