Un des grands du camp adverse sur lequel s’était jeté Joseph, notre chef. Joseph avait le visage complètement blanc, défait, bouche ouverte, ne sachant que faire, il regardait couler le sang de la main droite de René au centre de laquelle dépassait une pointe de fourche. Oubliée dans le foin, sous la violence du poids de Joseph qui avait saisi les bras de son adversaire, elle lui avait cloué la main droite. Les cris de l’enfant étaient tels, nos cris à tous que des adultes arrivèrent immédiatement et, en tête, mon père qui ne pouvait pas ne pas se sentir responsable des enfants du village. Le médecin était loin, il n’y avait alors de téléphone qu’au chef-lieu. Il fallait agir, il courut à l’école chercher la seule boîte à pharmacie du village et, après avoir chassé notre groupe, aidé du père Mazel, retira la fourche de la main, désinfecta la plaie à l’alcool malgré les cris de l’enfant, la noya de mercurochrome et, l’ayant vu faire tant de fois sur le front, la referma comme il put à grand renfort de bandes Velpeau.

L’accident de René Bouissou fut mon premier contact avec l’aléatoire de toute vie humaine. Ce jour-là je changeai. L’inquiétude entra dans ma vie. Ainsi chaque geste anodin, chaque plaisir même le plus infime pouvait se transformer en drame, douleur, souffrance, blessures se dissimulaient dans toutes les joies humaine. D’un seul coup je vieillis de plusieurs années m’approchant à grand pas de l’adolescence, le petit garçon que j’étais, le grand bébé surprotégé, devint un petit garçon conscient de ses actes et de leurs conséquences. Je devins sérieux. Voilà maintenant que je m’afflige. Encore une fois. Ce n’était pas le but que je m’étais fixé en écrivant, je voulais relater simplement, sans pathos, ni romantisme, ni sensationnalisme, la vie simple d’un homme simple. Mais je me souviens très bien du sentiment que j’éprouvais en voyant la main de René Bouissou clouée par la pointe de la fourche, j’étais partagé entre la peur que cela ait pu m’arriver, l’horreur de tout ce sans qui emplissait la paume de sa main et cependant la curiosité, l’envie de voir de plus près cette monstruosité d’une main comme greffée à une pointe métallique. Rejet et attirance: j’avais à la fois envie de m’enfuir et de la toucher.

En ce hameau alors si isolé, noyé dans une campagne semi-sauvage, nous étions des enfants de la nature et, dans un rayon d’environ cinq kilomètres alentour, la nature nous appartenait pleinement. La nature qui enferme La Roche n’a ni sentiment, ni état d’âme, elle est, impose à la fois sa rudesse, sa magnificence, sa douceur, sa générosité, sa brutalité et sa violence. Ce paysage ouvert, vallonné, dont l’altitude moyenne se situe autour de mille mètres était composé de bois, de creux où coulaient torrents et ruisseaux, de roches granitiques, de fonds à gros grains de sables, de combes où poussaient quelques rares cultures, de marécages et de prairies reliés par des chemins aux tracés incertains. Rien alors n’était clos et les limites de territoires ou de propriétés n’existaient que dans la mémoire des hommes. Si les adultes étaient propriétaires du terrain, les enfants, le parcourant dès que la météorologie et le temps libre le leur permettaient, en étaient les rois. Si les petits ne s’éloignaient guère des limites des habitations, les grands, connaissant tout de leur royaume, les entraînaient souvent en bandes dans leurs explorations leur faisant découvrir ainsi bien des mystères de la vie. Si les adultes regardaient avant tout cette nature comme productrice de ressources multiples, les enfants la voyaient comme terrain de jeux, d’épreuves et d’initiations.