Il était dix heures passées. Depuis quatre jours, la terre tremblait, on parlait de huit cent secousses et si elles étaient de moins en moins violentes chacune provoquait la même panique. La pluie avait cessé, les rues étaient encombrées d'une foule pressée. La chaleur montait du sol comme de la voûte d'un four. Il y avait, tout le long des maisons, à intervalles réguliers, des rangées de petits étalages de fruits, de viande ou de légumes. Les gens discutaient. Il se mit à marcher sur l'asphalte graisseux, leva la tête pour chercher le ciel toujours gris et sombre, tel un pan de rideau noir déteint protégeant un mystérieux espace privé. Ganançay resta ainsi un bon moment, tête levée, inattentif, absent, ne s'appliquant ni à écouter, ni à voir, juste comme s'il cherchait à tuer le temps. Il avançait sans but réel, parcourut trois rues au hasard, manqua d'être renversé par un vélo. Le cycliste l'injuria, Ganançay n'entendit rien comme s'il s'était trouvé à cent lieues de là tant sa tête était vide. Les journaux nationaux n'arrivaient plus à Cauayan, il acheta le journal local en anglais: on annonçait quinze mille victimes dans les campagnes environnantes mais rien n'était bien clair car les diverses guérillas en avaient profité pour intensifier leurs activités et beaucoup de régions échappaient désormais au contrôle gouvernemental.

Ganançay erra longuement dans les rues, hésitant, sans volonté, vidé. Les autochtones ne cessaient de chuchoter sur son passage, de le dévisager. Il avait l'impression d'être une curiosité, une pauvre parade de cirque. N'ayant rien ni personne à quoi se confier, il se sentait fragile, abandonné, menacé même. Il trouva cependant la banque du Santo-Spirito. Laissa l'un des portiers vérifier qu'il ne portait pas d'armes pendant que l'autre, fusil à pompe sur les genoux, le scrutait d'un air soupçonneux et, parce qu'ils ne se dérangeaient pas dans leur travail, il lui sembla que les employées ne faisaient pas preuve du même empressement qu'à Manille. On n'acceptait d'ailleurs plus ni carte bleue ni carte american express: il changea des devises. La valeur du dollar avait subitement baissé: il n'avait pas le choix, n'essaya pas de discuter. A ce rythme, il ne pourrait rester plus d'une dizaine de jours au bungalow-hôtel et l'idée de devoir se loger ailleurs le désespérait.