Dans le début de la plupart des récits, la fin vers laquelle il tend est déjà inscrite : dans sa perfection, la boucle est une tentation et comme vous, lecteurs, n’aimez pas trop être dérangés dans vos habitudes, c’est la plus employée.

Me revoici donc, sans surprise, à Berlin où, dès le début, sachant fixée de longue date, une de mes conférences à l’Europa Center pour je ne sais plus trop quelle commission de la communauté européenne, j’avais prévu de taper le point final de mon compte-rendu.

Indécis entre l’engagement de m’y rendre, ou le cran de ne pas le faire, je ne parvenais pas à prendre une décision…

Attendant l’heure de mon intervention, je me suis promené parmi la foule pressée à l’occidentale de l’avenue marchande du Kurfüsten Damm. Il faisait beau, les magasins étaient pleins de clients qui, pressés, entraient et sortaient comme si leur existence dépendait de telle marque de chaussure, de la couleur de tel tee-shirt ou d’un téléphone portable ; des sorties de métro jaillissaient les flots intermittents d’employés cravatés, de lycéens portant cartables et d’adolescents agités ; de ci de là, quelques rares touristes flânaient le nez en l’air, achetaient des glaces ou consultaient leur plan de la ville ; le flot des voiture était raisonnable et, dans la largeur de l’avenue, relativement silencieux ; les mères poussaient les poussettes de leur progéniture, les passants déposaient leurs papiers gras dans les poubelles, attendaient sagement de traverser aux feux ; tous arboraient l’air sérieux et préoccupé qui caractérise la fermeté des convictions… Les choses allaient comme elles devaient ; sans en faire trop, la vie jouait sa comédie quotidienne. J’allais sans but, escomptant vaguement que dans l’heure qui reste, le destin me ferait le signe qui, pour me convaincre, me manquait: était-ce manque de courage ou excès de lucidité, je ne voulais pas, moi-même, lancer les dés, je marchais, j’attendais… espérait… L’heure tournait ; au fur et à mesure que s’approchait le moment de la décision, ma fébrilité augmentait : je regardais devant moi, ne voyais rien, avançais comme dans un brouillard dense où toutes choses, perdant leurs contours, se relativisaient. Je savais tout proche l’Europa Center ; deux rues à traverser, cent mètres à faire : le sort en serait jeté… J’entrai dans un café, m’assis près de la vitrine, laissant mon regard traîner sur la foule extérieure, commandai machinalement un café… alors, sur le trottoir d’en face, je vis passer Stanislas…