Un jour, sans que rien ne le laisse deviner, Capitaine Nounours et sa Princesse Leïla furent pris d’une envie irrésistible de parcourir le monde. Ils n’avaient pas beaucoup de moyens mais ils n’avaient pas non plus beaucoup d’exigences. Ils allèrent d’abord à pied de Huelgoat à Morlaix, puis de Morlaix à Morlaix, passant d’un bistro à l’autre sans trop savoir pourquoi ils faisaient ça ni pourquoi ils ne le feraient pas : leur existence était toute de simplicité. Comme ils n’étaient ni exigeants, ni encombrants, ni prétentieux, ni politiques, ils eurent quelques amis de rencontre avec lesquels ils échangeaient verres de chouchen et parler bretonnant. Ils ne demandaient rien et tout, dans le monde leur était agrément et étonnement. Chaque jour était un jour nouveau qu’ils accueillaient comme tels. Parlant de-ci de-là, on leur proposa de monter sur un chalutier pour Terre Neuve mais Princesse Leïla n’aima pas le nom de Terre Neuve, le marin d’un cargo allemand leur proposa une promenade vers la Baltique mais Capitaine Nounours n’avait pas envie d’être sur un bateau suédois. Ils firent ainsi, sans bouger de Morlaix, de nombreux voyages virtuels qui remplissaient leurs jours et leurs rêves jusqu’au jour où un camionneur de Sète venu chercher du poisson de l’Atlantique leur proposa de les prendre dans son camion. Il était jeune, il était beau, il sentait bon le sable chaud et son accent avait une pointe d’ail qui les séduisit immédiatement. Ils partirent avec lui un soir. Le lendemain il les laissait à Montpellier à la porte d’un camping modeste. Pour quelques mois, ils y louèrent une caravane.

Très vite ils y firent des connaissances, un nommé Wilfrid et son amie surnommée La Beude, une danseuse de tango qui se faisait appeler Inés Arredondo parce qu’elle prétendait être née à Ronda, en Espagne, un certain Monsieur Corneille avec lequel ils apprirent à jouer à la pétanque et un écrivain de génie : Charles-Michel Karakouli qui se faisait appeler CMKK. Cet écrivain les séduisit vite parce qu’il n’avait jamais rien publié affirmant que, malgré les très nombreuses propositions qu’il avait reçu, il se préservait du figement du papier pour maintenir vive son imagination littéraire. D’ailleurs il écrivait très peu, préférant le vif de l’improvisation qu’il manifestait par de soudaines formules qu’il livrait à l’admiration de son entourage telles que «comme le génie est soluble dans l’alcool, la haine y trouve son compte» ou «l’intelligence est à la vie ce que le whisky est à l’eau de cologne». Son génie littéraire était tel que, pour éviter que son cerveau ne s’échauffe, il portait en permanence sur sa longue tête aux oreilles décollées, un petit chapeau coquettement coquet dont on disait même qu’il ne le posait ni pour dormir, ni pour faire l’amour (mais cette dernière affirmation manquait de témoignages fiables car sa vie sexuelle semblait rudimentaire). Cette réputation n’était pas pour rien dans l’attrait que Princesse Leïla et Capitaine Nounours, toujours à l’aise dans l’extravagance, éprouvèrent rapidement pour lui.