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Mais non. Une telle éventualité est impossible. Son travail tient debout. Blaise n’a pas pu se tromper à ce point. En fait, il suffit de réfléchir, trouver l’erreur. Blaise Carver ouvre les yeux, se retourne sur son lit, regarde l’affichage digital des heures: quatre heures vingt-deux… Ferait mieux de dormir. Serait certainement plus en état de réfléchir par la suite. Penser à autre chose! À des choses sans importance: la soirée de réveillon à venir, ses projets de vacances avec Laurence, la couleur de la robe qu’elle portait à leur dernière rencontre… Rien n’y fait… Le cerveau est une foutue machine autonome qui ne se contrôle pas elle-même. Il revient inévitablement à son problème… Suffit de le poser avec clarté: l’axiome de base est que le réseau est un système intégrateur. Or il engendre des phénomènes de désintégration. S’agit de les répertorier. Qu’est-ce qui, dans le réseau est susceptible d’accroître l’émiettement social? Quel est le comportement d’un usager moyen? Comment lui, Blaise Carver, use-t-il du réseau, en quoi celui-ci l’intègre-t-il à une culture mondialisée?

Jusque là, Blaise s’était dit que l’explication de la désintégration massive de pays entiers, même d’un continent comme l’Afrique, était le résultat d’un manque d’infrastructures technologiques. C’était peut-être un peu simple. Pourquoi lui, Blaise Carver, se sent-il intégré? Est-ce vraiment grâce au réseau? Oui… et non. Oui: par le réseau il participe à la cyberculture, échange avec le monde entier. Non: s’il échange c’est parce que le réseau ne fait qu’amplifier l’extension de sa propre culture. Blaise s’excite, sent qu’il est sur la bonne voie. Si l’Afrique, certaines parties de l’Asie, une bonne part de l’Amérique du Sud et de l’Asie Centrale n’ont pas réussi leur intégration, c’est que le réseau n’a pas homogénéisé les cultures, n’a pas créé une culture nouvelle commune, mais a accru l’extension d’une culture dominante. S’agit pas de nier le rôle des infrastructures, simplement de le relativiser. Autrement dit l’intégration fonctionne par une non-différenciation active: je suis intégré parce que je me reconnais dans la culture dominante. Or cette culture économiquement et techniquement dominante est loin d’être la plus répandue: elle n’est ni celle de l’enfant noir du Bronx, ni celle du petit Kazakh dans son village de la steppe. D’où deux choix: ou s’intégrer, donc d’une certaine façon se renier, ou ne pas s’intégrer, donc s’exclure avec toutes les conséquences. Jusque là, rien de bien nouveau par rapport à sa thèse. Ce qui change, n’est qu’une relativisation du technico-économique. Bien!

Ça ne suffit pas à régler sa question initiale. Blaise se retourne encore sur ses couvertures… En fait, continuer à réfléchir en terme de culture est plus éclairant. Son erreur, est de n’avoir pas repensé le concept de cyberculture. Il n’y a pas de cyberculture. Il y a une manifestation mondialisée de la culture. Plus exactement, il y a une manifestation mondialisée de cultures, une technologisation mondialisée des cultures. C’est très différent. Lui, par exemple, il ne regarde jamais certaines chaînes spécialisées dans les feuilletons d’amour, pas plus qu’il ne participe aux groupes de discussion sur la pêche à la ligne. Il faudrait savoir, si ces cultures sont étanches. Le réseau aurait-il créé des sous-réseaux parallèles? Le réseau est un tout, le web. Ce point ne fait aucun doute… Mais dans cet espace unique, se sont mis en place des sous-espaces. En fait, ce qui se passe est une résultante du choix de la thématisation. Sur le réseau coexistent des quantités d’espaces thématiques différents. Rien ne dit qu’ils se rencontrent. L’espace des banquiers n’est pas celui des chasseurs de lions. L’espace des sectes n’est pas celui des scientifiques. Il y a fort à parier que les deux ne se rejoignent que très rarement. Et encore, du fait d’individus atypiques. Facile à vérifier. Suffit de faire analyser sur une période de temps assez longue les connexions à divers serveurs ciblés. Ça ne prendra pas beaucoup de temps. Blaise se promet de vérifier ça dès l’aube.