Une salle immense plus longue que large, brillamment éclairée. Le chinois l'avait conduit là après lui avoir fait parcourir à une allure effrayante, dans une voiture tous terrains aux vitres résolument fermées, les cent kilomètres de mauvaise route séparant Bagabag de Cauayan. L'enjeu devait être important. Les chinois faisaient la fête, le tohu-bohu était général. Des garçons affairés, portant des plateaux, couraient de tous côtés. C'était parmi les clients à qui les appellerait à tue-tête. Le chinois fit entrer Ganançay, alla parlementer avec un jeune couple qui, depuis le comptoir, dirigeait la salle. Manifestement ils le connaissaient bien, faisaient preuve d'un vrai empressement. Étonné de leur jeunesse, Ganançay se dit qu'il était impossible de donner un âge aux asiatiques et s'assit timidement dans un coin, attendant en silence. Tout était bouché. Il y avait des gardes armés à toutes les issues. Pas moyen de s'échapper pour qui l'aurait voulu. A trois heures du matin, la fête battait encore son plein et le nombre des invités avait même plutôt tendance à augmenter. Le chinois revint vers lui, dit qu'on allait lui donner à manger, qu'il était chez lui, qu'on lui préparait une chambre dans un bungalow dont il lui donna la clef lui expliquant comment gagner sa chambre, puis il l'avait quitté disant qu'il viendrait le lendemain pour l'aider à prendre le premier avion. Ganançay se retrouva seul, commanda à manger. C'était le premier vrai repas qu'il pouvait faire depuis trois jours. N'ayant, jusque là, mangé que quelques bananes sauvages il se délecta d'un bol de soupe aux nouilles. Au milieu de la salle était une vaste tablée d'une vingtaine de chinois dévorant salement, parlant et riant très fort, éructant, se raclant violemment la gorge, rejetant sur le sol leurs os de poulet, crachant dans des sacs en papier, utilisant sans arrêt leurs talkies-walkies pour on ne savait quelle conversation urgente. Ce devaient être des hommes puissants car les garçons s'empressaient à satisfaire leur moindre demande et les clients des autres tables ne cessaient de les regarder. Ganançay les détesta de prendre autant de place et se sentit d'autant plus solitaire et perdu. Le restaurant disposait d'une installation vidéo diffusant des films où s'incrustaient les paroles de chansons dont on n'entendait que l'orchestration. A tour de rôle chacun des convives, se coulant sur les mimiques du chanteur, devait interpréter les paroles de chansons connues: «It's unbelievable, it's strange but true, it's inconcevable it could happen to you ...» Un jeune homme à l'allure efféminée, encouragé par les murmures flatteurs de l'assistance chantait Bob Dylan. Ganançay pensa qu'il ne chantait pas bien mais sentir les défauts d'un autre, est-ce avoir du talent? La salle applaudit. On apporta à Ganançay un plat de poulpes confites dans une sauce sucrée et gluante. Le micro passa à un autre convive qui se fit un peu prier, un homme lourd, puissant au torse large, au visage rond et massif qui commença à chanter: «pray for peace, he said, you could feel it in the crowd, my thoughts began to wander, his voice was ringing loud...» Un vase posé sur une des étagères fixée à un des piliers de la salle explosa brutalement sur le carrelage. Le chanteur s'arrêta, l'assistance se figea, dans les regards parurent des lueurs d'inquiétude. Les lustres se balançaient au plafond: le sol recommençait à trembler. Dérisoire, la musique continuait. Il y eut ainsi un temps d'immobilité, comme un arrêt sur l'image, puis soudain ce fut la ruée. Dans une bousculade frénétique, chacun renversait les chaises, les tables, les plats de nourriture, s'écartait du danger en se précipitant vers les portes. Emporté par un torrent humain Ganançay se retrouva sous la pluie. Les convives, pour s'éloigner de toute construction moderne dont ils redoutaient la chute des murs, s'enfuirent au plus vite dans leur voiture. Le tremblement cessa mais le restaurant resta désert. Abandonné, stupide, désorienté, sans solution de rechange, ne sachant où aller, Ganançay demeura seul dans la chaude nuit humide. Assis sur une caisse, il demeura longuement ainsi attendant il ne savait quel signe céleste. Puis, comme le tremblement de terre ne reprenait pas, se décida à chercher sa chambre. Comme une île de bambou, les bungalows, étaient construits sur un étang, dans une cour les isolant du reste de la ville. Éclairés par le reflet de lanternes sur l'eau, ils dessinaient un paysage inespéré, la carte postale idyllique d'un prospectus pour vacances heureuses en Asie. Inconsciemment, cela le rassura: il retrouvait ses repères. Il décida d'aller se coucher.