Demain commence une tournée de trois jours en Lozère: j’ai rendez-vous avec divers notables que je dois convaincre et de l’intérêt des réseaux câblés et de celui de la cyberdémocratie. N’ayant une voiture louée que pour demain matin, ce soir, ce sera Montpellier… Je n’ai pas eu envie de promener en ville ni d’aller au cinéma; les soirées des villes de province me dépriment le plus souvent: trop de vide, d’ennui, de lumières éteintes, de lieux trop prévisibles, d’objets d’une bourgeoisie propre… mais «des objets trop graves m’occupent pour que j’aie le temps de jouer un désespoir en règle» dirait la Marquise d’Ercy. L’hôtel et vous me suffiront…
Quand il craignait une agression, Stanislas ne se trompait pas: en mars 1988, pour la première fois, on essaya de le tuer. Une nuit il revenait en voiture d’une visite à un réfugié roumain qui devait lui donner des nouvelles de la famille de Zita; elle était avec lui — il faudra bien aussi vous dire un jour pourquoi et comment elle se trouvait là… Alors qu’ils roulaient, entre Recloses et Fontainebleau, dans la forêt de Fontainebleau, un puissant bolide tout terrain, surgit d’un chemin de forêt, fonça volontairement sur son véhicule et le précipita en contrebas de la route. Le choc fut d’une très grande violence… Mais, par chance, l’agresseur avait mal calculé son coup, un dixième de seconde trop tard: au lieu de heurter la portière du chauffeur, ce qui aurait certainement tué Stanislas, il a frappé près de la roue arrière. La voiture a fait un tête à queue, ce qui dut ralentir sa vitesse, puis de jeunes arbres en bordure de route, une petite pente encombrée de fétuques, une mare assez profonde au bas de la pente, amortirent le choc. Zita s’en tira avec deux côtes cassées et deux jours d’hôpital, quand à Stanislas il dut, quelques temps, porter une minerve.
Je crus quelques jours à un véritable accident car il n’était pas question pour lui de me dire ce qui leur était vraiment arrivé. Seules quelques petites indiscrétions de Zita, lors d’un repas amical, me firent comprendre qu’il ne s’agissait pas simplement de cela. Au cours d’une de nos promenades à vélo, j’essayai alors d’en parler à Stanislas, faisant comme s’il ne comprenait pas, comme si ce sujet ne l’intéressait pas, il refusa et je n’insistai pas… Douze ans après seulement, il y a un peu plus d’un mois, à Berlin, parmi tout ce qu’il me raconta, il dit à un moment: «Te souviens-tu de mes accidents de 1988? Ça a commencé à Fontainebleau, ni hasards ni aléas de l’existence ni loi des séries: tout effet à sa cause… c’étaient les premiers signes qu’il me fallait songer à disparaître si je voulais survivre…»