Quelque chose, dans le réseau profond de ses neurones, s'emballe, comme si le moindre sentiment d'incertain lui était contraire. L'absence vide du regard, qu'il veut outremer, protégé par l'artificielle immobilité d'un visage de carton le trouble profondément comme s'il savait fixés sur lui ces yeux dont il ne peut connaître la propriétaire. Il n'a jamais été doué pour l'introspection, il sait analyser, comprendre, du moins partiellement, mais n'est pas fait pour se regarder penser. Le monde imaginaire des mots entretient avec le réel un rapport ambigu. Moment d'hésitation, suspension impalpable du temps… Et voici que, nonchalant, s'avance le masque de "Diane". Des chars -il sait qu'il y a des "chars"- passent dans un flot ininterrompu de saynètes plus provocantes les unes que les autres… Il aime les mots, il les aime tous, a beaucoup de mal à choisir entre eux. Parmi la foule des travestis: "Diane" se présente. La démarche de "Diane"… Tout le mystère de sa marche inquiétante, belle, gracieuse tendue vers sa victime. Intensité d'un regard fascinant comme la passion… Il doit commencer, il le doit! Sous la souplesse de la démarche, il devine une menace encore imprécise. Des groupes de légumes folâtrent entre les fanfares. Les stridences les plus diverses stimulent la foule. La gueule fumante d'un dragon doré défile au-dessus des têtes. La démarche est splendide, ondulante, inquiétante de beauté et de charme : toute l'ambiguïté du masque s'exprime en elle. Pourquoi écrire? Il sait pourtant qu'il doit écrire! Ça n'avance pas… Violence du regard profond comme un éclair d'orage… La réalité ultime lui échappera toujours. Une fanfare aux cuivres assourdissants déforme sans remords la marche turque de Mozart. Des musiques plus tristes, plus mornes, plus sombres les unes que les autres luttent pour leur victoire sonore. Des yeux absents, derrière l'absence morte des yeux, perce un regard violent comme des pleurs d'enfant. Ses mots n'existent que par d'autres mots. Entre "Diane" et "lui", entre ce que représente ce masque et ce qu'il est, la distance est maintenant minimale. Il commence, recommence… Ses mots se combattent souvent… Il aime trop les mots! Au fond, passe un dragon immense dont la gueule crache des flots de confettis et de serpentins colorés. Des stridences d'instruments les plus fous excitent la populace. Léger suspens… Et "le" masque s'approche. De patibulaires brigands armés tirent sur les curieux leurs projectiles colorés. Il est aveugle, sourd, insensible. Dans les réseaux complexes de ses mots l'absurde, parfois, réclame sa place. Il recommence, recommence encore… Les choix possibles à la suite de son récit sont maintenant innombrables: "Diane" s'avère être un jeune homme, "Diane" l'embrasse, passe près de lui et l'ignore, chante soudain une chanson paillarde… A quoi peut donc bien servir son écrit? Pourquoi écrire tout cela, si ce n'est pour le plaisir, pour l'état affectif primaire que déclenche l'acte d'écrire. Il ignore même qu'il n'est pas libre car ne sait pas ce qu'est la liberté: il calcule toujours trop de choses. Il sait qu'il doit choisir: "Diane" est peut-être un prêtre récemment défroqué, un guerrier Danakil immigré ou un berger fruste des Alpes… elle peut se jeter à son cou, lui tendre la main, lui offrir une friandise ou encore lui cracher au visage… "Diane" est maintenant toute proche…