Becky regarde Blondie à laquelle elle s’adresse :
Ben dis donc… Tu n’y vas pas par quatre chemins mais… Si tu dis juste pour ma voix, tu as tout faux pour l’historique…

Blondie :
Je tiens tout ça de Bruce…

Becky :
Ça m’étonne pas… Fallait bien qu’il s’invente des raisons pour me larguer pour toi alors que notre groupe était au sommet… Laissez-moi vous raconter quelque chose…

Elle s’assied sur la banquette, avale une gorgée de son verre :

Est-ce qu’il t’a dit, par exemple, comment était née Erotic Autobiography, un de nos lyrics les plus connus, disque d’or en 1977 ?

Une nuit, Berlin, un bar, comme presque tous les soirs après notre concert. Fatigués, épuisés, Bruce se fait une ligne, moi, je descends quelques whiskys. Rien d’inhabituel. Les autres ont disparu : lit, putes, groupies, on sait pas, on s’en fout. Nous sommes que tous les deux. Épuisés, trop de cris, trop de mômes, trop d’autographes, trop de… Pas envie de dormir, pas envie de baiser… Nous sommes étalés dans ce bar, deux ectoplasmes. Alors, comme ça arrive souvent, une phrase me tourne dans la tête : « fatiguée de baiser, fatiguée de baiser, fatiguée… ». Je l’écris sur un bout de papier quelconque et les phrases s’enchainent, comme si elles venaient seules. L’inspiration ? Je sais pas, simplement la réalité de notre situation ce jour-là : fatigué de baiser / trop usé, épuisé / on traîne dans ce monde / apathie profonde / fatigué de baiser… J’écris comme ça une dizaine de couplets que je montre à Bruce. On commence à délirer dessus, mettre des notes, fredonner quelques mesures… C’est parti. Vous connaissez la suite : quelques modifs de détail, orchestration, puis très gros succès planétaire, chanson traduite en quinze langues, les mômes, la plupart puceaux jetant le refrain à la tête de leurs parents ou de leurs profs, un lyric symbole, Too Tired to Fuck… Tu vois ? La réalité n’est pas celle qu’il rêvait.

Wanda, posant sur une table les feuilles qu’elle tient à la main :
D’accord… Je me reconnais pas vraiment non plus dans ce que Blondie a écrit sur moi. Je ne sais si c’est Bruce qui a menti ou (elle s’adresse à Wanda) si c’est toi qui change la réalité. Ok, tu étais malade, ok, Bruce t’a plaquée pour moi, ok ça pouvait ne pas sembler très cool, mais tu le présente comme un vrai salaud changeant de nana comme de chaussette. Rien à voir…

Blondie :
Vous ne comprenez pas, je ne cherche pas à vous imposer ma version…

Wanda, l’interrompant :
Quand même, c’est de moi que tu parles, de Bruce et de moi, tu me fais passer pour une garce qui te pique ton mec lorsque tu en avais le plus besoin. Sais-tu depuis combien de temps nous nous connaissions quand tu as appris ta maladie ? Sais-tu que nous avions déjà couché plusieurs fois ensemble ? Tu feins d’ignorer que c’est grâce à moi que le gentil rocker psychédélique à cheveux longs et chemises à fleur a réussi sa mutation en rocker punk hardcore, tatouages guerriers et vêtements noirs. C’est moi qui l’ai introduit dans les milieux du hard, qui ai su lui faire adopter une autre rythmique avec des kicks intenses, et ce gonflement obsessionnel des basses qui frappe au cœur, remue les tripes. Je lui ai fait exprimer dans cette musique son désespoir avec une profondeur qu’il n’avait encore jamais trouvée. J’ai inventé le Bruce noir et violent de ses derniers succès. C’est ensemble que nous avons inventé le darkcore poussant à ses extrêmes le côté noir, agressif, primitif de la musique… Une musique désespérée qui a capté une nouvelle génération de mômes…

Becky l’interrompt :
Qui a entrainé Bruce au plus profond de la dope… Pas son truc, c’était pas son truc, ça a été le début de sa dégringolade.

Wanda :
Ça lui a donné dix autres années de gloire.

Blondie :
On est pas là pour refaire l’histoire… Je me reconnais pas dans ce French Dandy j’ai essayé d’être plus juste…

Joan qui, pendant cette discussion, a pris et lu d’autres feuilles du manuscrit de Blondie  :
Et de te donner le beau rôle…