Certains me reprochent ma nostalgie, mais la nostalgie n'est en rien une lamentation: je ne demande pas de pleurer sur mon sort qui est parfaitement heureux ni sur ma mort prochaine qui n'est pas scandaleuse après une longue vie. Toute différence me paraissant digne d’intérêt, j’expose seulement ce que j'ai été demandant de regarder ma vie  avec la curiosité et, peut-être, la sympathie amusée de qui a vécu autrement.

Ma vie scolaire primaire ne dura que trois ans. J’appris en sauvageon, en maraude, grappillant de ci de là tout ce qui pouvait me nourrir le cerveau. Ma curiosité était insatiable d’autant qu’il n’y avait pas de barrière entre l’intérieur de l’école et son extérieur, l’école était dans le village, le village était dans les champs et les bois, quelques mètres séparaient ces frontières que mon père, l’instituteur du village, avait l’intelligence de considérer comme perméables. La nature rentrait dans l’école comme celle-ci se déroulait dans la nature et tout était prétexte à découvertes et apprentissages. Une vie heureuse. L’école était dans ses murs, l’école était hors les murs. Peu de différences. L’intérieur était le lieu des acquisitions « techniques » comme la lecture, l’écriture, le calcul mental, l’addition, la soustraction; l’extérieur nourrissait ces acquisitions, leur ôtant leur caractère abstrait pour les incarner dans le récit de pêches aux goujons, à la grenouille, la cueillette et la recension de plantes diverses qu’il fallait nommer et savoir reconnaître. Ainsi nous apprenions sans cesse et nos maraudes de garnements, nos jeux guerriers dans les champs et les bois apportaient au pédagogue dans l’âme qu’était mon père, la chair de leçons qui, sans cela, n’auraient été que d’os.
Tous ces visages d’enfants au milieu desquels j’ai vécu sont aujourd’hui devenus un peu flous d’autant que toute école est un lieu de passage où certains entrent alors que d’autres partent. Pourtant trois d’entre eux me sont encore si présents que je ne parviens pas à imaginer ce qu’ils ont dû devenir adultes. Je revois encore le visage rond, toujours rieur, toujours décoiffé avec sa fossette au coin gauche de la bouche de Robert Bonnal mon grand copain, celui qui, avec ses deux ans de plus que moi, m’avait pris sous son aile pour m’initier aux mystères de la campagne tandis que je l’aidais à acquérir quelques connaissances scolaires de base pour lesquelles il ne manifestait aucun intérêt.
Je me souviens aussi assez nettement d’André Bouviala qui n’avait qu’un an de plus que moi, garnement solide au visage presque carré, trapu, dur à la tâche et dont les qualités physiques faisaient mon admiration. Je le revois, à cinq ans, grimpant au sommet d’un noyer qui me paraissait alors gigantesque (mon père ne m’avait-il pas raconté que c’était d’un arbre identique qu’Hercule avait fait sa massue pour abattre l’hydre de Lerne ?) pour dénicher des œufs de corbeau presque aussitôt devenus matière à leçon de choses.
Et la mignonne Marie Champbreton, mon amoureuse, née quelques mois avant moi avec laquelle, bien qu’elle ait été dans un niveau théoriquement inférieur, j’essayais de passer le plus de temps possible, dont je me rapprochais toujours lorsque les écoliers étaient rassemblés pour observer ensemble quelque animal, quelque image d’histoire avec qui j’essayais de jouer dans la cour de récréation bien que devant éviter de négliger les jeux plus mâles auxquels mon statut de garçon exigeait que je participe.