Deux choix techniques peuvent être, en ce sens, considérés comme exemplaires.

Pour des raisons strictement économiques, les années 1990 à 2000 virent une place de plus en plus grande accordée à la monnaie électronique: le cybercash. Si les buts qui étaient d’assurer une plus rapide circulation des flux, réduire les sabotages que représentait la fausse monnaie, éviter des frais importants de traitement, furent atteints, une conséquence inattendue en résulta. La raréfaction de la monnaie comme moyen concret d’échange, son remplacement par une monnaie virtuelle pénalisa fortement tous ceux qui, pour une raison ou une autre, n’avaient pas accès aux circuits bancaires: économiquement faibles, chômeurs, travailleurs clandestins, marginaux, trafiquants en tous genres, petits condamnés de droit commun, communautés archaïques… L’absence de monnaie accentua leur marginalisation. Sa disparition chez les désintégrés fit ainsi réapparaître la pratique archaïque du troc avec toutes ses conséquences. La moindre n’étant pas l’absence de valeur commune de référence et d’arbitrage ainsi que la nécessité permanente pour chacun de réévaluer ses possessions même les plus dérisoires. La vie des désintégrés en fut de plus en plus soumise aux contingences du quotidien…

D’autre part — pour des raisons d’efficacité technique — les soins médicaux s’appuyèrent de plus en plus sur des consultations à distance, des possibilités d’automédication assistée, des suivis électroniques de dossiers qui contribuèrent pour une part non négligeable à une réelle amélioration des soins médicaux, à l’augmentation importante de la durée moyenne de vie. Sauf, bien entendu, pour ceux qui — en marge de la légalité ou n’ayant pas accès aux techniques modernes — refusaient ou étaient exclus de ce réseau de “surveillance médicale”.


Chacun de ces facteurs techniques d’exclusion renforça les autres rendant difficiles un recul collectif comme les pratiques individuelles d’intégration. Peu à peu, le triomphe du réseau eut pour conséquence l’affirmation d’une humanité à deux vitesses: celle des intégrés, celle des désintégrés, catégories désormais étanches. Le web joua le rôle de fatalité contemporaine.”


S’il sait qu’il n’est pas difficile, pour un intégré, de dégringoler dans l’indistinction des désintégrés, Blaise se demande comment, en 2015, un désintégré peut avoir la moindre chance d’accéder à la communauté des intégrés. Tout se passe comme si les états avaient abandonné, acceptant sans scrupule cet état de fait. D’une part une humanité très minoritaire où il fait bon vivre, peu conflictuelle, confortable, intelligente, cultivée: une nouvelle civilisation. D’autre part une jungle où ne comptent que survie, individualisme, solitude… Où ne subsistent que des miettes de la communauté “supérieure”. Tout cela sans velléité de révolte car trop inorganisée, marginalisée… Un peu abrutie même. Une race de sous-hommes en émergence…


Quand il y pense, Blaise Carver n’aime pas trop ce monde. Que faire? Il ne peut pas distribuer ce qu’il possède. Il n’en a pas envie. De toute façon, ce serait un acte absurde, perdu dans un océan de besoins. La fonction de l’intellectuel est de penser le monde, pas de le changer. Le mal profond vient peut-être de là. Les intégrés ont constitué un phalanstère universel d’intelligences qui ne vit que dans la spéculation, ne se soucie plus de transformer le monde. Non parce qu’ils n’en aperçoivent pas les insuffisances, mais parce qu’ils estiment que ces transformations ne relèvent pas de leurs compétences. Ses membres feignent de se reposer sur les “politiques”, concept devenu de plus en plus flou avec le temps. La cybercratie relève plus de la prise en compte en temps réel des besoins statistiques que d’une pensée anticipatrice immanente, politique…

Blaise se dit qu’il tient là une idée intéressante. Il va falloir la creuser…

Sur son écran, dans la vignette du visiophone, s’inscrit l’icône de la tête de Laurence. Il l’active.