L’attitude de retrait devant la conversation que manifeste Peter Peterson m’est de plus en plus sympathique, je n’ai en effet jamais été convaincu moi-même par ces joutes oratoires ou chacun n’a d’autre souci que de l’emporter sur son adversaire même si, pour cela, il lui faut, de préférence sans que ce soit trop perceptible, faire dévier le sujet du débat et même, si nécessaire, pourvu que personne ne s’en aperçoive, abandonner des idées jusque là soutenues avec force.
Sans un mot, de la manière la plus discrète possible pour que sa sortie ne soit pas interprétée comme une désapprobation, Peter Peterson quitte la table, se dirige vers la terrasse de l’établissement ? J’attends quelques secondes, le suit, le rejoint sur la terrasse. Verre à la main, il s’absorbe dans la distance obscure de la mer soulignée par la multitude pétillante des étoiles : — Vous fuyez ces conversations oiseuses ? — Pas vraiment, dit-il, je ne fuis pas ces conversations et je ne sais de quel droit je les qualifierais d’oiseuses, pas plus que je ne fuis toutes les conversations, je ne veux simplement pas être l’otage de mes hôtes. —  Voulez-vous dire que vous n’êtes pas d’accord avec les Norpois ? — Non, non plus mais… Comprenez-moi, je suis leur invité, je réside chez eux, la courtoisie demande que je ne les heurte pas or le jeu qu’ils mènent avec ces jeunes gens me paraît pervers… — Que voulez-vous dire ? — Vous n’avez pas été sans remarquer, du moins si vous les connaissez un peu ce que je veux croire étant donné que vous êtes aussi invité chez eux, qu’ils ne sont pas venus ici par hasard ; il y a chez eux une espèce de curiosité maladive pour ce que leur situation sociale leur interdit de connaître, venir ici était pour eux comme aller au zoo, une attitude de caste que leur permet leur situation. Avez-vous vu des gens de banlieue  ou du tiers monde s’introduire dans les clubs bourgeois ou les salons aristocratiques ? — On ne les laisserait pas entrer… — En effet, mais l’inverse n’est pas vrai. Au contraire même, les gens modestes éprouvent une certaine fierté à être visités par l’aristocratie. C’est ce que font les Norpois, ils viennent ici se distraire car ils savent qu’ils regagneront au plus tôt leur luxe. Une soirée dans la crasse, le bruit, l’odeur, la familiarité ne fait que donner plus d’intérêt à ce qu’ils vivent chaque jour et que sinon ils ne ressentent plus. De plus cela leur donne une image de couple ouvert et moderne — ce qu’ils sont par certains côtés — et renforce l’image excentrique qui, dans leur milieu, fait leur réputation. — Vous êtes bien sévère ! — Je ne crois pas. Les Norpois sont adorables, généreux, ouverts mais… — Ce sont les Norpois ! — En effet… La présence de ces jeunes maoïstes était pour eux une heureuse surprise : des jeunes gens intelligents, cultivés, égarés (comme eux mais pour des raisons tout autre) dans ce lieu de relative débauche et de misère ne pouvait que les attirer car ils allaient pouvoir faire autre chose que boire et observer, ils allaient pouvoir les provoquer sur le terrain qu’ils allaient choisir, celui des idées politiques. Or vous savez certainement que les Norpois n’ont, pour la politique, qu’un intérêt minime… — Ils en font cependant par leurs fonctions et leur fortune… — Ils en font en effet mais ont toujours prétendu s’en tenir à l’écart feignant de croire que leur position n’était due qu’à leur compétence et leur naissance… Pour en revenir à votre question, cette conversation n’est pas une discussion mais une scène de mauvais théâtre.