Que tirer de tout ceci ? Je suppose que comme moi vous avez maintenant un certain nombre de convictions et au moins tout autant de doutes… Pourtant, en fait de certitudes, je n’ai que des présomptions. Si je tente de faire le point, ce qui est sûr, c’est que le 11 avril, à Berlin, le jour même de la naissance de Clément, j’ai retrouvé un ami de mon adolescence que, pour vous — certains ont dû déjà comprendre pourquoi…— j’ai baptisé Stanislas et qui, à l’âge de trente ans, avait disparu sans donner la moindre nouvelle ni aux membres de sa famille ni à aucun de ses amis. Je savais, parce que nous en avions souvent parlé, parce que il m’avait donné la possibilité de fréquenter certains de ses parents proches ou lointains, la généalogie de cet ami des plus complexes car liée à des camps politiquement et culturellement opposés. Pour ne rien arranger, cet ami était tombé amoureux fou d’une fille d’un pays adverse — celle que j’ai ici nommée Zita — et qu’il avait réussi à la faire immigrer en France. Tous deux, même s’ils n’en laissaient rien paraître, étaient ainsi intellectuellement, moralement et culturellement toujours en porte-à-faux dans un monde qui n’était pas vraiment le leur mais où ils devaient vivre. Ce que Stanislas m’apprit à Berlin, c’est le prix qu’ils avaient dû payer pour vivre, pour vivre leur amour et pour permettre de vivre aux membres de leurs familles : d’après lui, il avait dû accepter de participer à la fois à des entreprises de désinformation et de renseignement pour les camps ennemis. Il ne me dit pas s’il avait joué un double jeu, mais, au milieu de toutes ses révélations, je n’en aurais pas été surpris : Stanislas était devenu un traître et un espion. Aussi quand la coupure du monde en deux blocs s’acheva, ils avaient des deux côtés des ennemis prêts à monnayer une redéfinition de leurs rôles : ils se trouvèrent pris entre deux feux : ils disparurent. Une histoire simple, somme toute et Stanislas m’avait demandé de la rapporter, à la fois pour tenter de se racheter, pour faire connaître une partie de la vérité et rendre caduque la chasse dont il commençait à être le gibier. J’ai naïvement accepté. Ce que j’ignorais, c’est dans quoi, m’entraînait ce simple récit : internet est un medium tous-tous, ouvert et transparent, diffusant là mes informations, je les livrai au monde, à tout le monde sans distinctions ni possibilités de tri. Les conséquences furent immédiates : des milliers de Stanislas, d’amis ou de pseudo-amis de Stanislas ou de Zita se sentirent obligés, brouillant les cartes, par jeu, par ennui, par compassion, par jalousie, par rouerie… par toute la panoplie de sentiments dont l’homme est capable d’influer sur la conduite de mon récit : je ne sais donc plus ou j’en suis… Une intrigue, d’habitude, se simplifie au fur et à mesure que la narration progresse et il n’est pas dans les traditions qu’il en soit autrement — que se passe-t-il quand on ne respecte pas les règles, comment maintenir la confiance qui permet l’échange ?… Je me rends bien compte ici que je n’ai su honorer cette loi évidente et que, loin de vous amener à plus d’intelligence, je n’ai fait qu’opacifier les événements. C’est ainsi car je ne sais plus qui est qui : je ne le saurai sans doute jamais. D’où vient que mes yeux sont chargés d’un nuage qui leur dérobe tout ? Mes jours, mes nuits, tous les instants de ma vie sont désormais marqués par une agitation douloureuse et par les tourments qui l’accompagnent. Je ne sais que vous dire… Ensemble nous n’y voyons pas clair !…