Il attendit ainsi des heures avant d'être admis dans le saint des saints. C'était une pièce quelconque aux meubles médiocres, aux murs décorés d'affiches des Philippines airlines vantant l'exotisme de Rome, les pèlerinages à Lourdes, les vols réguliers sur Hong-Kong. Derrière le bureau un gros chinois suant, impassible comme un Bouddha cantonais, vaguement souriant, le regardait d'un air ennuyé. Ganançay, butant sur les mots, débita la phrase qu'il avait préparée se reprocha aussitôt d'avoir choisi celle-là plutôt que telle autre qui, maintenant, lui semblait supérieure mais dont il ne se rappelait rien d'autre que la supériorité. La réponse tomba sans qu'il soit sûr d'avoir été vraiment compris:

— «No plane, sir»
— «Tomorrow?»
— «May be, I do'nt know... we shall see...»

Comment savoir de quoi cela dépendait? Ganançay insista: il fallait absolument qu'il parte, il n'avait plus d'argent, sa famille avait besoin de lui, on l'attendait à son travail... Il fallait patienter, l'armée allait envoyer un avion, on ne savait pas quand... Dans deux jours, peut-être... peut-être dans trois... dès que la piste serait réparée... Ne comprenant qu'un mot sur deux, Ganançay concentrait toute son attention sur l'écoute: dans deux jours il y aurait un avion civil, mais il était déjà complet, il y en aurait peut-être un deuxième, de toutes façons il fallait s'inscrire... Sans avoir l'air d'y croire, le chinois débitait lentement son discours dans un anglais curieux plein de sons asiatiques. Il tendit un formulaire où Ganançay inscrivit son adresse du bungalow-hôtel. Le chinois ne semblait pas pressé, il réclama un passeport, en releva le numéro avec une application minutieuse. D'une main négligente il jouait avec les médailles d'un collier d'or. Sur une feuille de papier douteux qu'il tendit à Ganançay, il griffonna «5000 pesos». Ganançay prit la feuille, écrivit: «first plane:10 000», tendit à l'employé un billet de 5000, lui en fit, sans un mot, voir un autre qu'il remit ostensiblement dans sa poche puis déclara qu'il viendrait aux nouvelles le lendemain. L'employé, d'un geste faussement machinal, déchira avec soin la feuille de papier avant de la jeter dans la corbeille, esquissa un sourire puis se leva pour ouvrir la porte de son bureau derrière laquelle la file d'attente était toujours aussi longue. Il pleuvait à nouveau, le ciel gris était toujours vide. Ganançay ne savait plus à quel saint se vouer.