Ganançay avançait sans s'en rendre compte, progressant doucement, montant l'une après l'autre toutes les marches de la montagne. Aussi ne comprit-il pas tout de suite ce qui lui arrivait.

Il était près de la crête, vraisemblablement un quart d'heure de marche encore quand il sentit le sol remuer. D'abord il pensa qu'il avait posé le pied sur une branche d'arbre, que son équilibre s'en trouvait compromis mais, s'étant arrêté et ayant regardé à terre, il fallut bien se rendre à l'évidence, ce qui bougeait c'était le sol comme si, sortant d'un sommeil ancien, la montagne reprenant sa respiration monstrueuse, insoucieuse des acariens invisibles qui la parcouraient, gonflait d'air sa poitrine. Dans la forêt le silence se fit. Tous les oiseaux se turent. La nature, s'interrogeant sur la réalité de l'événement, se mettait en attente.

Ganançay ne voulait pas le croire, malgré la boue, il s'agenouilla, plaqua ses mains sur le sol détrempé: le doute n'était pas possible, profondément, rapidement, puissamment, la montagne vivait d'une longue vibration horizontale. Inquiet, Ganançay scruta en vain la brume chaude de la vallée, les fougères géantes bordant le sentier, le vert luisant des arbres tremblant sous le vent et la pluie, le gris profond du ciel qui jetait sans trêves ses baquets d'eau puis, ne trouvant, dans leur calme apparent, nulle réponse, les mains pétrissant la fange, stupide, désemparé, il ferma les yeux s'en remettant, une fois encore, à la protection de son ange. Un grondement sourd, avertissement rauque de fauve, lui fit lever la tête, rouvrir les yeux: en avant de lui, au-dessus de lui, la montagne s'effondrait. Ce fut d'abord un rocher, puis deux, puis, chacun d'eux en arrachant d'autres, une immense coulée de roches, de pierres, d'arbres et de boue qui, comme une blessure à vif, taillaient une saignée luisante dans le flanc des forêts. Il y eut cinq minutes d'éternité et, quand le mouvement du sol prit fin, il n'en prit pas conscience tout de suite tant son corps frissonnait du tremblement malade de la terre.

Lorsque il recouvra enfin ses esprits, ce fut pour s'apercevoir qu'il n'irait pas plus loin: à quelques dizaines de mètres devant lui, le sentier, noyé sous la vomissure énorme de la montagne, déjà changée par la pluie diluvienne en un torrent de boue, n'avait plus d'existence. Il ne pouvait que retourner, revenir sur la piste de Labo où l'attendait sa voiture puis essayer, par une autre route possible, d'atteindre plus tard Batang.