Il faut tout oublier… Est-ce un effet de l’écriture ?… Au fur et à mesure que progresse mon compte-rendu, je me sens, peu à peu, devenir Stanislas. Non, bien sûr, dans l’authenticité concrète de ses actes, mais dans son refus souverain du monde qui l’a poussé à disparaître. Il y a désormais en moi une tentation du couvent ; plus exactement — n’ayant que peu d’attrait pour les rituels — pour une retraite solitaire dans cette terre perdue que La Bégude, dans sa triple enceinte de vignes, de murs et de parc, me semble pouvoir être. Laisser tout et tous, s’enfermer dans cet espace clos où l’humanité se réduit à son expression la plus simple : le passage hebdomadaire d’une femme de ménage, l’épisodique intervention d’un quelconque ouvrier, un jardinier parfois entrevu, des bruits mécaniques perçus dans le lointain… Pour le reste, internet suffirait : consulter un compte bancaire, passer les quelques commandes indispensables, s’offrir parfois une curiosité sur n’importe quoi, observer, de l’extérieur, le mouvement brownien du monde… Mais — qu’il est difficile de rompre avec des habitudes — ne serait-ce pas encore céder à trop de complaisance, ne vaudrait-il pas mieux m’effacer vraiment, renier, comme Stanislas, toutes mes attaches antérieures, faire table rase, devenir anonyme, de rien me reconstruire, n’être plus personne ; à quarante ans passés, pour que la vie ne soit plus derrière mais devant moi, je ne peux plus me permettre d’erreur… être, sans plus, ce que jamais je n’ai été…

Ce soir, la directrice du centre culturel français m’a ramené à Berlin en voiture. Nous avons aimablement devisé : elle croit à ce qu’elle fait, semble heureuse de sacrifier sa vie à une multitude de tâches administratives. Ai-je un meilleur exemple à lui proposer ? « Beaucoup à l’un, peu à l’autre, la ruse n’y change rien… Ton temps est à toi, mais tu n’as pas tout le temps, seulement le tien. » dit, en son diwan, Samuel Ha-Naguib l’andalou ; mais lui, au moins, avait mené bien d’autres batailles…