Seules les mouches sont partout présentes. André Pagès se souvient de ce qu'il n'a pu être. Il imagine qu'il a toujours vécu en ces lieux. Tous ses souvenirs sont pris dans les ronces grisâtres de son cerveau. Bandes. Même l'herbe lui résiste qui n'a ni la tendreté de celle de la plaine, ni sa mièvre douceur. Vivre le saoule. Devant lui le ciel caresse lentement la glaise, derrière lui ciel et terre se fondent, il se sent soudain si fragile, pressent des compagnons, des inconnus qui rôdent autour de lui. Le ciel dévore l'herbe maigre. André Pagès se sent la bouche sèche et la gorge serrée jusqu'à la douleur. Il ne s'oublie pas, il est en possession de lui tout entier et, en cet instant unique, il est égal à lui-même, se demande finalement où aller. Il se souvient de ce jadis si proche encore. Il réfléchit que son itinéraire commence où la piste s'efface. Ceux qu'il a perdus s'éloignent, il n'y peut rien.

Aux canyons trop facilement grandioses, il préfère le dénuement affecté des plateaux. Le ciel est une immense cloche de verre protégeant la campagne. Ses parents persistent à grandir en lui. Tendu vers l'horizon, un alignement d'arbres isolés creuse l'espace. Quelques pins solitaires torturés par la chaleur, le froid et le vent rappellent les rigueurs extrêmes du climat. Tant de choses remontent en sa mémoire. Il pense aux fraîches rivières qui coulent dans les vallées si proches et pourtant si lointaines. Toute joie veut l'éternité de toute chose. Sa marche est lente, lourde. Il a le cœur déchiré. Il n'arrivera rien, voudrait que la folie soit sa seule sagesse. Sur les champs, la lumière prend librement sa vraie forme; dans la plus grande liberté du monde, elle fait voir ce qu'elle est. Perdu dans ses pensées, un jeune garçon qui lui ressemble est assis sur un rocher. Entièrement façonné par l'homme, la nature révèle sa nature dure et fière. André Pagès rêve à son village.